Le pessimisme est-il forcément réactionnaire ?
Contre la récupération de René Girard par la droite américaine
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Un regard foncièrement négatif sur la démocratie et la délibération politique en général constitue à n’en pas douter le principal point de rencontre entre le libertarisme, le conservatisme religieux et le trumpisme. Mais JD Vance et Peter Thiel ne peuvent s’appuyer sur René Girard pour promouvoir leur programme réactionnaire sans déformer grossièrement sa pensée.
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Plusieurs médias anglophones ont mentionné René Girard parmi les inspirateurs de JD Vance, le colistier de Donald Trump. Pour ceux qui s’attachent à faire vivre l’héritage de l’anthropologue avignonais, l’affaire n’a rien d’anodin. La source de cette information est un texte de Vance pour la revue catholique The Lamp, au titre évocateur “How I joined the resistance”1. Il y raconte sa conversion au catholicisme au terme d’un cheminement spirituel assez classique marqué par un passage par l’athéisme, les doutes et les frustrations existentielles d’un individu engagé dans un parcours d’ascension sociale. La religion, pour lui, est avant tout synonyme de vertu : « Je m’étais immergé dans la logique de la méritocratie et je la trouvais profondément insatisfaisante. Et j’ai commencé à me demander : tous ces marqueurs mondains de réussite faisaient-ils de moi une meilleure personne ? J’avais échangé la vertu contre la réussite et j’avais trouvé cette dernière insuffisante. Mais la femme que je voulais épouser se souciait peu de savoir si j’obtenais un poste de greffier à la Cour suprême. Elle voulait juste que je sois une bonne personne. »
Vance présente sa conversion comme un acte de résistance individuelle, une démarche d’émancipation à l’égard de ce qu’il voit comme un consensus élitaire contre la religion : « Une grande partie de mon nouvel athéisme se résumait à un désir d’acceptation sociale au sein des élites américaines […]. Je savais ce que les gens instruits avaient tendance à penser de la religion : au mieux, provinciale et stupide ; au pire, le mal. » Voilà qui peut surprendre quand on considère l’influence de la droite chrétienne, y compris catholique, sur la politique américaine2. Rappelons que deux des juges nommés par Trump à la Cour suprême sont catholiques, ainsi que plusieurs personnalités emblématiques comme Steve Bannon, et qu’un prédicateur catholique a encouragé la violence dans l’attaque contre le Capitole3.
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Le souci de la vertu
Parmi les inspirateurs de sa démarche de conversion, Vance mentionne saint Augustin et René Girard, découvert à l’occasion d’une conférence du milliardaire libertarien Peter Thiel. Girard est correctement compris par Vance comme celui qui donne des outils pour décrypter les phénomènes mimétiques, les rivalités et les processus persécuteurs à la lumière des Évangiles : « En Christ, nous voyons nos efforts pour rejeter la faute et nos propres insuffisances sur une victime pour ce qu’ils sont : un échec moral, projeté violemment sur quelqu’un d’autre. Le Christ est le bouc émissaire qui révèle nos imperfections et nous oblige à regarder nos propres défauts plutôt que de blâmer les victimes choisies de notre société. » On notera cependant qu’il voit le mal comme une « imperfection », un déficit de moralité individuelle, ne semblant pas conscient du fait que la lecture anti-sacrificielle des Évangiles promue par Girard démystifie toute forme d’ordre moral, de bonne conscience collective fondée sur une idée préconçue de la vertu ou de la perfection, toujours susceptible de déboucher sur une sacralisation de l’exclusion, de l’oppression et de la violence.
Vance se souvient notamment de la dénonciation par Thiel de la culture juridique d’une élite dont lui-même était en passe de devenir membre. Pour Thiel, écrit-il, « nous étions de plus en plus entraînés dans des concurrences professionnelles acharnées. Nous nous disputions des postes d’auxiliaires juridiques en appel, puis des postes à la Cour suprême. Nous nous disputions des emplois dans des cabinets d’avocats d’élite, puis des postes d’associé dans ces mêmes cabinets. À chaque étape, disait-il, nos emplois exigeraient des heures de travail plus longues, une aliénation sociale par rapport à nos pairs et un travail dont le prestige ne compenserait pas son insignifiance. » Comme le remarque ironiquement The New Yorker, il s’en faut de beaucoup qu’il ait conséquemment renoncé à la concurrence sociale : « Dans les années qui ont suivi l’école de droit, Vance est simplement passé d’une élite à une autre. » Dans la Silicon Valley, il a travaillé pour Mithril, une société de capital-risque cofondée par Thiel. Il a écrit Hillbilly Elegy (un essai autobiographique paru en 2016). Il est apparu en tant qu’éditorialiste sur CNN et a écrit des articles d’opinion pour le New York Times et The Atlantic. Il s’est présenté au Sénat américain et a gagné « soutenu par quinze millions de dollars de Thiel ». En tant que sénateur, « il est passé d’une critique sévère de Trump à des positions proches de celles de l’ancien président4 »…
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En réalité, ce que l’on devine derrière ce « deux poids deux mesures » n’est rien d’autre qu’une profonde aversion pour la bureaucratie, l’ordre juridique et donc l’État démocratique, en particulier dans sa dimension redistributive (la fiscalité progressive, l’État providence), principal ennemi commun des libertariens et de la droite conservatrice. Le lien est facile à faire avec la promotion des vertus privées, au détriment implicite des vertus publiques. Sa dénonciation des tares de la société américaine, des excès du consumérisme et de l’indifférence des riches à l’égard du sort des pauvres semble sincère. Il va jusqu’à reconnaître que la gauche est souvent plus compatissante que la droite. Mais c’est pour regretter que cette compassion de gauche soit dépourvue de toute attente morale et « sente l’abandon » : « Une compassion qui suppose qu’une personne est désavantagée au point de devenir désespérée est comme de la sympathie pour un animal de zoo, et je n’en avais aucune utilité. » D’où son attirance pour un catholicisme « obsédé par la vertu […], compatissant avec les humbles et les pauvres du monde sans les traiter principalement comme des victimes », soucieux de « protéger les enfants et les familles et leur fournir les choses nécessaires pour s’assurer qu’ils s’épanouissent » et « par-dessus tout » centré sur un Christ « qui exige de nous la perfection tout comme il aime inconditionnellement et pardonne facilement ».
Tout se passe comme si, pour Vance (et plus généralement pour les conservateurs américains), l’État providence était profondément immoral dans son refus de faire passer le souci de la vertu, du progrès moral et de la foi religieuse avant le bien-être matériel. On est loin de l’esprit de la doctrine sociale catholique, de sa défense du bien commun et d’une justice sociale qui n’est jamais subordonnée à des critères de moralité individuelle.
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L’impasse moderne
Mais voici encore plus déconcertant. Pour Vance, « l’une des idées centrales de Girard est que les civilisations humaines sont souvent, peut-être même toujours, fondées sur un “mythe du bouc émissaire” – un acte de violence commis contre quelqu’un qui a fait du tort à la communauté dans son ensemble –, raconté comme une sorte d’histoire d’origine pour la communauté ». Sous l’effet de cette révélation, Vance endosse sans vergogne le costume du repenti en s’accusant rétrospectivement de comportements persécuteurs sur les réseaux sociaux : « Embourbés dans le marécage des médias sociaux, nous avons identifié un bouc émissaire et bondi numériquement. Nous étions des guerriers du clavier, nous déchargeant sur les gens via Facebook et Twitter, aveugles à nos propres problèmes. »
Il est à peine besoin de noter que cette dénonciation de l’usage pervers des réseaux sociaux se retourne immédiatement contre le trumpisme, dont la rhétorique politique est fondée sur la stigmatisation des minorités et la diabolisation des ennemis politiques. Dans son livre (New) Fascism, le philosophe Nidesh Lawtoo (enseignant à l’université de Leyde) montre que l’anthropologie mimétique de René Girard est un bon outil pour repérer les proximités entre le trumpisme et le fascisme des années 1930 en tant que stratégies d’utilisation des moyens de communication dans un but antidémocratique. Le « fascisme », ancien ou nouveau, peut se définir comme une entreprise de création d’unanimité par négation des différences au moyen de techniques d’amplification et de manipulation des passions mimétiques :« remplacement de la différence individuelle par l’identité collective : tel est, en un mot, le telos moteur du fascisme5 ». Or la transformation de la différence en similitude est également l’un des effets de la mimesis. Susciter l’imitation des comportements d’autrui permet de fusionner les égos individuels et de créer une « communauté contagieuse », un collectif organique, indifférencié, violent et potentiellement guerrier. Si les foules d’avant-guerre ont été vulnérables à la suggestion des messages fascistes, le « public » contemporain est encore plus vulnérable à l’utilisation antidémocratique des nouveaux médias, et la communication de Donald Trump en est la parfaite illustration.
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Rien de tout cela, cependant, n’explique les affinités entre la pensée de Girard, le libertarisme de Peter Thiel et le trumpisme. Sur ce sujet, un article de Thiel intitulé “The Straussian moment” apporte quelques éléments de réponse6. Dans ce texte, qui ne manque pas d’ambitions théoriques mais dont les conclusions sont peu claires, Thiel invite à prendre acte de l’obsolescence des principes sur lesquels repose l’identité des États-Unis et des démocraties libérales occidentales, une identité centrée depuis John Locke sur les valeurs de liberté et d’ouverture. Or le 11-Septembre est venu rappeler ce qu’est la politique selon Carl Schmitt : la définition d’un ennemi.
Pour Thiel, soit nous nous accrochons à notre identité et nous disparaîtrons faute de pouvoir répliquer, soit nous acceptons de modifier notre identité. En disciple prudent de Leo Strauss, il se garde bien de plaider pour une solution politique déterminée, semblant plutôt miser sur une révolution religieuse aux contours vagues. L’argumentation est confuse, mais le message principal est clair : la modernité politique est dans une impasse et tout peut être envisagé pour en sortir.
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Si l’on considère maintenant les engagements de Peter Thiel, la vérité oblige à dire qu’il fait preuve d’éclectisme dans les acteurs et programmes qu’il soutient, leur seul point commun étant le pessimisme sur l’avenir des sociétés occidentales, c’est-à-dire d’abord de démocratie. Un pessimisme qui s’exprimait plus brutalement dans un précédent texte : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. » C’était en 2009 et rien n’indique qu’il ait changé d’avis. Dans le même texte, il n’hésitait pas à dire que « l’augmentation considérable du nombre de bénéficiaires de l’aide sociale et l’extension du droit de vote aux femmes […] ont fait de la notion de “démocratie capitaliste” un oxymore7 ».
À l’époque, comme Elon Musk, Peter Thiel misait ouvertement sur la technologie pour désarmer la politique : « Contrairement au monde de la politique, dans le monde de la technologie, les choix des individus peuvent encore être primordiaux. Le sort de notre monde peut dépendre de l’effort d’une seule personne qui construit ou propage le mécanisme de liberté qui rend le monde sûr pour le capitalisme. » Ce regard foncièrement négatif sur la démocratie et la délibération politique en général constitue à n’en pas douter le principal point de rencontre entre le libertarisme, le conservatisme religieux et le trumpisme. Dans cette ligne de pensée, on comprend pourquoi l’attitude critique de René Girard à l’égard de l’optimisme progressiste intéresse Peter Thiel : « Comme Schmitt et Strauss, Girard croit qu’il existe une vérité dérangeante sur la cité et l’humanité et que toute la question de la violence humaine a été occultée par les Lumières. »
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Comme JD Vance, Peter Thiel comprend l’enseignement de Girard sur le mécanisme mimétique et le bouc émissaire comme une leçon de pessimisme sur l’action collective organisée et les effets de l’égalité sociale et comme une invitation à ne compter que sur l’initiative individuelle et la vertu privée. D’où une promotion des valeurs morales personnelles et de la religion qui s’accommode facilement des vices publics et des excès du néolibéralisme, un système qui profite surtout aux plus riches, aggrave les inégalités, génère des désordres sociaux et des violences de toutes sortes et renforce ensuite la police, et prône le réarmement moral pour les juguler.
Les girardiens français devraient se démarquer d’une récupération antidémocratique qui jette une ombre sur l’héritage de Girard. S’il était indéniablement antimoderne, au sens où il ne partageait pas l’optimisme progressiste des courants politiques qui tenaient le haut du pavé au moment où s’est formée sa pensée, il n’était pas pour autant réactionnaire. Ne croyant pas à l’automaticité du progrès, il ne croyait pas davantage qu’il soit possible d’arrêter l’histoire et encore moins de revenir en arrière. Il ne manquait jamais de critiquer l’idée de contrat social en tant que théorie du fondement de la société, mais il n’en était pas moins profondément attaché à la démocratie libérale et sans illusion sur les vertus du conservatisme politique, et encore moins suspect de sympathie à l’égard des idées libertariennes d’un Peter Thiel ou d’un Elon Musk.
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À distance de toute récupération par des idéologues prêts à tout justifier sous couvert d’une vision apocalyptique de l’histoire, les outils de pensée qu’il nous laisse pourraient se révéler d’un grand secours pour analyser le rôle souterrain des passions mimétiques et de la violence dans les pathologies contemporaines du politique – pour décrypter la convergence improbable et délétère de l’hyper-libéralisme, de l’hybris technologique, de l’usage irresponsable de la communication numérique, du conservatisme moral, du fondamentalisme religieux, du nationalisme et du populisme, aux États-Unis et ailleurs.
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- 1. J. D. Vance, “How I joined the resistance” [en ligne], The Lamp, 1er avril 2020.
- 2. Voir Blandine Chelini-Pont, « Le populisme chrétien, un phénomène transatlantique ? », Esprit, janvier-février 2022.
- 3. Voir James Martin, s. j., “How Catholic leaders helped give rise to violence at the U.S. Capitol” [en ligne], America, 12 janvier 2021.
- 4. Paul Elie, “J. D. Vance’s radical religion” [en ligne], The New Yorker, 24 juillet 2024.
- 5. Nidesh Lawtoo, (New) Fascism: Contagion, Community, Myth, East Lansing, Michigan State University Press, coll. “Breakthroughs in Mimetic Theory”, 2019.
- 6. Peter Thiel, “The Straussian moment”, dans Robert Hamerton-Kelly (sous la dir. de), Politics & Apocalypse, East Lansing, Michigan State University Press, coll. “Studies in Violence, Mimesis, & Culture”, 2007, p. 189-218.
- 7. P. Thiel, “The education of a libertarian” [en ligne], Cato Unbound, 13 avril 2009.