Sélectionner une page

Le monde rural existe-t-il ?

Crédits : Canva

Le monde rural existe-t-il ?

.

Largement mobilisée dans le débat public pour désigner des territoires supposément en proie au sentiment d’abandon, la catégorie statistique du « rural » n’est pas toujours pertinente pour cerner ce qui s’y joue. Bien souvent, elle aveugle plus qu’elle n’éclaire.

.

Olivier Bouba-Olga
novembre 2024
.

Nos capacités cognitives ne permettent pas de saisir la complexité du monde dans toutes ses dimensions. Pour le rendre intelligible, il nous faut réduire cette complexité, les sciences sociales recourant pour cela à des catégories d’analyse : femmes ou hommes, jeunes ou vieux, diplômés ou non-diplômés, ouvriers ou cadres, grandes entreprises ou PME, industrie ou services, public ou privé, etc. Le rural et l’urbain font partie de ces catégories d’analyse. Sans connaître toutes les caractéristiques des territoires (que nous pouvons définir comme des portions réduites de l’espace géographique), le simple fait qu’ils appartiennent à la catégorie des territoires ruraux plutôt qu’à celle des territoires urbains pourrait permettre de les situer sur un ensemble de sujets, qu’il s’agisse des dynamiques démographiques ou économiques, de l’accessibilité aux services et équipements, des modes de vie ou des comportements de vote. L’actualité témoigne régulièrement de ces usages à la fois politiques et médiatiques de la catégorie « rural » pour désigner des espaces et des populations supposément traversés par un sentiment d’abandon. Cet imaginaire a notamment joué à plein lors du mouvement des agriculteurs de l’hiver 2023-2024.

L’enjeu cependant est de s’assurer de la pertinence de ces catégories, que nous proposons d’interroger dans cet article, pour éprouver leur intérêt et leurs limites. Comme souvent en sciences sociales, nous montrons que la réponse à la question posée – en l’occurrence : la catégorisation rural-urbain est-elle opérante ? – est : ça dépend. Mais ce n’est pas botter en touche que de dire cela, c’est délimiter l’espace de validité d’une distinction, pour s’assurer de la pertinence des analyses et favoriser ensuite le déploiement d’une action publique adaptée à la résolution des problèmes rencontrés.

.

Questions de définition

Une définition s’est progressivement imposée ces dernières années pour distinguer rural et urbain, à partir des travaux menés à l’échelle européenne par Eurostat et repris en France par l’Insee. La notion clé est celle de densité, mesurée à l’échelle des carreaux de population de 200 mètres de côté, elle permet de distinguer des communes urbaines, denses, et des communes rurales, peu denses.

La distinction binaire entre rural et urbain étant cependant souvent trop réductrice, on peut vouloir introduire une catégorie intermédiaire qui a du sens pour un ensemble de sujets : le périurbain. Pour cela, on peut s’appuyer sur un autre zonage de l’Insee en matière d’aires d’attraction des villes1. On distinguera alors dans l’ensemble des communes rurales celles qui sont localisées au sein des aires d’attraction des villes de 50 000 habitants ou plus, qui constituent l’ensemble des communes rurales sous influence, et celles situées hors aire d’attraction des villes, ou dans des aires d’attraction de moins de 50 000 habitants, qui constituent l’ensemble des communes rurales autonomes. On obtient alors une catégorisation ternaire, permettant de distinguer communes urbaines, communes rurales sous influence (le périurbain2) et communes rurales autonomes (rural au sens strict).

En France entière, deux tiers des habitants résident dans des communes urbaines, un tiers dans des communes rurales. Ces proportions varient cependant selon les régions : les urbains représentent jusqu’à 95 % des habitants en Île-de-France ou 85 % en région Sud-Paca, les deux régions les plus urbaines ; les ruraux représentent jusqu’à 55 % des habitants de Bourgogne-Franche-Comté, 53 % en Bretagne ou 51 % en Nouvelle-Aquitaine, les trois régions les plus rurales. Le rural sous influence, qui concentre en moyenne 19 % des habitants, oscille entre 4 % et 30 %, le rural autonome entre 0 %3 et 25 %.

