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Extrême droite

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Entre l’extrême droite française et le régime Assad, quinze ans de complaisance

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Depuis le début de la révolution syrienne, des cadres du RN et certains proches de Marine Le Pen ont multiplié les visites de courtoisie à Bachar al-Assad, voyant dans le dictateur un rempart contre l’islamisme et l’immigration, sans égards pour le sort de la population syrienne.

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Lucie Delaporte et Youmni Kezzouf

9 décembre 2024

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Pas de son, pas d’image. Prompte à dégainer communiqués de presse et messages sur les réseaux sociaux, Marine Le Pen n’a pas encore réagi à la chute de Bachar al-Assad, dictateur syrien mis en fuite par les rebelles dans la nuit du samedi 7 au dimanche 8 décembre. Et pour cause : son parti a entretenu depuis des années des relations bienveillantes à l’égard du « Boucher de Damas », allié de Vladimir Poutine, perçu par le Rassemblement national (RN) comme un rempart face à l’islamisme radical.

Jordan Bardella n’a pas davantage eu de mots pour les civils syriens libérés du joug d’Assad, se contentant de déplorer, lors de sa première réaction postée sur les réseaux sociaux, que « la chute du régime déliquescent de Bachar al-Assad, lâché par ses soutiens intérieurs comme extérieurs, livre le pays aux milices islamistes ». En 2021, le même concédait que « Bachar al-Assad n’est pas un enfant de chœur », tout en insistant sur le fait que la France avait « avec Bachar al-Assad un ennemi commun, Daech », et que « ces pays avaient au moins comme intérêt pour la France de contrôler les routes migratoires ».

Dès 2015, Marine Le Pen expliquait sur le plateau de LCP que le dictateur syrien, engagé dans une répression sanglante de son peuple, qui se soulevait, était un dirigeant « autoritaire » mais « pas un barbare » : « Aussi contestable soit-il, l’État tenu par Bachar al-Assad est un État, et en cela il protège de la barbarie de l’État islamique. » « Il faut faire une coalition avec Bachar al-Assad », affirmait-elle encore en septembre 2015, ironisant sur les « rebelles épris de liberté » soutenus par la France, qui ne seraient que des « fondamentalistes islamistes ».

Illustration 1

Hervé Juvin, Thierry Mariani et Andrea Kotarac avec Bachar al-Assad en 2021. Un selfie de Julien Rochedy avec Bachar Al-Assad posté sur Twitter le 27 mars 2016.. Valérie Boyer, aux côtés d’André Bercoff à Damas en 2016.
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Deux ans plus tard, celle qui était alors présidente du RN considérait depuis le Liban que « dans le cadre de la politique du moindre mal, réaliste », le maintien d’al-Assad à la tête de la Syrie était « une solution bien plus rassurante » que l’État islamique. Avant d’enfoncer le clou un mois plus tard, en mars 2017, après avoir été reçue par Vladimir Poutine, en saluant la politique de bombardements russes en Syrie, « qui a porté un sérieux coup au fondamentalisme ». « Le camp du mal, c’est Daech. Est-ce que Bachar envoie des soldats tuer nos enfants dans nos rues ? », ironisait-elle aussi à cette période.

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De nombreuses visites de courtoisie

Depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, le parti d’extrême droite a cultivé des relations cordiales avec le régime de Damas, reprenant l’héritage de François Duprat, cofondateur et théoricien du Front national (FN), proche du parti Baas. Au sein du FN, des cadres ou des élu·es ont donc affiché, au fil des années, un soutien indéfectible au président Bachar al-Assad, malgré les massacres du régime.

C’est le cas de Christian Bouchet, ancien candidat FN entre 2011 et 2014 à Nantes (Loire-Atlantique), qui a aujourd’hui quitté le parti. Défenseur notoire de l’Iranien Mahmoud Ahmadinejad et de Bachar al-Assad, il avait animé le site VoxNR, nationaliste-révolutionnaire, antisioniste et pro-Iran. Après son voyage en Syrie, il avait donné, le 29 septembre 2011, une conférence sur « la situation réelle » syrienne, au local de Serge Ayoub, le leader des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR), groupuscule dissous après la mort de Clément Méric.

Son fils Gauthier Bouchet – aujourd’hui conseiller régional, délégué départemental de Loire-Atlantique et membre du conseil national du RN – avait quant à lui posé devant un portrait de Bachar al-Assad lors d’un voyage en Syrie avec son père, à l’été 2011. Il était à l’époque déjà candidat FN aux municipales à Saint-Nazaire et membre de la délégation « communication numérique » du parti.

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Illustration 2

Images extraites du compte twitter (devenu X) de Thierry Mariani : lors d’une rencontre avec Bachar al-Assad en compagnie de Andrea Kotarac et Nicolas Bay en 2019. Thierry Mariani et Nicolas Bay au restaurant à Sednaya en 2019 et dans le bus emmenant plusieurs parlementaires en Syrie en 2016.
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Nombre de ses membres se sont rendus en Syrie rencontrer Bachar al-Assad, y compris au plus fort de la répression sanglante des rebelles, parfois aux côtés d’autres députés entretenant de bonnes relations avec le régime de Damas, au premier rang desquels Thierry Mariani. L’ancien ministre de Nicolas Sarkozy, passé du parti Les Républicains (LR) au RN en 2022, a multiplié les rencontres avec les caciques du régime d’Assad depuis 2015, en parallèle de ses nombreux voyages de soutien à la Russie.

En mars 2016, il s’affichait avec plusieurs autres député·es LR – Valérie Boyer, Nicolas Dhuicq, Denis Jacquat et Michel Voisin – aux côtés du dictateur syrien. Dans cette délégation étaient aussi présents l’ancien président du Front national de la jeunesse (FNJ) Julien Rochedy, qui s’était autorisé un selfie avec Bachar al-Assad, et l’avocat Pierre Gentillet. Proche de Jordan Bardella, celui qui a fondé et présidé le Cercle Pouchkine, organe qui œuvrait pour « le rapprochement franco-russe », a été désigné, lors des législatives de juin 2024, candidat du RN dans le Cher.

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Je me sens plus proche de Bachar al-Assad que de Fabius. : Andréa Kotarac, collaborateur parlementaire de Marine Le Pen

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En novembre 2015, Thierry Mariani s’était déjà rendu en Syrie, aux côtés d’autres député·es, parmi lesquels Jean Lassalle, tandis qu’une autre délégation de parlementaires français avait effectué le voyage en avril 2015, pour le plus grand déplaisir de la diplomatie officielle française.

Passé au RN, Thierry Mariani a naturellement poursuivi son entreprise de normalisation des relations avec Bachar al-Assad, malgré la mise au ban de ce dernier au niveau international. En 2019, le désormais eurodéputé RN s’affichait aux côtés de Nicolas Bay, à l’époque vice-président du groupe d’extrême droite au Parlement européen, se félicitant de trouver dans un restaurant de Saidnaya, ville où le régime a installé la pire de ses prisons politiques, une bouteille de Côtes-du-Rhône malgré les sanctions internationales qui frappaient Damas.

En rentrant de ce même voyage, Virginie Joron, une autre eurodéputée RN, expliquait dans un message sur X – désormais supprimé – qu’elle trouvait Paris « plus dangereux que Damas », après une alerte à la bombe à l’aéroport de Roissy.

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Deux ans plus tard, en 2021, une nouvelle délégation du RN s’est rendue à Damas pour rencontrer Bachar Al-Assad. Outre Thierry Mariani, le dictateur syrien a pu converser avec Hervé Juvin, eurodéputé écarté par le parti d’extrême droite en 2022 après sa condamnation pour violences conjugales. À ses côtés sur la photo figurait aussi son assistant parlementaire Andréa Kotarac, conseiller régional RN, désormais proche collaborateur de Marine Le Pen. « Notre pensée va aux morts innocentes mais les relations internationales n’ont jamais été un Disneyland,  expliquait celui-ci dans L’Opinion. Je me sens plus proche de Bachar al-Assad que de Laurent Fabius. »

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Illustration 3
Charlotte d’Ornellas, Alexandre Goodarzy et Benjamin Blanchard posent avec les miliciens de Simon Al-Wakil, à Mhardeh, en 2016.
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C’est avec un dirigeant de SOS Chrétiens d’Orient, une ONG française très proche du pouvoir baasiste, qu’Andréa Kotarac a réalisé un premier voyage en Syrie, aux côtés de Thierry Mariani, en décembre 2018. Les deux hommes imaginent alors contourner les sanctions économiques contre la Syrie en proposant d’établir des relations commerciales avec la chambre de commerce de Lyon. Depuis la création de l’association en 2013, SOS Chrétiens d’Orient a été la porte d’entrée en Syrie pour nombre de personnalités de droite et d’extrême droite, au nom de la défense « civilisationnelle » de cette minorité religieuse au Proche-Orient.

Ses fondateurs, Charles de Meyer et Benjamin Blanchard, ont commencé leurs carrières comme assistants parlementaires de figures de l’extrême droite – respectivement Jacques Bompard, l’ancien maire d’Orange (Vaucluse), et l’ex-députée du FN Marie-Christine Arnautu. Charles de Meyer a ensuite été longtemps l’assistant parlementaire de Thierry Mariani, avant de se mettre au service de Guillaume Peltier, membre du petit parti de Marion Maréchal.

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Une enquête pour complicité de crimes contre l’humanité

L’identitaire Damien Rieu a participé à l’organisation de la toute première opération de SOS Chrétiens d’Orient en Syrie, en 2013. Quant à la journaliste Charlotte d’Ornellas – qui officie aujourd’hui au Journal du Dimanche et sur CNews –, elle était encore indiquée comme membre du conseil d’administration de l’association en avril 2023 – aujourd’hui, le site ne publie plus le détail de son équipe.

En 2017, l’intéressée réalisait un entretien avec Bachar al-Assad pour le site d’extrême droite Boulevard Voltaire et n’a, toutes ces dernières années, cessé de louer un régime courageusement en guerre contre le terrorisme islamiste, épousant le très ancien storytelling du régime syrien se posant en défenseur du pluralisme religieux et des minorités.

En 2016, on voyait encore Charlotte d’Ornellas, alors chroniqueuse à Valeurs actuelles, poser avec les miliciens en armes dans le village de Mhardeh, proche de Hama. Son association a collecté des milliers d’euros de dons pour mener des opérations « humanitaires » en Syrie, avec le concours des Forces de défense nationale, chapeautées par le régime d’Assad.

La proximité de SOS Chrétiens d’Orient avec des miliciens chrétiens pro-Assad accusés de crimes de guerre, comme Simon al-Wakil et et Nabel al-Abdullah, lui vaut d’être visée depuis deux ans par une enquête du Parquet national antiterroriste pour complicité de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre. L’enquête sur les liens de l’association avec ces milices a été confiée à l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité et les crimes de haine (OCLCH).

Comme l’avait révélé l’enquête de Mediapart, SOS Chrétiens d’Orient a aussi versé entre 2017 et 2019 plus de 470 000 euros à Syria Trust for Development (STD), un conglomérat d’associations fondé et dirigé par l’ex-première dame, Asma al-Assad, et accusé d’avoir détourné la majorité de l’aide humanitaire à destination du régime. Aujourd’hui, l’association assure sobrement dans un communiqué qu’elle « prend acte de l’évolution politique en Syrie ». « Nous espérons que ce changement de gouvernement ne soit pas synonyme de persécutions, de représailles et de vengeance », affirme-t-elle.

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Lucie Delaporte et Youmni Kezzouf à suivre sur médiapart

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