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« La situation de la démocratie dans le monde est pire que celle que nous avons connue dans les années 1930 »

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Dans un entretien, Staffan Ingemar Lindberg, directeur de l’Institut Varieties of Democracy, qui publie tous les ans un rapport sur l’état de la démocratie, analyse les grandes tendances observées en 2024.

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Anne-Françoise Hivert (Malmö (Suède)

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Des membres de la Ligue des électrices devant un panneau d’affichage d’inscription des électeurs à Cincinnati, dans l’Ohio, en 1926.

Des membres de la Ligue des électrices devant un panneau d’affichage d’inscription des électeurs à Cincinnati, dans l’Ohio, en 1926.
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Chaque année, l’institut Varieties of Democracy (V-Dem), établi au sein de l’université de Göteborg, en Suède, publie un rapport sur l’état de la démocratie dans le monde.

Paru en mars, le dernier révélait que, au 31 décembre 2023, 71 % de la population mondiale (contre 48 % il y a dix ans) vivait dans une autocratie. Staffan Ingemar Lindberg, directeur de l’organisme, analyse la situation actuelle. (photo ci-dessous)

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L’année 2024, « super-année électorale » avec des scrutins ayant eu lieu dans 60 pays, touche à sa fin. Quel bilan en faites-vous ?

Le bilan global est négatif. Sur les 60 pays qui ont organisé des scrutins nationaux, 31 sont des autocraties. Je vois trois catégories. Il y a des cas où les répercussions des élections sont ambiguës, comme l’Inde. Le Parti du peuple indien (BJP, pour Bharatiya Janata Party) a perdu la majorité [en juin] et a dû former un gouvernement de coalition. On ne sait pas encore si cela va mener à l’arrêt du processus d’autocratisation, entamé en 2000. Parmi les cas positifs, on peut citer Taïwan, où le Parti démocrate progressiste a remporté l’élection présidentielle [en janvier], ou le Botswana, qui était dirigé par le même parti depuis 1965 et où la démocratie reculait depuis une décennie. La victoire de l’opposition [fin octobre] a clairement mis un terme à cette évolution.

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Et puis, il y a une série de cas négatifs, où des dirigeants autoritaires ont été renforcés par les élections, comme en Russie. Et où, malgré des efforts massifs pour que les élections mènent à une ouverture vers la démocratie, comme au Venezuela, cela n’a pas fonctionné. Dans un certain nombre de pays plus démocratiques, nous voyons aussi de mauvais résultats pour la démocratie, comme au Mexique, où le parti au pouvoir a un nouveau leader, mais où l’Etat de droit est menacé, avec la remise en cause de l’intégrité du système judiciaire.

Il y a aussi la Géorgie, avec probablement des fraudes, qui ont permis au parti prorusse de rester au pouvoir. Et puis la France, où l’extrême droite a pris de l’ampleur, et l’Allemagne, où l’AfD progresse, non seulement dans l’Est, mais aussi dans le reste du pays. La cerise sur le gâteau, c’est évidemment la réélection de Donald Trump aux Etats-Unis.

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Comment la démocratie se porte-t-elle dans le monde aujourd’hui ?

Dans notre dernier rapport, nous constatons que le niveau de démocratie dont jouit le citoyen moyen dans le monde est tombé au niveau de 1985. C’est l’année où Mikhaïl Gorbatchev est arrivé au pouvoir en Union soviétique. En 2023, 42 pays se trouvaient dans un processus d’autocratisation [soit 35 % de la population mondiale, d’après V-Dem]. Depuis 1900, il n’y a jamais eu un tel nombre et une telle proportion de pays et de la population mondiale qui reculent en même temps sur le plan de la démocratie. C’est historique. D’après toutes ces données, la situation est pire que celle que nous avons connue dans les années 1930, et nous ne voyons aucun signe d’amélioration. Au contraire.

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Vous parlez d’une troisième vague d’autocratisation. En quoi se distingue-t-elle des autres ?

La première a eu lieu dans les années 1930 et a débouché sur la seconde guerre mondiale. Nous avons assisté ensuite à une vague de démocratisation, souvent combinée à la décolonisation. Puis, au milieu des années 1960 et dans les années 1970, il y a eu la deuxième vague d’autocratisation, avec des coups d’Etat militaires et des Etats à parti unique. Dans la troisième vague, les processus d’autocratisation ont tendance à être très lents et graduels. Il a fallu dix ans à Recep Tayyip Erdogan pour supprimer la démocratie en Turquie. Idem pour Viktor Orban en Hongrie, ou Narendra Modi en Inde. Lors de son premier mandat, Donald Trump a réussi à la faire dérailler dans une certaine mesure, mais pas à la faire disparaître. Pareil pour Jair Bolsonaro au Brésil.

Cette troisième vague se caractérise par des dirigeants qui arrivent souvent au pouvoir à l’issue d’élections relativement démocratiques, mais avec un programme antipluraliste qu’ils mettent en œuvre au coup par coup, en sapant les médias, les journalistes, les organisations de la société civile, l’un après l’autre. Puis ils cherchent progressivement à contrôler le système judiciaire. Ils utilisent beaucoup la désinformation et font bouger les normes de ce qu’il est possible de dire ou de faire.

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Staffan Ingemar Lindberg sur une capture écran d’une vidéo YouTube d’un colloque daté du 27 octobre 2023 au Carleton College, aux Etats-Unis.

Staffan Ingemar Lindberg sur une capture écran d’une vidéo YouTube d’un colloque daté du 27 octobre 2023 au Carleton College, aux Etats-Unis

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Souvent, une grande partie de la population ne se rend même pas compte de cette évolution. Il a fallu attendre 2022 pour que le Parlement européen déclare que la Hongrie n’était plus une vraie démocratie, mais un « régime hybride d’autocratie électorale ». Il s’était pourtant écoulé plus de dix ans depuis l’arrivée au pouvoir de Viktor Orban, qui l’a fait dérailler de manière très pacifique et progressive. C’est très dangereux. Il est facile de ne pas voir ce qui se passe avant qu’il ne soit trop tard.

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En plus d’un recul de toutes les composantes de la démocratie, comme les libertés d’expression et d’association, vous constatez une détérioration des processus électoraux. Comment l’analysez-vous ?

L’atteinte à l’intégrité et à la liberté des élections, dans un nombre aussi important de pays, est une nouveauté. Cela nous fait penser que, dans ces pays, l’autocratisation est allée suffisamment loin, en matière de recul de la liberté d’expression, de la société civile et du système judiciaire, pour que les autocrates fassent preuve d’audace et commencent à s’attaquer au cœur de la démocratie que sont les élections. Depuis le début des années 1990, la norme internationale en matière d’élections libres et équitables était très forte et scrutée de près par les médias internationaux et les observateurs électoraux. Il semble que cette norme s’affaiblisse, ce qui ouvre la voie à une accélération de l’autocratisation.

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Le Brésil fait un trajet inverse. Peut-on en tirer des leçons ?

C’est l’un des rares pays, avec une population importante, qui ont entamé un processus d’autocratisation et ont réussi, non seulement à y mettre fin, mais à renverser la situation. Il y a beaucoup à apprendre du Brésil, comme de la Pologne. Dans les deux cas, des partis résolument prodémocratiques ont formé une alliance, en dépit de très fortes divergences idéologiques, en s’unissant derrière un candidat et en acceptant de collaborer au Parlement. Des efforts stratégiques systématiques ont aussi été menés pour contrer la désinformation.

Au Brésil, le fait que le système judiciaire ait préservé son indépendance sous Jair Bolsonaro lui a permis d’avoir un poids dans le processus électoral et postélectoral. La communauté internationale et la société civile ont aussi joué un rôle déterminant.

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Que signifie l’élection de Donald Trump ?

Je pense que nous allons assister à un déclin radical de la démocratie aux Etats-Unis, qui vont devenir une autocratie électorale à l’instar de l’Inde ou de la Hongrie. Donald Trump est un dictateur en puissance. Il a fait connaître ses intentions et a désormais une mainmise totale sur le Parti républicain, qui contrôle le Congrès. La Cour suprême lui est aussi favorable. Elle a déjà déclaré que M. Trump bénéficierait d’une immunité pour tous les crimes qu’il pourrait commettre pendant son mandat. Il n’y a plus de garde-fou.

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Pour la première fois depuis cinquante ans, Israël est classé comme une démocratie « électorale », et plus « libérale ». Pourquoi ?

Cette évaluation ne tient compte que de ce qu’il se passe à l’intérieur des frontières d’Israël. Il y a d’abord eu les atteintes à l’indépendance du pouvoir judiciaire, qui ont provoqué des manifestations de grande ampleur dans le pays en 2023. Nous voyons aussi un recul de la liberté des médias. Cela a commencé entre 2020 et 2023, sous le gouvernement de Benyamin Nétanyahou, par des tentatives d’intimidation et de censure. La situation s’est considérablement aggravée en 2024, ce qui, sans vouloir l’excuser, est très courant en temps de guerre. On l’observe aussi en Ukraine, où la liberté des médias a fortement diminué depuis l’invasion de la Russie [en février 2022].

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Le plus gros recul de la démocratie s’est produit en Europe orientale. Comment l’expliquez-vous ?

Dans plusieurs pays, notamment en Slovaquie et en Hongrie, mais aussi un peu en Bulgarie, et avant cela en Serbie, il semble que nous assistions à un retour de bâton. Les gens sont déçus par le processus d’instauration de la démocratie et l’économie de marché. Les attentes étaient peut-être exagérées. La démocratie évite souvent le pire, mais elle ne crée pas nécessairement le paradis sur terre. L’économie de marché peut être impitoyable, et beaucoup de gens peuvent souffrir économiquement, sans systèmes de protection suffisants. Cela a généré un sentiment de déception. Les efforts très conscients de Vladimir Poutine pour utiliser les médias sociaux et répandre la désinformation et les sentiments prorusses n’ont pas aidé.

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Quelle menace les réseaux sociaux représentent-ils pour la démocratie ?

Il y a plusieurs facettes et, ensemble, elles sont particulièrement inquiétantes. Aujourd’hui, nous avons une liberté d’expression totale, sans aucune contrainte. C’est comme un marché sans régulation dans une économie capitaliste. Les économistes vous diront que ce n’est pas une bonne idée. La liberté d’expression doit être régulée. Après la seconde guerre mondiale, le célèbre philosophe allemand Karl Popper [1902-1994] a dit qu’une société ouverte et tolérante ne peut tolérer l’intolérance. La condition préalable à une société pluraliste tolérante est que nous acceptions que les limites soient le pluralisme et la tolérance.

Par ailleurs, quelques grandes entreprises technologiques dominent le marché et modifient les algorithmes pour générer le plus de profits possible. Il y a donc une incitation structurelle à cultiver et à diffuser davantage de désinformation, de fausses nouvelles et de théories du complot, plutôt que la vérité et une discussion honnête et respectueuse. Devant la commission parlementaire sur l’assaut du 6 janvier 2021 contre le Capitole, je l’ai résumé ainsi : la démocratie meurt avec les mensonges. Si vous vous rendez aux urnes et que vous votez sur un mensonge, plus personne n’a de compte à rendre et il n’y a plus de mécanisme démocratique.

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Dans un article publié en 2019, vous écriviez que, de même qu’il était prématuré de parler de la fin de l’histoire en 1992, il était prématuré d’annoncer celle de la démocratie. Cinq ans plus tard, est-ce toujours le cas ?

Oui, je pense toujours qu’il est prématuré de parler de la fin de la démocratie. En même temps, la démocratie est dans une situation bien pire aujourd’hui qu’il y a cinq ans. Mais il y a encore de l’espoir.

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Anne-Françoise Hivert (Malmö (Suède)

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