.

Effets de la ruralité et effets régionaux

Sur la base de ces définitions, l’enjeu ensuite est de s’interroger sur les différences entre rural et urbain, ou entre rural, urbain et périurbain, sur tout sujet d’intérêt : quelles différences en matière de niveau ou d’évolution de la population, d’emploi, de revenu, de pauvreté, de consommation foncière, de consommation d’énergie, d’émissions de gaz à effet de serre, d’accès à la santé, aux commerces, à la culture… ?

Une erreur fréquente consiste à croire que cette distinction a du sens pour tout sujet, alors que l’analyse précise de ces sujets montre que parfois les différences entre rural et urbain sont fortes et significatives, alors que d’autres fois elles sont faibles et peu significatives. Il convient donc d’interroger systématiquement, pour tous les sujets, l’ampleur de ces différences. Une autre erreur consiste à ne se focaliser que sur cette distinction, en oubliant que d’autres distinctions peuvent être plus décisives. En matière d’inégalités géographiques, notamment, les différences entre régions sont parfois plus décisives que les différences entre rural et urbain.

Dans cette perspective, nous avons testé le pouvoir explicatif de la catégorisation urbain, périurbain et rural, d’une part, et de la catégorisation par région4, d’autre part, sur différentes variables d’intérêt : le fait qu’une commune soit urbaine plutôt que périurbaine ou rurale conduit-il à un taux de croissance de l’emploi plus fort ? À une meilleure accessibilité aux services et équipements ? À un score plus faible de l’extrême droite ?

Il s’avère que le pouvoir explicatif de la distinction entre urbain, périurbain et rural varie entre 1 % et 48 % selon le sujet, autrement dit de « pratiquement nul » à « très important », même s’il ne suffit jamais à expliquer l’ensemble des différences entre communes. La distinction est véritablement opérante quand on s’intéresse à la question de l’accessibilité aux services et équipements, elle est en revanche très faible quand on s’intéresse aux dynamiques démographiques ou économiques (mis à part cependant le solde naturel, significativement plus fort dans l’urbain et encore plus dans le périurbain que dans le rural). S’agissant des résultats aux élections, la distinction explique une part non négligeable des différences communales, de l’ordre de 20 %, pour le bloc de gauche et celui d’extrême droite, mais elle n’explique presque rien des différences communales des deux autres blocs : pour un même sujet, donc, le degré de ruralité peut être plus ou moins déterminant.

Tableau 1 – Part des différences entre communes expliquée par le degré de ruralité ou l’appartenance régionale

.

Part des différences entre communes expliquée par le degré de ruralité ou l’appartenance régionale

.

On constate également que l’appartenance régionale est plus décisive que le degré de ruralité des communes en matière de dynamiques sociodémographiques et de vote, mais qu’elle est moins décisive en matière d’accessibilité aux services et équipements. C’est véritablement pour ce dernier sujet qu’elle doit être prise en compte. A contrario, les discours laissant supposer que les dynamiques démographiques ou économiques sont plus favorables dans l’urbain que dans le rural sont invalidés par les chiffres (hors solde naturel), ce qui s’explique par le fait qu’on observe à la fois des communes urbaines dynamiques et d’autres peu dynamiques, tout comme des communes rurales peu dynamiques mais d’autres très dynamiques.

.

Effets sociaux et effets géographiques

Aux élections européennes comme au premier tour des élections législatives, le score du Rassemblement national (RN) est supérieur de 10 points environ dans le périurbain et dans le rural à ce qu’il est dans l’urbain. Ces différences particulièrement significatives doivent être interprétées avec prudence : elles peuvent en effet résulter d’un effet de lieu (on vote plus RN quand on habite dans le rural, toutes choses égales par ailleurs) ou d’un effet de composition sociale (on vote plus RN quand on a tel niveau de diplôme ou qu’on appartient à telle catégorie sociale, plus présente dans le rural).

