Sélectionner une page

Inès Léraud, verte au-delà des algues

.

Le scandale des algues vertes
.

Algues vertes en Bretagne : la justice contraint l’Etat à en faire davantage

.

Le tribunal administratif de Rennes a donné quatre mois à l’Etat pour compléter son programme d’actions régional. Le phénomène des algues vertes empoisonne une partie des côtes bretonnes depuis des décennies
.

Algues vertes en Bretagne : une situation stagnante

.

Investie corps et âme pour dénoncer la pollution aux algues vertes en Bretagne, la journaliste a choisi d’être moins exposée après le succès de sa BD. Elle a opté pour un mode de vie plus doux, en accord avec ses idéaux.
.

.

Mathilde Roche
28 décembre 2024
.

Aucun regret, c’était l’enquête de sa vie. Mais sans être ingrate, parfois, Inès Léraud en a un peu marre d’être «la fille des algues vertes». Bientôt dix ans que la journaliste a débarqué en Bretagne pour enquêter. Non pas sur ces «laitues de mer» qui envahissent les côtes, notamment au nord de la région, mais sur la cause de leur prolifération : l’agriculture intensive, et toutes ses conséquences humaines et environnementales. En 2015, elle commence un Journal breton dans l’émission les Pieds sur terre de France Culture, avec carte blanche pour raconter ses investigations. Elle s’installe avec sa compagne à Coat-Maël, un hameau des Côtes-d’Armor, pour s’immerger complètement dans ce territoire, et gagne petit à petit la confiance des locaux.

Entre crise des éleveurs, usines à viande et fermes familiales, elle consacre plusieurs épisodes aux algues vertes. Plus particulièrement aux non-dits des autorités et mensonges des lobbies pour cacher leur danger à la population. Leur putréfaction sur les plages crée des émanations d’hydrogène sulfuré, un gaz toxique. Mortel même. Au moins trois personnes sont décédées après avoir été intoxiquées sur les côtes du département. Des chiens, des chevaux et des dizaines de sangliers y ont aussi trouvé la mort. Mais pendant plusieurs décennies, les politiques locales refusent de faire le lien et d’assumer leurs responsabilités.

Son journal est de plus en plus suivi en terre bretonne, avec au fil des mois, autant de messages de soutiens que d’intimidations. «J’ai reçu des coups de pression jusque dans la boîte aux lettres d’amis qui m’hébergeaient, alors que ce n’était pas mon adresse officielle, raconte Inès Léraud. Mes témoins ont eu des menaces de mort, Morgan Large [journaliste régionale qui a témoigné dans ses émissions, ndlr] s’est fait déboulonner sa roue de voiture trois fois.» Aux avertissements hostiles sur le terrain, s’ajoutent le harcèlement sur les réseaux sociaux, sa page Wikipédia qui l’annonce morte, les procès baillons, la crainte d’être identifiée partout. Elle apprend même avoir été mise sur écoute.

.

Une fin abrupte qui la plonge dans une sérieuse dépression

«J’avais peur, en partie parce qu’on me disait que je devais avoir peur. Au bout d’un moment, on devient parano», ajoute la quadragénaire. Après vingt-deux épisodes, France Culture met sans prévenir un terme à l’émission, en 2018. Coup dur. Décision incompréhensible. Elle est en plein montage du prochain volet, ses dernières découvertes sont importantes, exclusives. Et que dire aux personnes qui ont témoigné, qui comptent sur elle ? A l’époque, cette fin abrupte qu’elle vit comme une censure la plonge dans une sérieuse dépression.

Six ans plus tard, elle s’est raisonnée et ne garde pas de ressentiments envers la radio. «Je n’ai jamais su vraiment pourquoi, je pense que la campagne de diffamation menée par certains pontes du lobby de l’industrie agro-industrie sur les réseaux pour discréditer mon travail commençait à inquiéter la direction», suppose Inès Léraud. Mais cela n’enlève rien à la gratitude : aucun autre journal ne lui aurait permis de faire cette immersion pendant trois ans. «J’étais tellement libre, soutenue, c’était une pépinière extraordinaire sans laquelle rien n’aurait eu lieu.» La journaliste retrace son parcours en montagnes russes, entre jours galvanisants et moments glaçants, avec une voix posée et une mine sereine. Elle est assise en tailleur, dans son fauteuil en tapisserie fleurie, dans son salon aux jolies poutres apparentes, dans sa maison achetée avec sa compagne, dans le Kreiz Breizh – au cœur des Côtes-d’Armor. Dans son refuge.

Après son passage à vide, Inès Léraud a relevé la tête et s’est enfuie vers Perpignan, pour compiler la matière accumulée pendant près de quatre ans d’enquête dans une BD. Co-écrite avec Pierre Van Hove, Algues vertes, l’histoire interdite est publiée en 2019 (1). Un carton. L’ouvrage est vendu à plus de 100 000 exemplaires, remporte six prix et donne à la lanceuse d’alerte une petite notoriété. Une reconnaissance bienvenue mais devenue, un temps, presque invivable. Elle et sa chérie vivent toujours dans les Pyrénées-Orientales, mais ne restent jamais bien longtemps loin de la Bretagne, où elles veulent revenir faire leur vie.

.

«Une assignation à continuer et à être courageuse»

A chaque séjour dans la maison familiale, les admirateurs se font plus intrusifs. «Certains débarquaient chez nous pour des dédicaces, après avoir demandé au maire où on habitait. Cela me mettait dans de véritables états de panique.» Devenue un «objet public», tous les jours, où qu’elle aille, à l’épicerie, à la piscine, on interrompt ses discussions et piétine sa vie privée pour commenter son travail. Même positifs, ces encouragements constants deviennent une forme de harcèlement. Elle confie : «C’est un peu stressant d’entendre sans cesse “merci beaucoup” ou “courage, vous êtes fortes”, parce que cela devient une assignation à continuer et à être courageuse.»

Plusieurs réalisateurs lui proposent rapidement d’adapter l’ouvrage en film, mais elle refuse, en partie par peur d’être encore plus exposée. «Ils voulaient tous raconter l’histoire du point de vue de la journaliste, mais je ne me sentais pas du tout à l’aise avec l’idée d’être héroïsée», explique-t-elle. Pierre Jolivet finit par la convaincre, un an plus tard, en lui permettant de coécrire le scénario. Elle pourra veiller à ce que les caméras ne caricaturent pas son métier, et à faire apparaître les personnes qui l’ont aidée. «On a fait un deal, il ne pouvait pas m’obliger à révéler des choses sur ma vie privée, je ne pouvais pas lui imposer trop de détails de mon enquête, explique Inès Léraud. Cela a été une angoisse tout du long.» Quelques jours avant le tournage, elle l’appelait encore pour refuser d’utiliser son vrai nom – «un cache-sexe tant tu seras reconnaissable», lui répond le réalisateur. Sa compagne, prof de philo dans le lycée du secteur, choisira néanmoins un pseudonyme au dernier moment.

Les Algues vertes débarque sur grand écran en juillet 2023. La protagoniste est définitivement identifiée par les médias et le grand public comme une «lanceuse d’alerte» nationale. Il lui avait déjà fallu un moment pour «se dire journaliste» et de la même façon, au début, Inès Léraud ne se reconnaît pas dans ce terme. «Je m’y identifie aujourd’hui en tant que personne qui prend des risques pour révéler des informations et des problèmes systémiques.» Ce qui continue de la surprendre, c’est d’avoir été désignée comme la lanceuse d’alerte… sur les algues vertes.

.

«En fait, j’ai disparu, et j’ai adoré»

«Je suis constamment invitée pour parler du phénomène, de la pollution chimique qui en est responsable, des risques pour la population, explique-t-elle. Or, je n’ai pas l’impression d’être particulièrement légitime parce que des militants bretons alertaient dessus vingt ou trente ans avant moi. Et parfois, je suis un peu déçue que mon travail ait été réduit à cela.» Pour elle, les algues vertes n’étaient que «la porte d’entrée visible» pour attirer le lecteur dans la complexité d’une région entière soumise à l’agro-industrie alimentaire. Son sujet, c’était la fabrique du silence. Les méthodes des lobbies pour noyauter les structures politiques et la difficulté pour les citoyens de faire exister des contre-pouvoirs.

«La BD est une version simplifiée de mon “Journal breton” et le film une version simplifiée de ma BD, résume-t-elle. D’un côté, on peut déplorer avoir laissé en route des détails et la dénonciation des vrais responsables, de l’autre, le public sensibilisé est de plus en plus grand. Cela se complète.» Et puis la bonne surprise, c’est l’effet «presque miraculeux» d’avoir été incarnée par Céline Sallette. «L’affiche, les photos, les interviews, c’est son visage maintenant qui apparaît. En fait, j’ai disparu, se réjouit Inès Léraud. Et j’ai adoré !» Mentalement aussi, l’actrice l’a beaucoup aidée. Elle a pris la préparation du rôle très à cœur, écouté toutes ses émissions, ingurgité toute l’enquête. «J’ai l’impression d’avoir pu lui refiler la patate chaude, s’esclaffe la journaliste. Elle a été complètement habitée, puis elle est passée à un autre rôle et moi, ça m’a déchargée.»

Alors cette année 2024 a, enfin, été un peu plus légère. Professionnellement du moins. Si elle a sorti la tête de l’eau, Inès Léraud continue d’endurer les ressacs de cette enquête sur sa vie privée. Un jour, c’est une voiture rutilante qui longe lentement son terrain, deux hommes à bord qui épient sa maison, dans son lieu-dit de trois habitants. Quand elle apprend que ce sont des policiers en civil, le commissariat lui confirme qu’ils ont reçu une mission du renseignement territorial et sont «venus enquêter sur elle». Une autre fois, c’est un groupe de parents d’élèves, mené par un père agriculteur et responsable de la section locale d’un des principaux syndicats, qui la vire manu militari de la fête d’école primaire de sa filleule.

.

La précarité de la pige en toile de fond

Des événements qui lui font prendre conscience des dommages, parfois irréversibles, causés par son travail acharné. Son couple, en particulier, en a pâti. «Je n’avais aucun répit, les gens m’alertaient tout le temps. Et moi, je me suis laissée complètement envahir, reconnaît aujourd’hui la journaliste. Pendant les vacances, je continuais à enquêter, à passer des coups de fil, à me documenter. En dix ans, je n’ai jamais lu un roman pour me distraire.» Elle porte un regard compatissant sur la jeune Inès Léraud, habitée par son sujet au point de le laisser prendre toute la place. La précarité de la pige en toile de fond, la passion dévorante et une forme de responsabilité au premier plan, ont composé le parfait tableau d’une obsession qui «déséquilibre tout» dans la sphère intime.

Et pourtant, elle confirme : aucun regret, c’était l’enquête de sa vie. Sauf un, peut-être, celui de n’avoir pas pris de pseudonyme, maintenant qu’elle voudrait construire une vie paisible en Bretagne. Elle n’a plus l’énergie de se lancer dans une grande enquête. Elle résume en riant : «J’ai l’impression d’avoir fait la guerre et d’avoir droit à la retraite à 45 ans.» Puis plus sérieusement : «Je pense avoir tout donné. D’être allée au bout, ça m’autorise à passer la main.» Si elle fait le point, elle se sent «dans une nouvelle étape de [sa] vie». Tournée vers la transmission, l’accompagnement des jeunes journalistes qui prennent la relève.

Depuis qu’elle a cofondé Splann !, un média d’investigation local, elle y consacre de nombreuses heures, parfois comme rédactrice en cheffe bénévole. Elle veut mettre à disposition ses informations, ses contacts, ses méthodes de travail. Elle vit de ses droits d’auteur et vient de publier, en novembre, une nouvelle BD sur le remembrement agricole en France. Un sujet historique pour lequel elle a passé de nombreuses heures dans les archives départementales. Et qui lui permet de s’appliquer à faire ce dont elle rêvait petite : beaucoup de jardinage, et s’occuper des animaux. Son chien – star du film – deux chats et deux chèvres. Fière de son potager, elle n’a pas acheté de légumes depuis des mois, et fait son propre fromage depuis deux ans, qu’elle échange parfois contre d’autres produits, ou de menus services, à l’ancienne. Pour rattraper le temps perdu, rien de tel qu’une vie au ralenti.

.

Mathilde Roche à suivre sur Libé
28 décembre 2024

(1) Ed. La Revue dessinée – Delcourt, 2019, 160 pp, 22,50 €.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *