Sélectionner une page
Liberté de la presse
.

Secret des sources contre secret défense : la journaliste Ariane Lavrilleux convoquée par la justice

.

En 2021 sur le média Disclose, la journaliste avait cosigné une enquête révélant comment une opération française de renseignement avait été utilisée par l’Egypte pour bombarder des civils. Après une garde à vue et une perquisition fin 2023, elle risque désormais une mise en examen.

.

.

Paris, le 28 septembre 2023. Portrait de Ariane Lavrilleux, 36 ans, journaliste d’investigation française, placée en garde à vue après une enquête sur des crimes d’Etat en Egypte permis par la France, se révèle une énergique défenseuse du secret des sources.

.

 Amaelle Guiton
.

 

Une révélation journalistique d’intérêt public devient-elle un délit dès lors qu’elle transgresse le secret d’Etat ? C’est toute la question que pose la convocation par une juge d’instruction, ce vendredi 17 janvier au tribunal judiciaire de Paris, d’Ariane Lavrilleux, coautrice de plusieurs enquêtes pour le média d’investigation Disclose et notamment, en novembre 2021, d’un article révélant le dévoiement, par l’Egypte du maréchal al-Sissi, d’une opération de renseignement menée par la France sur son territoire, dans la zone frontalière de la Libye. Cette mission de surveillance baptisée «Sirli», mise sur pied en 2016 par la Direction du renseignement militaire (DRM) au nom de la coopération antiterroriste, avait vite été mise à profit par l’armée égyptienne pour bombarder des civils soupçonnés de contrebande – sans que Paris, pourtant informé à plusieurs reprises, ne juge opportun d’y mettre un terme.

.

A l’issue de son interrogatoire, la journaliste pourrait être mise en examen pour «appropriation et divulgation de secret de la défense nationale» – des infractions passibles de cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende – ou placée sous le statut de témoin assisté. Un rassemblement de soutien, à l’initiative de plusieurs syndicats de la profession, est prévu sur le parvis du tribunal à 9 heures.

Le dévoilement des dérives de l’opération Sirli, documents tamponnés «confidentiel défense» à l’appui, avait été suivi d’une plainte déposée par le ministère des Armées, puis de l’ouverture d’une enquête préliminaire, confiée par le parquet de Paris à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). L’été suivant, le dossier passait dans les mains de deux juges d’instruction. Un an plus tard, le 21 septembre 2023, Ariane Lavrilleux, réveillée au petit matin à son domicile par des policiers de la DGSI accompagnés d’une juge, était perquisitionnée et placée en garde à vue durant 39 heures – au grand émoi des organisations de journalistes et des associations de défense de la liberté de la presse.

.

Un ex-militaire également visé

Le même jour, un ex-militaire, soupçonné d’être une source de Disclose, s’était lui aussi retrouvé en garde à vue avant d’être mis en examen pour «détournement et divulgation de secret de la défense nationale par son dépositaire» ainsi que pour violation du secret professionnel. Placé sous contrôle judiciaire, il risque jusqu’à sept ans de prison et 100 000 euros d’amende.

C’est donc désormais Ariane Lavrilleux qui pourrait, à son tour, être poursuivie. S’il existe des précédents – pour un livre de révélations sur la DGSI, le reporter indépendant Alex Jordanov a été mis en examen en juin 2022 – le cas resterait très rare. Les convocations de journalistes au siège de la sécurité intérieure, à Levallois-Perret, se sont multipliées cette dernière décennie, et singulièrement sous les mandats d’Emmanuel Macron, mais elles sont souvent restées sans suites, hormis des rappels à la loi par courrier du procureur. L’enquête judiciaire ouverte après les révélations de Disclose a, elle, donné lieu à une surveillance particulièrement intrusive d’Ariane Lavrilleux, détaille le média en ligne : les policiers de la DGSI ont procédé à la géolocalisation de son smartphone, à des filatures physiques, à l’analyse de ses relevés bancaires ou de ses déplacements en train. Lors de la perquisition de son domicile, des notes manuscrites et des mails ont été saisis.

.

Loi de 2010 sur le secret des sources

Joint par Libération, l’avocat de la journaliste, Christophe Bigot, dénonce une «violation caractérisée du secret des sources» et la disproportion des moyens mis en œuvre pour découvrir celles, réelles ou supposées, de sa cliente. La loi de 2010, portée par Rachida Dati lorsqu’elle était garde des Sceaux, a bien consacré un principe général de protection du secret des sources, sauf si un «impératif prépondérant d’intérêt public» – notion évidemment sujette à interprétation – justifie d’y attenter. Et si les mesures prises par la justice à l’encontre d’un professionnel de l’information doivent être «nécessaires et proportionnées», les cas d’Ariane Lavrilleux et d’Alex Jordanov montrent à quel point le secret-défense autorise bien des largesses en la matière.

Si ce secret-là fait d’évidence figure d’exception majuscule à la protection du secret des sources, la tendance aux pressions exercées sur les journalistes est plus large, comme le montre le cas très récent de Philippe Miller, journaliste pour le site Warning Trading, spécialisé dans l’information sur les arnaques financières : le 4 décembre, il a été interpellé en compagnie d’une ancienne stagiaire d’un cabinet d’avocats et placé en garde à vue ; son ordinateur et son téléphone portable ont été saisis. Rendue publique en début de semaine, une lettre ouverte adressée à cinq ministres par une centaine d’organisations, dont Reporters sans frontières (RSF) et le Syndicat national des journalistes (SNJ), appelle à remettre en chantier la loi de 2010, notamment en listant les cas précis qui justifieraient une exception à la protection des sources. Une demande qui fait écho aux conclusions, en septembre, des Etats généraux de l’information.

.

 Amaelle Guiton à suivre sur Libé

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *