Comment les Etats-Unis sont entrés dans l’ère techno-réactionnaire, par Sylvie Laurent
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L’historienne et américaniste développe les différents scénarios qui ont amené à une fusion entre l’Etat et le capital mue par une seule idéologie : celle de la classe à laquelle les techno-réactionnaires comme Elon Musk ou Peter Thiel appartiennent. Démonstration en cinq points.

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Le monde digérait à peine l’élection à la tête des Etats-Unis d’un milliardaire d’extrême droite tweetant à toute heure qu’il se rend compte qu’en réalité, ils sont deux. Elon Musk et Donald Trump président. Le capital est visiblement au pouvoir et sous une forme qui n’est plus celle d’antan, lorsque les banquiers de Goldman Sachs remplissaient gentiment les cabinets ministériels américains.
Les investisseurs et autres dirigeants de la tech qui peuplent aujourd’hui l’administration Trump sont les représentants d’un projet singulier, stade ultime de la fusion entre l’Etat et le capital. Quelques réflexions éclairent cet âge techno-réactionnaire dans lequel semblent entrer les Etats-Unis :
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L’Afrique du Sud est en Californie
L’élucidation des ressorts de la techno-reaction au pouvoir débute bien loin de la Silicon Valley. Nombreux sont en effet les chemins qui mènent en Afrique du Sud. Elon Musk bien sûr, y est né et y a vécu jusqu’à l’âge de 17 ans. Mais il faut évoquer aussi David Sacks, l’investisseur en capital-risque chargé de l’intelligence artificielle et des cryptomonnaies dans le nouveau gouvernement et Peter Thiel, figure majeure de l’écosystème d’extrême droite techno-futuriste, cofondateur de PayPal avec deux autres Sud-Africains et mentor du vice-président des Etats-Unis J.D. Vance.
Sans surprise, les pères de Thiel et de Musk étaient tous deux liés à l’industrie minière. L’économie politique de l’Afrique du Sud repose, en effet, historiquement sur l’extractivisme, accumulation inouïe de richesse par domestication brutale de la nature grâce à la machine toute puissante, fétichisme que l’on retrouve dans la philosophie de la tech et son vocabulaire de «minage» des données ou de la cryptomonnaie. Mais, comment l’ignorer, dans le pays de l’apartheid, cette manne s’accompagnait d’une peur viscérale de la minoration blanche face aux «hordes africaines».
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L’oligarchie est génétique
On comprend ainsi la défense de l’apartheid par Thiel ou la peur du déclin démographique de l’Occident, l’obsession de Musk. Elles ont trouvé une terre d’adoption hospitalière en Californie, elle-même territoire d’extractivisme à la longue histoire de domination raciale. Plus encore, l’université de Stanford, centre névralgique des innovations technologiques où ils étudièrent, développa très tôt des recherches eugénistes afin de sélectionner et faire prospérer les esprits les plus «intelligents», identifiés par les célèbres tests de QI.
Celui qui a donné son nom à la Silicon Valley, William Shockley Jr. (1910-1989), fils d’ingénieurs miniers de Stanford qui a apporté le silicium dans la vallée avec sa co-invention du transistor, y a également promu une banque de sperme eugéniste pour les génies à peau blanche. La prodigalité du patron de X en la matière a donc une longue histoire.
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Ayn Rand n’est pas leur maître à penser
Le mythe d’une Silicon Valley cyberlibertaire intrinsèquement hostile à l’Etat ne résiste ni à la réalité historique ni à la filiation intellectuelle des intéressés. La stratégie de conquête du pouvoir politique par les intérêts privés fut ainsi clairement définie par le grand maître à penser des Thiel, Musk et autres dirigeants d’extrême droite à prétention libertarienne façon Milei.
Né à New York, Murray Rothbard (1926-1995), navigua pendant la guerre froide dans les cercles de la Nouvelle Droite et devint membre de la société du Mont-Pèlerin avant de se réclamer de l’anarcho-capitalisme. Dans les années 1980, il anime le groupe de réflexion néolibéral The Ludwig von Mises Institute for Austrian Economics au côté de l’économiste eugéniste Lew Rockwell. Ils y pourfendent la diversité raciale en des termes repris par Thiel et Sacks dans leur essai sur la perdition multiraciale des Etats-Unis.
Si la libertarienne Ayn Rand (1905-1982) refusait toute implication partisane et la politique formelle, Rothbard, lui, entendait capturer l’Etat par l’entremise d’un démagogue d’extrême droite dont il prophétise l’ascension au début des années 1990. Il croit un temps dans les chances du néonazi David Duke avant de soutenir le républicain de droite radicale Pat Buchanan. Une fois élu, ce «populiste de droite», écrit-il, purgerait l’Etat de ses agences de régulation du marché, mais restaurerait d’une main de fer l’ordre public, les inégalités naturelles entre les individus et les valeurs traditionnelles.
Ainsi, le pouvoir d’Etat n’est l’ennemi que s’il favorise l’égalité et enraye la loi de la force et du marché. Elon Musk et Peter Thiel sont ainsi les heureux bénéficiaires de lucratifs contrats publics et ne rêvent que de réinventer le complexe militaro-industriel. En réalité, comme l’explique clairement le très influent activiste numérique proche de Peter Thiel Curtis Yarvin, le problème n’est pas tant l’Etat que la démocratie.
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Les démocrates ont engendré le capital techno-réactionnaire
Alors que la droite radicale comprend vite le potentiel du Net (se souvient-on qu’avant Facebook, il y avait le MySpace de Rupert Murdoch ou qu’un milliardaire texan de l’informatique nommé Ross Perot se présente aux élections de 1992 ?), les démocrates des années 1990 dits Atari sont persuadés que la prospérité collective viendra de la tech, nouvelle frontière de la productivité et de la croissance économique.
C’est ainsi que le gouvernement Clinton va privatiser Internet, ouvrir la porte à la marchandisation de l’information en ligne et rendre irrecevable toute tentative de régulation fédérale de ce nouveau média. Cette relation symbiotique entre le parti et la Silicon Valley se maintient avec Barack Obama qui, entouré d’entrepreneurs de la tech (son proche conseiller David Plouffe s’est d’ailleurs reconverti chez Uber), privatise lui l’exploration spatiale et remet, en main propre, les clés du ciel à Elon Musk (directeur de Space X).
Ce n’est qu’avec Joe Biden que monopoles, escroquerie fiscale, violation du droit du travail et des droits des Américains à ne pas êtres surveillés sont abordés de front. La répudiation des démocrates par une bonne partie de la tech est alors immédiate et ne fait guère de mystère.
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«It’s capitalism, stupid !»
Toute l’idéologie du monde, et elle est solide chez les techno-réactionnaires, n’est jamais que l’idéologie de la classe à laquelle ils appartiennent. Les grandes effusions entre ces capitalistes de la tech, Trump et l’Etat américain n’ont qu’un objectif : obtenir la valorisation de leurs intérêts fiscaux et économiques, fusse en siphonnant les budgets publics, de la recherche et du Pentagone, mais aussi en s’imposant comme seuls prestataires de missions de service public : remplacer la Federal Reserve et le dollar par les cryptomonnaies, les agences de santé par le transhumanisme, les écoles publiques par des formations en ligne et autres mooks, les trains à grande vitesse par des Tesla ou des Hyperloop, la fibre par des accès au réseau Starlink.
Ils espèrent bien sûr l’arrêt des régulations environnementales et sociales, le remplacement des travailleurs par de l’AI qui jamais ne se plaint ni se syndique et l’usage de la diplomatie du bâton contre l’Europe, la Chine ou le Brésil, qui ont l’audace de réguler, entraver, pénaliser, voire interdire ces entreprises monopolistiques de distorsion des comportements et des croyances.
Or, tous ces intérêts sont aussi ceux de Trump. Rappelons, en effet, pour finir qu’il fut non seulement réélu en partie grâce à la Toile, mais qu’il est lui-même un milliardaire de la tech, son média Truth Social représentant aujourd’hui à lui seul 6 milliards des 7,5 milliards de dollars de sa fortune personnelle.
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