Sur ce dernier point, on constate en effet que la composition sociale des territoires diffère fortement : si deux tiers des habitants résident dans l’urbain, cette proportion tombe à 13 % quand on s’intéresse aux agriculteurs et elle monte à 80 % pour les cadres et professions intellectuelles supérieures. Les ouvriers, qui votent en moyenne plus RN que les autres catégories sociales, sont plus présents dans le rural que dans l’urbain. Les retraités ou les étudiants (rattachés aux autres personnes sans activité professionnelle), qui votent moins RN, sont à l’inverse plus présents dans l’urbain que dans le rural. Toutes choses égales par ailleurs, ces différences de composition sociale (catégories sociales, niveaux de diplôme, niveaux de revenu, structure par âge…) peuvent donc expliquer les différences de score.

Or, quand on cherche précisément à mesurer l’importance relative de ces deux types d’effet, on constate que les effets de composition sociale sont particulièrement forts : le score du RN, supérieur de 10 points dans le rural autonome au premier tour des législatives 2024, n’est plus supérieur que d’un point quand on neutralise deux des effets possibles de composition, les effets d’âge et de diplôme5. Dans le rural sous influence, l’écart passe de + 10 à + 3 points : il est fortement réduit, mais un peu moins. L’interprétation du vote en matière de gradient d’urbanité, selon laquelle le score RN dans le rural s’expliquerait par le fait que, moins confrontés à l’altérité, les habitants des campagnes seraient moins tolérants, est donc, au mieux, très secondaire.

Tableau 2 – Composition sociale des territoires (données Insee, recensement de la population 2020)

.

Composition sociale des territoires (données Insee, recensement de la population 2020)

.

Le fait que les écarts entre urbain, rural sous influence et rural autonome s’expliquent essentiellement par des effets de composition sociale déplace en quelque sorte la question : pourquoi observe-t-on ces différences de composition sociale entre territoires ? L’hypothèse explicative que nous proposons est la suivante : l’activité des catégories sociales supérieures est concentrée dans l’urbain (emplois dits métropolitains), ces catégories ont tendance et ont les moyens de s’y localiser de manière préférentielle. Pour les autres catégories sociales, résider dans les plus grands pôles d’emploi peut être compliqué, en raison de l’évolution du prix du foncier. Un nombre important d’habitants relevant des classes moyennes et populaires se sont donc éloignés de ces pôles pour accéder à la propriété, en augmentant ce faisant leurs trajets domicile-travail6.

Un ensemble de décisions et de discours ont pu ensuite conduire les classes moyennes et populaires à se tourner vers le RN : augmentation du prix des carburants, plus généralement de l’énergie, taxe carbone, réforme des retraites, mise en place des zones à faibles émissions (ZFE), stigmatisation des lotissements dans le périurbain (la « France moche »), des barbecues, de la consommation de viande, de l’utilisation de la voiture, etc. Parallèlement, le RN leur propose un schéma explicatif simple de leurs difficultés : l’immigration et l’assistanat. L’État dépenserait sans compter pour les personnes immigrées et assistées, alors que les classes moyennes et populaires seraient oubliées, voire stigmatisées dans leurs comportements. Un schéma explicatif non fondé empiriquement mais auquel un nombre croissant de citoyens adhère. À cela s’ajoutent les problèmes d’accessibilité aux services à la population, moins bonne en moyenne dans le rural et le périurbain que dans l’urbain comme indiqué précédemment, qui peuvent expliquer l’écart résiduel, à composition sociale identique, de + 1 point dans le rural autonome et de + 3 points dans le rural sous influence.

.

Distinguer effets de lieu et effets de composition sociale est important pour comprendre la géographie du vote, mais pas seulement, cela peut jouer fortement pour d’autres sujets : en matière d’espérance de vie, par exemple, on sait que des différences fortes existent selon les catégories socioprofessionnelles, le genre, le niveau de revenu, etc. Une partie des différences géographiques d’espérance de vie résultent de ces effets de composition, qu’il convient de mesurer. Une autre partie résulte des différences d’accès aux soins, ou potentiellement d’autres déterminants géographiques (habitudes culturelles en matière d’alimentation par exemple).

