Quand seulement un millier d’humains peuplaient la Terre
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Il y a environ 900 000 ans, la population humaine aurait été au bord de l’extinction. Une étude affirme que nos ancêtres ont traversé un terrible goulot d’étranglement démographique.
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Joseph Le Corre
08/12/2024
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Épisode 573 de la série « notre existence ne repose que sur un fil ». Il y a 900 000 ans, nos ancêtres furent, pendant une assez longue période, si peu nombreux qu’ils auraient tenu dans un modeste village. Il se pourrait même qu’ils aient été réduits à un maigre bataillon de 1 280 individus en âge de se reproduire.
C’est du moins ce que suggère une équipe de scientifiques dans une étude publiée dans la prestigieuse revue Science. À l’aide d’un outil de modélisation sophistiqué (appelé FitCoal), des chercheurs chinois ont analysé les séquences génomiques de plus de 3 000 individus modernes, retraçant les caprices des lignées humaines à travers les âges.
À LIRE AUSSI Comment l’IA redonne vie à l’homme de TautavelLeur conclusion est déroutante : nos ancêtres ont traversé un goulot d’étranglement démographique si sévère qu’ils auraient pu disparaître sans laisser de trace. « Nos résultats indiquent que ce grave goulot d’étranglement a conduit la population humaine ancestrale au bord de l’extinction et a complètement remodelé la diversité génétique humaine actuelle », écrivent les auteurs de l’étude.
Un terrible refroidissement de la planète en cause
Entre 813 000 et 930 000 ans, notre lignée ancestrale aurait affronté une chute vertigineuse de population. Les raisons restent floues, mais les indices pointent vers un bouleversement climatique d’envergure. Glaciers rampants, océans glacés, sécheresses à répétition et tempêtes colossales : la Terre entrait dans une ère de défis sans précédent. Cette période s’inscrit dans la transition entre le Pléistocène inférieur et le Pléistocène moyen, une période de changement climatique drastique, au cours de laquelle les cycles glaciaires sont devenus plus longs et plus intenses.
D’après ces chercheurs, 98,7 % de nos ancêtres auraient été balayés par cet épisode, laissant à peine quelques centaines de génomes porter l’avenir de l’humanité. « Le modèle a détecté une réduction de la taille de la population de nos ancêtres d’environ 100 000 à environ 1 000 individus », peut-on lire. Par ailleurs, au-delà du nombre d’individus surprenamment bas, ce qui intrigue le plus est la durée de ce goulot d’étranglement. L’étude suggère que nos ancêtres ont réussi à survivre en nombre précairement réduit pendant une période extrêmement longue : environ 120 000 ans.
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La domestication du feu en étape majeure de l’évolution
Lorsque les conditions sont redevenues propices à l’habitation humaine, que ce soit grâce à des changements climatiques bénéfiques ou, comme le pensent les auteurs, à des avancées technologiques comme la maîtrise du feu par l’homme, nos ancêtres auraient rapidement rebondi. Il y a environ 813 000 ans, les dix populations africaines étudiées semblent avoir été multipliées par vingt.
À LIRE AUSSI Le plus vieux bar du monde date de 2 700 avant J.-C.Mais cette survie improbable n’est pas qu’une histoire de désastre. Les généticiens suggèrent que cette période aurait pu forger des changements décisifs dans notre évolution. Moins nombreux, plus isolés, nos ancêtres auraient vu leurs gènes se recombiner d’une manière unique, posant peut-être les bases de l’émergence de notre espèce, Homo sapiens. La période coïncide également avec l’apparition probable d’un ancêtre commun aux Néandertaliens, Dénisoviens et humains modernes.
D’autres modèles nécessaires pour valider l’hypothèse
Et si ? Et si ces quelques milliers de préhumains étaient morts ? Aurions-nous existé ? Il est tentant de dramatiser ces résultats, mais les tailles effectives de population pourraient être sous-estimées. D’autres modèles sont nécessaires pour valider ces hypothèses.
Par ailleurs, cette espèce inconnue d’homme primitif pourrait être à la fois l’ancêtre de l’Homo heidelbergensis et d’une espèce ancestrale de la nôtre. Il se peut que les lignées eussent déjà divergé avant tout goulot d’étranglement, ce qui signifie que les Néandertaliens et les Dénisoviens auraient évité ses impacts.
Ludovic Slimak : « J’explore l’humain en essayant de défricher des sujets que les archéologues abordent peu » . La période estimée de ce goulot d’étranglement remonte si loin dans le passé qu’elle échappe à la portée des techniques actuelles de récupération d’ADN ancien. À ce jour, l’ADN d’hominidé le plus ancien jamais extrait date de « seulement » 400 000 ans. En Afrique, berceau de l’humanité, les conditions climatiques rendent la conservation de ce précieux matériel génétique encore plus difficile.
revue Science.