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Inès Léraud, journaliste : « Les blessures psychologiques et sociales du remembrement ne sont pas refermées »

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Après « Algues vertes », l’autrice et journaliste a enquêté sur les conséquences désastreuses de cette politique d’amélioration des rendements, mises en images par Pierre Van Hove.

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Stéphane Foucart et Frédéric Potet

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Dans Algues vertes. L’histoire interdite (La Revue dessinée/Delcourt, 2019) – 190 000 exemplaires vendus et une adaptation au cinéma par Pierre Jolivet, en 2023 –, la journaliste Inès Léraud instruisait le procès de l’agriculture intensive à travers ce phénomène de pollution au nitrate appelé « marée verte ».

Le productivisme agricole est à nouveau au cœur de Champs de bataille. L’histoire enfouie du remembrement, également dessinée par Pierre Van Hove. Théorisé sous Vichy, mis en œuvre après-guerre, le remembrement a consisté à réorganiser et à redistribuer les terres cultivables afin d’améliorer leurs rendements. Les blessures sociales et psychologiques qu’il a entraînées ne se sont pas refermées, affirme Inès Léraud dans cette enquête visant à autopsier le trauma d’une paysannerie touchée dans sa chair.

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Pourquoi vous êtes-vous intéressée à cette histoire, dont l’origine remonte à près de quatre-vingts ans ?

Parce qu’elle n’a jamais été racontée. Il n’existe pas de livres spécifiques sur les oppositions au remembrement. Les sciences sociales ne se sont que trop rarement penchées sur le sujet. J’ai grandi en milieu rural dans le Maine-et-Loire, mais c’est en m’installant en Bretagne, en 2015, que j’ai compris l’importance du remembrement dans l’histoire des campagnes. Son souvenir est encore très vif.

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Ma rencontre avec deux chercheurs menant des travaux sur le sujet, Léandre Mandard, doctorant au Centre d’histoire de Sciences Po, et Alexandra Georges-Picot, formée en histoire contemporaine à Oxford, m’a convaincue d’aller plus loin.

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Pourquoi ce sujet a-t-il été si peu documenté ?

Peut-être parce que les principaux perdants du remembrement étaient des « petits » agriculteurs. La ferme était souvent tenue par leurs femmes alors qu’eux étaient artisans ou commerçants. Après le remembrement, celles et ceux qui avaient des fermes de subsistance ont dû abandonner l’agriculture pour occuper des emplois à temps plein en dehors ou devenir femmes au foyer, échappant ainsi à une recherche sociologique ayant besoin de catégories professionnelles bien déterminées.

Une forme de mutisme s’est développée par ailleurs. Les gens avaient l’impression d’avoir vécu une guerre. Et, comme après toute guerre, on ne transmettait pas ce qu’on avait vécu.

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Comment avez-vous procédé ?

Par des entretiens. On va me parler ici d’une dame ayant été traînée à terre par les forces de l’ordre, là de paysans ayant reçu des gaz lacrymogènes, ailleurs de faits de violence entre habitants d’un même village.

Intriguée par les émotions provoquées par la destruction des paysages, j’ai rencontré des personnes âgées, chez elles ou en Ehpad, mais aussi des enfants de paysans décédés qui avaient gardé des cartons d’archives familiales. J’ai aussi abondamment fréquenté les archives départementales, où j’ai pu mettre la main sur quantité de réclamations, recours, correspondances… entre les préfets et le corps du génie rural. De quoi objectiver les souffrances endurées et les difficultés de l’Etat à canaliser les oppositions.

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Vous décrivez longuement la façon dont le remembrement a divisé le monde rural. Une fracture encore très présente…

Il suffit de toquer à une porte et de prononcer le mot « remembrement » pour comprendre que le sujet fait encore débat. Certains interlocuteurs ont refusé de me parler, d’autres l’ont fait à travers des volets entrouverts. « C’est la Corse, ici », me dira quelqu’un en Bretagne.

Dans le Limousin, un témoin préférera rester dans sa voiture plutôt que de m’accompagner interviewer une personne, car leurs parents s’étaient fâchés en raison de parcelles redécoupées. A Geffosses (Manche), il y a encore une société de chasse et un café pour les pro-remembrement, et l’équivalent pour les anti-remembrement.

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Comment expliquer une telle rémanence ?

Au fil de mon enquête, j’ai fini par comprendre que le remembrement avait bouleversé toute une société paysanne dont le mode de vie et le quotidien étaient complètement intégrés à des paysages, synonymes de ressources. Dans Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938), Jean Giono explique combien le paysan est un être social particulier, et comment son corps et sa terre ne font qu’un.

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Planche extraite de « Champs de bataille. L’histoire enfouie du remembrement », d’Inès Léraud et Pierre Van Hove.

Planche extraite de « Champs de bataille. L’histoire enfouie du remembrement », d’Inès Léraud et Pierre Van Hove.

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Avec le remembrement, on est au-delà des questions de propriété foncière auxquelles on le résume. Les terres impactées étaient cultivées par des paysans dans le respect de savoirs hérités depuis plusieurs générations. A cela s’est ajouté un traumatisme social. Il y avait jusque-là beaucoup d’entraide et de cohésion dans les villages. La répartition souvent injuste des terres les a profondément « clivés ».

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A qui la faute ? Aux politiques, dites-vous, qui vont même encourager la désappropriation de leur savoir-faire…

Il fallait trouver de la main-d’œuvre pour l’industrie. L’intentionnalité de l’Etat n’est pas discutable : dans les lois d’orientation agricole des années 1960, il est écrit qu’il faut réduire drastiquement le nombre d’agriculteurs. La population paysanne va se trouver réduite de plus de 90 % entre le milieu du XXe siècle et aujourd’hui.

 

C’est le résultat direct de cette surenchère de formations accélérées, de normes, de conseils techniques, qui vont modifier le rapport des agriculteurs à leur métier. Eux qui étaient relativement autonomes dans la gestion des problèmes vétérinaires du quotidien vont avoir l’impression de ne plus rien savoir, comme l’a bien expliqué l’anthropologue Michèle Salmona dans Souffrances et résistances des paysans français (L’Harmattan, 1985).

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C’est aussi le moment où naissent tous ces corps intermédiaires que sont les techniciens agricoles, les comptables, les fournisseurs d’antibiotiques et de pesticides… L’endettement des paysans va se creuser et une grande détresse s’emparer du monde agricole, comme en témoignera l’émergence des suicides. On a liquidé une société paysanne qui était résiliente et autosuffisante, en marge de l’économie capitaliste. Un mode de vie a été détruit.

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N’était-on pas, aussi, fasciné par les miracles de la mécanisation et de la chimie, laquelle allait provoquer les atteintes que l’on sait ? Vous évoquez assez peu, à ce propos, la question environnementale. Or, en supprimant les haies, le remembrement a aussi bouleversé les écosystèmes…

Je me suis en effet focalisée sur la résistance au remembrement, car il s’agit pour moi d’une lutte emblématique de l’écologie politique, comme la définissait le philosophe André Gorz. « Le mouvement écologique, écrivait-il, est né bien avant que la détérioration du milieu de vie pose une question de survie à l’humanité. Il est né d’une protestation spontanée contre la destruction de la culture du quotidien par les appareils de pouvoir économique et administratif. La nature dont le mouvement écologique exige la protection n’est pas la nature des naturalistes, ni celle des scientifiques. Elle doit être comprise comme le monde vécu, un monde où les individus voient, comprennent, maîtrisent l’aboutissement de leurs actes. » L’agriculture était vraiment dans ce « monde »-là avant le remembrement.

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Pourquoi utiliser la bande dessinée pour traiter de ce sujet ?

Recourir à des images, à des dialogues et à des personnages permet de toucher des publics qui lisent habituellement peu de livres de sciences sociales. Le dessin, qui plus est, s’est avéré indispensable pour rendre compte du remembrement. Il fallait qu’on puisse reconstituer la forme des haies, des arbres, du bocage, du matériel agricole… mais aussi les paysages. Je ne vois pas quel autre média peut le faire aussi bien que la bande dessinée.

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Votre précédent ouvrage, « Algues vertes », vous avait valu quelques démêlés judiciaires – qui sont restés sans suite, les industriels agroalimentaires ayant retiré leurs plaintes avant tout procès. Craignez-vous que ce soit de nouveau le cas ?

En travaillant sur un sujet historique, le risque de procès en diffamation est réduit. Ceci dit, il est possible que la FNSEA [Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles] ne soit pas très contente. On montre en effet comment des représentants du syndicat majoritaire ont créé un lobby pour défendre les cabinets de géomètres et les entreprises de travaux publics qui ont mis en œuvre le remembrement.

Des anciens hauts gradés de la FNSEA formulent aussi des regrets. L’un d’eux se désole devant des paysages aux airs de Far West, traversés par des agriculteurs qui se prennent pour des cow-boys au volant de leurs énormes machines. Dans ce coin de la Marne, les habitants ne trouvent plus de café à moins de dizaines de kilomètres de route. Il y a un lien évident entre mécanisation à outrance, agrandissement des exploitations et perte de vie sociale dans les campagnes.

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Critique

C’est une histoire oubliée – ou plutôt « enfouie », comme ils l’écrivent – que racontent Inès Léraud et Pierre Van Hove. Au sortir de la seconde guerre mondiale, la France s’engage dans le remembrement de ses terres agricoles, qui va détruire les paysages anciens et remodeler profondément, en les mettant à l’équerre, les campagnes françaises. On sait de ce remembrement qu’il a consisté à arracher des bosquets et des centaines de milliers de kilomètres de haies pour agrandir les parcelles, à raser les vergers, araser les talus, à rectifier ou à combler les ruisseaux, mais bien peu de choses ont été jusqu’à présent écrites sur l’histoire humaine de cette entrée de l’agriculture dans la « modernité ».

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La vertu de Champs de bataille n’est pas seulement de combler ce vide. Entremêlant passé et présent, graphisme et texte, reportage journalistique et enquête historique, Inès Léraud et Pierre Van Hove font parler les derniers témoins de cette période de révoltes et d’affrontements, plongent dans les archives de la presse ou dans les travaux de l’historien Léandre Mandard (Centre d’histoire de Sciences Po), pour montrer que rien, dans le remembrement, ne fut spontané ou pleinement consenti par les premiers intéressés – c’est-à-dire les paysans. La « modernisation » de l’agriculture, ce mélange d’industrialisation des fermes, d’endettement des fermiers et de désertification des campagnes, n’a pas été un processus naturel mais le fruit de décisions politiques imposées de force à la petite paysannerie, à laquelle le livre rend aussi une forme d’hommage. Elle a, aujourd’hui, presque disparu. S. Fo.

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« Champs de bataille. L’histoire enfouie du remembrement », d’Inès Léraud et Pierre Van Hove, 192 p., 23,75 €, numérique 17 €.

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« Champs de bataille. L’histoire enfouie du remembrement », d’Inès Léraud et Pierre Van Hove, 192 p., 23,75 €, numérique 17 €.

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Stéphane Foucart et Frédéric Potet.

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Avec l’autorisation de Inès Léraud.

 

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