Un dernier point important est relatif aux interdépendances entre urbain, périurbain et rural : les individus circulent entre ces différents territoires, nombre de personnes sont donc alternativement urbaines, périurbaines ou rurales, selon les moments de la journée ou les périodes de l’année. Pour approcher l’importance de ces circulations, on peut s’en remettre aux données sur les déplacements domicile-travail, en distinguant commune de résidence et commune de travail.

On observe que 58 % des habitants des communes périurbaines et 33 % des habitants des communes rurales autonomes travaillent dans des communes urbaines, qui sont les principaux pôles d’emploi. Bien que leur ampleur soit sensiblement plus limitée, des flux existent aussi dans les autres sens, 6 % des périurbains travaillent dans le rural, 9 % des ruraux dans le périurbain, et 7 % des urbains travaillent dans le rural, sous influence ou autonome.


La catégorisation rural-urbain peut être utile, mais elle est à utiliser avec modération, quand elle éclaire plus qu’elle n’aveugle. Pour les différences d’accessibilité aux services et équipements, la distinction compte, elle remet sur le devant de la scène les questions d’aménagement des territoires, un peu trop oubliées, ces dernières années, par l’État central. Pour les différences de vote aux élections, elle compte également, mais en raison pour l’essentiel des différences de composition sociale des territoires. Pour les différences de dynamiques démographiques ou économiques, la distinction rural-urbain aveugle plus qu’elle n’éclaire : les opportunités de développement économique n’étant pas réservées à l’urbain, il convient donc de soutenir les initiatives partout où elles existent. Cette catégorisation ne doit pas faire oublier, enfin, que l’enjeu essentiel en matière de production de connaissances et d’action publique est d’analyser les interdépendances entre les territoires et de travailler à leurs complémentarités.

Olivier Bouba-Olga à suivre sur le Revue Esprit
novembre 2024
  • 1. L’aire d’attraction d’une ville est un ensemble de communes, d’un seul tenant et sans enclave, constitué d’un pôle de population et d’emploi, et d’une couronne qui regroupe les communes dont au moins 15 % des actifs travaillent dans le pôle. Pour des précisions sur ces définitions, voir Olivier Bouba-Olga, « Qu’est-ce que le “rural” ? Analyse des zonages de l’Insee en vigueur depuis 2020 », Géoconfluences, mai 2021.
  • 2. L’association « rural sous influence » et « périurbain » est sans doute excessive, mais le repérage du périurbain est particulièrement complexe, ce qu’on propose ici relève de la catégorie des solutions « les moins mauvaises », à défaut d’être bonnes.
  • 3. En Île-de-France, c’est la seule région dans ce cas.
  • 4. Du point de vue de l’analyse, nous entendons le terme « région » au sens de larges portions de l’espace géographique, mais quand on passe aux traitements de données, on doit s’en remettre aux découpages existants : nous retenons ici le découpage en régions administratives.
  • 5. Le niveau de diplôme est l’effet le plus déterminant pour expliquer les différences de vote, il joue plus notamment que le niveau de revenu, même si niveau de diplôme, catégorie sociale et niveau de revenu sont en partie liés. À noter également que l’effet de diplôme n’est pas linéaire : si les personnes non diplômées et peu diplômées votent plus RN, les personnes peu diplômées votent encore plus RN que les non-diplômés. De même, le vote RN est plus fort pour la catégorie d’âge intermédiaire, il est moins fort chez les jeunes comme chez les seniors.
  • 6. Attention à ne pas forcer le trait : comme indiqué dans le tableau 2, on trouve des emplois dits « métropolitains » et des CSP+ sur tous les territoires, pas seulement dans l’urbain, idem pour les classes moyennes et populaires, qu’on trouve également dans les territoires urbains, y compris les plus denses. L’idée ici est d’insister sur le fait que les premiers sont surreprésentés dans l’urbain et les secondes sont surreprésentées dans le périurbain et le rural.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *