Leçons d’Amérique
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La rhétorique violente dont Donald Trump a usé tout au long de sa campagne n’est pas à prendre à la légère. Que tant d’électeurs aient choisi de fermer les yeux sur ces attaques constantes sur l’État de droit et la société démocratique doit nous alerter sur les renoncements successifs, de part et d’autre de l’Atlantique, par lesquels la démocratie vient à s’effondrer.
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Maintenant que Donald Trump est élu, va-t-il mettre à exécution les menaces de représailles proférées tout au long de sa campagne ? Elles sont devenues une partie substantielle de cette dernière, jusque dans la dernière ligne droite. Il est possible qu’à la suite de la très nette victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle, notre vigilance s’endorme. Un lâche soulagement verrait le constat d’une solidité des institutions américaines départageant démocratiquement les deux candidats principaux. Et qu’à la suite de ce premier constat un autre s’impose. La campagne et sa violence côté républicain n’auraient été qu’une parenthèse rapidement refermée. Inutile alors d’y revenir, comme de rappeler aussi l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 par les partisans du président défait aux élections du 3 novembre 2020. Et pourtant les faits sont têtus.
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Une politique de la menace
À quelques jours du scrutin, réagissant sur Fox News le 2 novembre à une publicité de campagne des démocrates en faveur de la liberté des femmes1, Donald Trump avait adressé des menaces à peine voilées à l’actrice Julia Roberts qui prêtait sa voix au message. L’attaque est somme toute modérée, bien que lourde en insinuations2, en comparaison du peloton d’exécution devant lequel que le candidat à la présidentielle avait annoncé, le 31 octobre, vouloir traîner la républicaine Liz Cheney, soutien de Kamala Harris. On se souvient qu’en 2016 déjà, Trump terminait tous ses meetings de campagne en invitant à jeter Hillary Clinton en prison.
Les mots choisis par Trump doivent se comprendre aussi dans cette rhétorique permanente de haine pour toutes celles et ceux qui ne se rangent pas derrière l’ancien président. Ce dernier leur promettait des jours très sombres, de souffrance et de deuil. Trump s’est érigé en futur justicier de toutes les déclarations ou les personnes qui ne lui faisaient pas allégeance, et qui payeraient pour leur indépendance. La perspective de représailles est d’autant plus tétanisante que personne ne sait les formes réelles que ces dernières pourraient prendre. Mais leur réalité est acquise, connaissant les méthodes d’intimidation déjà mises en œuvre par Trump dans le passé, à l’instar de ce qu’ont révélé les enregistrements de ses conversations avec Brad Raffensperger qui refusait en 2020 de manipuler les résultats en Georgie. Avec des menaces toujours plus vives, quatre ans plus tard, la peur s’est accrue. Il n’est pas infondé d’en voir la trace dans la décision du propriétaire du Washington Post, contre sa rédaction, d’imposer une ligne de neutralité au journal dans les derniers jours avant le scrutin, en contradiction avec son histoire et ce qu’exigerait simplement la défense d’une presse libre. La peur est devenue indicible. C’est la peur parfaite pour celui qui en décide. Elle neutralise toute possibilité de s’en affranchir, d’agir et de retrouver de la liberté.
Cette politique de haine pour ses adversaires transformés en ennemis – le terme a été omniprésent dans la campagne de Donald Trump – n’a pas dissuadé un large électorat de se prononcer pour lui, donc d’adhérer de près ou de loin à ce style politique. La cause identitaire, la crainte du déclassement, le ressentiment pour les élites peuvent finalement autoriser à s’affranchir de certaines barrières morales et de consentir à des formes promises de tyrannie quand bien même, comme l’histoire l’enseigne, les régimes de terreur finissent par dévorer leurs partisans. On verra si ces formes de tyrannie se réalisent. Toujours est-il qu’elles ont été annoncées comme horizon de victoire et qu’elles ont réunies sur elle une majorité de suffrages d’Américains, après des majorités comparables en Hongrie, bientôt peut-être en Allemagne, en Grande-Bretagne, en France. C’est une leçon politique cruelle mais qu’il est nécessaire de reconnaître, et de connaître dans ce qu’elle dit de l’épuisement, de l’effondrement même de la démocratie.
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La majorité contre les droits ?
La démocratie apparaît aujourd’hui, dans les régimes et des sociétés politiques qui s’identifient pourtant à elle, seulement capable de convaincre une minorité. Cette dernière assiste, plus encore qu’à sa propre défaite, à celle de la croyance commune dans la démocratie incapable désormais de rallier les suffrages de la majorité sinon dans l’exercice du vote qui ne la résume cependant pas. Surtout s’il peut conduire au consentement, conscient ou non, à la fin de la démocratie, à la fin des libertés ou à leur destruction graduelle.
La liberté d’expression, la pratique électorale et la disposition du droit de vote sont utilisées par des forces et des partis aux fins de destruction de ce modèle de liberté politique, d’émancipation individuelle et d’équilibre des pouvoirs qu’est la démocratie. Les suffrages portés majoritairement sur Trump l’ont été en connaissance de cause puisque le candidat n’a rien caché de sa volonté, une fois élu, de s’affranchir de l’État de droit, des contre-pouvoirs et de la constitution morale. Cette entreprise a déjà commencé, ses discours de campagne reposant sur un assaut permanent contre l’État et la société démocratiques, jouant de l’impunité de sa violence et de l’ennemisation de tout adversaire. Désormais, il détient de très importants pouvoirs pour continuer cette destruction, l’une des conséquences directes étant que la compétition politique par le suffrage sera rendue de plus en plus difficile. La domination trumpienne sera rendue plus écrasante encore. L’histoire ressemblera à une tragédie sans fin.
Ainsi ce n’est plus seulement de l’extérieur que les pays démocratiques sont attaqués pour ce qu’ils sont, par les anti-démocraties et les États de tyrannie. Mais aussi de l’intérieur, risquant de se voir alignés sur ces adversaires idéologiques. La diplomatie trumpienne a déjà prouvé que la nature des régimes est indifférente au choix des États-Unis pour leurs alliances internationales, et même qu’un tropisme illibéral leur faisait préférer les États antidémocratiques. Cet alignement extérieur ne peut qu’affaiblir encore les forces démocratiques qui subsistent à l’intérieur des démocraties en sursis.
Les démocrates américains, quelle que soit leur affiliation partisane, ne devront pas seulement repenser les formes de l’adhésion sociale aux lois, aux valeurs et aux institutions démocratiques. Ils devront aussi recréer ces dernières pour que la croyance en la démocratie puisse vivre. Leur combat est le nôtre, comme il est celui des combattants de liberté dans les pays d’anti-démocratie et de tyrannie. Il est le nôtre, et sans tarder. Une nouvelle fois, l’Amérique a précédé le « vieux continent » en révélant l’effondrement démocratique qui le menace tout autant. L’examen de conscience qui nous incombe pareillement ne doit pas occulter l’existence de ressources dans notre histoire commune avec les démocrates américains comme avec ceux du monde. La victoire de Trump, qui déchire nos propres certitudes sur l’avenir des démocraties, met à nu ce qui demeure essentiel, à partir duquel recréer et reconstruire. À nous de le voir et de le concevoir.
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Vincent Duclert sur la revue Esprit
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- 1. Message vidéo réalisée par l’organisation Vote Common Good.
- 2. « I’m so disappointed at Julia Roberts. She’s going to look back on that and she’s going to cringe », soit : « Je suis tellement déçue par Julia Roberts. Elle va y repenser et se sentira très gênée de ce qu’elle a fait. »
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Vincent Duclert
Historien, chercheur titulaire et ancien directeur du Centre Raymond Aron (CESPRA, EHESS-CNRS), il a notamment publié Les génocides (CNRS Éditions, 2019), Camus. Des pays de liberté (Stock, 2020), La République imaginée. Histoire de France [1870-1914] (édition augmentée, Folio Gallimard, 2021) et Premiers combats. La démocratie républicaine et la haine des juifs (Tracts Gallimard, n° 32, 2021). Il a présidé, de 2016 à 2018, la Mission d’étude en France sur la recherche et l’enseignement des génocides et des crimes de masse (Rapport publié par vie-publique.fr et CNRS Éditions en 2018) et, de 2019 à 2021, la Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi (Rapport publié par vie-publique.fr et Armand Colin en 2021). Plus récemment, il a publié La France face au génocide des Tutsi. Le grand scandale de la Ve République (Tallandier, 2024), En attendant la victoire. Messages à de Gaulle et à la France Libre (Gallimard, 2024) et, avec Gilles Candar, Jaurès (Fayard, 2024).
