«On est dans le brouillard»: à Jérusalem, la fin de l’UNRWA fait peur
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À partir de ce jeudi, l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens est interdite sur le territoire israélien. Une décision qui inquiète les millions de Palestiniens qui bénéficient de ses services.
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29.01.2025

- L’UNRWA doit quitter ses locaux à Jérusalem-Est d’ici au 30 janvier.
- Les lois israéliennes interdisent les activités de l’UNRWA sur le territoire souverain d’Israël.
- Des inquiétudes planent sur la continuité des services humanitaires en Cisjordanie et à Gaza.
- Les financements internationaux sont incertains depuis les attaques du 7 octobre 2023.
Cartons, palettes et camions de déménagement… Il règne un air de dépit au siège historique de l’UNRWA à Sheikh Jarrah, dans la partie Est et occupée de Jérusalem, en ce début de semaine. Les employés de l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens vident leurs bureaux. Ils doivent avoir quitté les lieux avant le 30 janvier.
L’ambassadeur d’Israël auprès de l’ONU, Danny Danon, a informé les Nations Unies mardi 28 janvier que l’UNRWA devait cesser ses activités sur le territoire souverain israélien dans les quarante-huit heures, en vertu de l’entrée en application de lois votées en novembre dernier. «C’est choquant», s’insurge Jonathan Fowler, porte-parole de cette agence créée par mandat de l’ONU en 1949. Il voit dans la fermeture de ses locaux «une attaque directe contre le droit au retour des réfugiés palestiniens». Son visa de travail prend définitivement fin le 29 janvier, tout comme ceux de la quarantaine d’autres salariés internationaux, contraints d’aller travailler en Jordanie.
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Flou total
Accusant des agents de l’UNRWA à Gaza d’avoir largement participé aux massacres du 7 octobre 2023, les députés israéliens ont voté à une écrasante majorité deux lois pour limiter ses activités. La première interdit les opérations de l’UNRWA sur le «territoire souverain d’Israël», affectant directement les habitants de Jérusalem-Est. La seconde interdit aux autorités israéliennes toute interaction avec l’agence. En Cisjordanie occupée et à Gaza, les activités ne seront donc pas interdites, mais menées sans l’implication d’Israël. Ce qui soulève d’importantes interrogations logistiques.
À ce jour, le flou reste entier quant à la mise en application de ces lois. «Nous n’avons reçu aucune communication officielle sur la manière dont ce projet de loi du parlement israélien sera mis en œuvre, explique Jonathan Fowler. Aujourd’hui, on ne sait pas comment la distribution d’aide humanitaire à Gaza va être affectée, ni si nos écoles et centres de santé vont devoir fermer du jour au lendemain à Jérusalem-Est.»
L’UNRWA dispense des services gratuits (enseignement, santé) à près de 6 millions de réfugiés palestiniens répartis dans cinq pays, dont 2,4 millions dans les 19 camps de Cisjordanie et les huit camps de Gaza. L’agence emploie environ 30’000 personnes.
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Appel à célébrer «l’expulsion de l’UNRWA»
À Jérusalem-Est, ses activités comprennent la collecte des déchets, un grand centre d’emploi, six écoles accueillant 750 élèves, la plupart issus du camp de réfugiés de Shuafat, et deux centres de santé. Autant de services qui devraient, selon la loi, disparaître. La Mairie dit avoir anticipé ces fermetures: «La Municipalité est tout à fait prête à intégrer tous les élèves de l’UNRWA dans ses écoles, ainsi qu’à reprendre les services de santé et de nettoyage», détaille le porte-parole Udi Shaham. Le maire de Jérusalem, Arieh King, a appelé sur X à venir célébrer «l’expulsion de l’UNRWA» ce jeudi 30 janvier devant le siège de l’organisation, qu’il qualifie de «nazie».

En Cisjordanie occupée, si les services de l’UNRWA pourraient ne pas être menacés dans l’immédiat, l’inquiétude concerne les financements. «On va pouvoir payer les salaires du mois de janvier, mais ensuite, on ne sait pas. C’est de la gestion mois après mois», explique le directeur d’un camp, qui a souhaité rester anonyme. «Globalement, on est dans le brouillard.» Dans la foulée des attaques du 7 octobre et des suspicions de collusion entre l’UNRWA et le Hamas, les bailleurs internationaux ont mis un frein à leurs financements.
Deux enquêtes de l’ONU ont révélé que moins de dix employés sur les près de 13’000 qui travaillent à Gaza étaient affiliés au groupe armé palestinien, et ils ont été licenciés. Malgré tout, les États-Unis, les plus grands donateurs de l’agence, n’ont à ce jour toujours pas repris leurs dons.
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Quelle alternative?
«Ce n’est pas encore la destruction des services de l’UNRWA, mais plutôt leur démolition», soupire Abdelfattah Abusrour, directeur du Centre culturel Al-Rowwad au camp d’Aïda, à Bethléem: «L’aide et les services sont déjà au minimum, alors que la guerre a provoqué une hausse de la pauvreté», souffle celui qui multiplie les projets de solidarité pour subvenir au quadruplement des besoins du camp depuis le 7 octobre. «L’Autorité palestinienne n’a pas les moyens de remplacer l’UNRWA. Nous sommes tout seuls…»
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Quant à Gaza, la loi qui interdit les interactions entre l’UNRWA et les autorités israéliennes pourrait mettre en péril l’avenir de l’aide humanitaire. Toute entrée dans l’enclave se fait en coordination avec le Gocat (Coordination des activités du gouvernement dans les territoires). Considérée comme la «colonne vertébrale» de l’aide dans l’enclave, l’UNRWA dispose d’entrepôts et de centres logistiques sans lesquels il devient impossible de gérer la distribution de l’aide.
«La mise en œuvre intégrale de la législation de la Knesset sera désastreuse», tentait d’alerter Philippe Lazzarini, le commissaire général de l’UNRWA, devant les membres du Conseil de sécurité de l’ONU le mardi 28 janvier: «À Gaza, l’affaiblissement des opérations de l’UNRWA compromettra la réponse humanitaire internationale, et dégradera la réponse des Nations Unies au moment même où l’aide humanitaire doit être considérablement renforcée.»
Accusant Israël d’agir contre le droit international et les obligations qui lui incombent, Philippe Lazzarini a appelé la communauté internationale à réfléchir à une «transition politique» dans la foulée du cessez-le-feu à Gaza qui permettrait «la fin ordonnée du mandat de l’UNRWA». «L’UNRWA a toujours été conçu pour être temporaire», expliquait-il aux membres du Conseil de sécurité. «Une solution politique juste et durable permettrait à l’office de transférer ses services et son personnel à une administration palestinienne.» D’ici là, l’humanitaire l’affirme: «Nous sommes déterminés à rester et à agir jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible de le faire.»
ribune de Genève