Dipesh Chakrabarty, humaniste malgré tout
L’historien indien, enseignant à Chicago, est l’un des grands penseurs du postcolonialisme. Une réflexion qu’il prolonge désormais autour du décentrement global qu’exige l’anthropocène, exprimé dans « Une planète, plusieurs mondes ».
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Comme dans les Lettres persanes, de Montesquieu (1721), un regard venu d’Orient vient nous décentrer. Notre question, cependant, en rencontrant l’historien indien Dipesh Chakrabarty, n’est plus l’ironique « comment peut-on être persan ? » de Montesquieu moquant l’ethnocentrisme de la bonne société parisienne des Lumières. C’est une question aux résonances tragiques : « Comment peut-on être humaniste ? »
L’auteur d’Une planète, plusieurs mondes, qui vient de paraître, se déclare en effet « historien humaniste ». Mais que signifie être humaniste lorsqu’on s’efforce de penser l’histoire à l’époque d’un réchauffement climatique anthropique, autrement dit causé par les humains, annonciateur de temps apocalyptiques ? Peut-on encore se réclamer d’une foi en l’universalité de l’humanité s’accomplissant à travers l’exercice de la raison (credo de l’humanisme des Lumières) lorsqu’on adopte, comme Chakrabarty, l’hypothèse de l’« anthropocène » – l’idée que la puissance technologique des humains a fait d’eux une force d’ordre géologique, qui va jusqu’à menacer leurs propres conditions d’existence sur Terre ?
Vêtu d’une chemise sans col, dont la couleur safran n’est pas sans évoquer un symbole de spiritualité dans l’hindouisme, Dipesh Chakrabarty explique au « Monde des livres » qu’il est loin de reprendre simplement à son compte le discours humaniste européen. « Je travaille à partir de cette tradition, mais je la traduis, c’est-à-dire que je cherche à comprendre comment elle peut avoir du sens dans nos vies, précise-t-il. Il s’agit de créer des ponts, y compris dans ma critique de l’eurocentrisme, qui relève d’ailleurs elle-même d’une tradition européenne de la déconstruction. »
Le professeur à l’université de Chicago n’est donc pas un « mimic man » (un « imitateur »), pour reprendre la formule de l’écrivain britannique V. S. Naipaul (1932-2018), qui désignait ainsi des individus colonisés reproduisant les postures idéologiques des dominants. Chakrabarty ne reproduit rien : il traduit, donc. Mieux, il est un « translateur », pourrait-on dire en nous rapprochant de sa langue de travail principal, l’anglais, et du mot translation (« traduction »), qui a le mérite de posséder une dimension géométrique et spatiale dont la dynamique est justement tout l’enjeu du nouvel humanisme paradoxal, planétaire et décentré, qui se déploie dans son œuvre.
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Cesser de voir l’Europe comme le centre du monde
Un livre-clé, pour le comprendre, est sans doute Provincialiser l’Europe. Pensée postcoloniale et différence historique, publié en 2000 aux Etats-Unis (Amsterdam, 2009), devenu un classique des théories dites « postcoloniales ». « L’idée fondamentale de ce livre était le malaise qu’il y avait à utiliser des catégories européennes à la fois indispensables et inadéquates pour écrire les histoires modernes de l’Asie du Sud », dit-il. L’auteur invite alors à pluraliser notre rapport au temps historique, et à cesser de voir l’Europe comme le centre du monde.
Mais il ne prône pas, contre un Occident qui serait jugé fondamentalement colonial et impérialiste, une « historiographie de combat », comme il appelle la ligne plus radicale de certains théoriciens du mouvement dit « décolonial ». « J’essaie pour ma part d’échapper à la polarisation de la pensée, explique-t-il. Je vois par exemple sur les campus comment la polarisation agit comme une forme de censure, en interdisant toute position médiane et médiatrice. C’est lié à mes yeux à une crise de la démocratie libérale : la confiance dans les institutions et les procédures de délibération s’est érodée, la colère triomphe. Or, la colère empêche de penser. »
Né peu après l’indépendance de l’Inde, Chakrabarty appartient à une génération littéralement « postcoloniale », marquée par le processus d’émancipation que représentaient l’appropriation puis la critique des outils à la fois intellectuels et techniques des modernisateurs coloniaux européens. Issu d’une famille de brahmanes portée vers la culture et l’enseignement, mais peu argentée, il est d’abord attiré par les sciences physiques et, détail peut-être prémonitoire, la géologie. « Je n’avais jamais imaginé devenir historien », confie-t-il.
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Ce sont des événements politiques en Inde qui l’orientent vers cette discipline : en 1969, il s’enthousiasme à Calcutta pour une tentative de révolution maoïste qui sera durement réprimée. Cet échec le désespère et l’incite à étudier le commerce et le management, à l’autre bout du spectre politique. « C’est pourtant là que j’ai rencontré un professeur d’histoire marxiste, Barun De, qui a fait de moi un historien et à qui je voue une gratitude éternelle », raconte celui qui prit ensuite, en 1975, le chemin de l’Université nationale australienne, à Canberra, pour y rédiger une thèse consacrée à l’histoire de la classe ouvrière bengalie.
Il s’applique alors à « traduire » les concepts de l’historiographie européenne à vocation universelle – à commencer par celui de travail – dans le contexte des pratiques, cultures et rituels de la société bengalie. Comme le dit son ami l’historien François Hartog, « Marx n’était pas un Indien de Calcutta ». Cela le conduit à fonder, à la fin des années 1970, aux côtés de l’historien Ranajit Guha (1923-2023), le mouvement des Subaltern Studies, qui extrait de la catégorie abstraite de « prolétaire » la pluralité locale et concrète des conditions « subalternes ». Comme, en Inde, celle des dalitsou « intouchables » – dont les voix restaient à entendre.
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L’humain, au regard de son rapport vital au non-humain
Une nouvelle étape décisive dans les déplacements de Dipesh Chakrabarty a lieu après son départ pour l’université de Chicago, en 1995, où il sera amené à travailler plus étroitement avec d’autres figures de la pensée postcoloniale, comme l’historien de la littérature Homi Bhabha et le sociologue Arjun Appadurai : en 2003, un mégafeu de brousse causé par le réchauffement climatique dévaste un territoire qu’il affectionnait près de Canberra.
« C’est le moment où ma pensée postcoloniale est venue se fracasser contre la planète, se remémore-t-il. Jusqu’alors, avec mes collègues des Subaltern Studies, comme Gayatri Spivak, j’accordais un primat aux aspects juridiques et politiques de l’histoire humaine, et je ne m’intéressais pas à l’histoire naturelle. » Sa pensée prend dès lors une nouvelle dimension. Rédigeant, en 2009, un texte pivot, « Le Climat de l’histoire. Quatre thèses » (traduit dans Après le changement climatique, penser l’histoire, Gallimard, 2023), où il s’intéresse aux sciences du système Terre, il opère un nouveau décentrement, plus profond, et cherche à traduire des signes, là encore. Mais ce ne sont plus exclusivement ceux des langages humains : il inclut désormais les données atmosphériques ou géologiques.
Dans Une planète, plusieurs mondes, il livre la formule de la nouvelle écriture hybride de l’histoire qu’il appelle de ses vœux : « provincialiser » non plus seulement l’Europe, mais l’humain, au regard de son rapport vital au non-humain, « et de le faire en historien humaniste des êtres humains », écrit-il. Si, selon cette perspective, il est encore possible de parler d’humanisme, et non de « post-humanisme », comme le revendiquent d’autres théories prenant pour point de départ l’anthropocène, c’est au nom d’une particularité que Dipesh Chakrabarty continue d’attribuer aux humains, et qui conditionne leur possibilité de prolonger l’histoire de leur vie sur Terre : celle de savoir se constituer en sujets politiques.
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Parcours
1948 Dipesh Chakrabarty naît à Calcutta (Inde).
1976 Il prépare sa thèse de doctorat d’histoire à Canberra.
1995 Professeur à l’université de Chicago.
2009 Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique (Amsterdam).
2023 Après le changement climatique, penser l’histoire (Gallimard).
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Critique
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Une autre philosophie de l’histoire
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« Une planète, plusieurs mondes » (One Planet, Many Worlds. The Climate Parallax), de Dipesh Chakrabarty, traduit de l’anglais par Frédéric Joly, CNRS Editions, 208 p., 22 €, numérique 16 €.
Le nouveau livre de Dipesh Chakrabarty, Une planète, plusieurs mondes, nous entraîne au cœur d’une « désorientation ». C’est par ce terme que Bruno Latour nommait le bouleversement de nos grilles d’analyse provoqué par la crise environnementale. Le changement climatique nous fait perdre en effet un certain sens de l’histoire humaine, longtemps fondé sur son autonomie vis-à-vis de l’histoire naturelle. Or, désormais, l’histoire de la globalisation capitaliste apparaît, par exemple, indissociable d’une évolution géologique de la planète, dont la temporalité, pourtant incommensurable, a fait irruption dans notre quotidien.
Des trois essais réunis dans ce volume, le premier, consacré à la pandémie de Covid-19, illustre le mieux ce changement de perspective, l’auteur nous rappelant que les microbes et les virus, formes de vie majoritaires sur Terre, déterminent la possibilité même d’une histoire humaine. Une autre philosophie de l’histoire s’impose alors, qui implique d’envisager l’humanité comme une force planétaire entremêlée à d’autres forces.
Mais comment recomposer un sujet politique sur cette base ? Face à une urgence comme le réchauffement climatique, les divisions des mondes humains se révèlent plus criantes que jamais. « Il n’y a pas un “nous” unique pour répondre à une planète ou à un système Terre qui, pour des raisons contingentes, est un », écrit Chakrabarty. Mais il reconnaît aux humains une « autonomie relative » : celle qui peut leur permettre de nouer des « parentés » entre des mondes séparés.
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