Sélectionner une page

Tobias Salathé, biologiste : «Nous avons tout intérêt à nous réconcilier avec les terres d’eau»

L’eau, une ressource essentielle et menacée

Dans un ouvrage accessible et fourmillant d’exemples concrets, le spécialiste des zones humides dresse l’inventaire de tous les services vitaux que nous rendent les étangs, marais ou tourbières. Et nous invite à y prêter davantage attention.

.

.

Coralie Schaub
 12 janvier 2025

C’est un fabuleux voyage au cœur de paysages aussi méconnus et malmenés qu’essentiels, où l’eau et la terre se mêlent pour notre plus grand bonheur, pour notre plus grand bien, aussi. Dans les Terres d’eau (1), un ouvrage savant mais accessible, le biologiste suisse Tobias Salathé nous fait découvrir l’incroyable beauté des étangs, marais, deltas ou lagunes d’ici et d’ailleurs, des tourbières du Jura, des forêts pluviales d’Amazonie ou des mangroves indiennes… L’auteur, qui a longtemps travaillé en Camargue, à la fondation Tour du Valat, nous ouvre aussi les yeux sur l’extraordinaire palette de services et de solutions que ces zones humides nous offrent face aux grands défis de notre temps, à commencer par la crise climatique et celle de la biodiversité.

.

L’expression «terres d’eau» sonne un peu comme un oxymore…

Peut-être, mais en même temps, c’est très précis et clair. Et c’est plus poétique et sympathique que de parler de «zones humides» ou «milieux humides», deux expressions employées par les spécialistes. Il s’agit des terres, des étendues, des paysages, des sols qui sont particulièrement liés à l’eau. Cela peut être des plans d’eau ouverts tels que les mares, étangs, lacs et lagunes. Des cours d’eau qui les relient, tels que les torrents, ruisseaux, rivières et fleuves. Et des cuvettes couvertes par une végétation luxuriante enracinée dans un sol gorgé d’eau qu’on trouve dans les marais, marécages, tourbières ou prairies humides. Ce qui lie tout cela, c’est le cycle de l’eau : les précipitations qui tombent sur Terre, s’infiltrent dans le sous-sol, arrivent dans les rivières, nourrissent les étangs des champs pour les irriguer, s’évaporent à nouveau, etc.

.

Où trouve-t-on ces zones humides ?

Il y en a presque partout sur Terre, à part dans des endroits très désertiques. Elles ne couvrent que 6 % des surfaces terrestres de la planète, mais sont d’une grande richesse : environ 40 % des espèces végétales et animales y vivent et s’y reproduisent. Elles sont souvent tout près de chez nous et nous l’ignorons. J’aimerais que la lectrice ou le lecteur, après avoir lu mon livre, parte à la recherche des terres d’eau proches de chez elle ou lui. Cela peut être la petite mare du village si elle existe encore, ou la rivière pas loin, ou encore une rive lacustre ou côtière du coin.

.

Pourquoi avez-vous choisi d’exposer dans votre livre douze services écosystémiques que ces terres d’eau nous rendent ?

J’en ai choisi douze, car c’est un chiffre harmonieux, mais j’aurais pu les regrouper en vingt thèmes, ou moins. Ces terres d’eau permettent de fournir et garantir notre eau potable, de recharger les eaux souterraines, mais aussi de purifier l’eau. La végétation des marais absorbe les substances susceptibles de polluer l’eau. Dans un pays comme la France où il y a relativement d’espace, beaucoup de communes épurent les eaux usées grâce à un système de lagunage où c’est la végétation, les roseaux, qui fait l’essentiel du travail, avec l’aide du soleil. Les eaux usées s’écoulent lentement pendant quelques mois dans des bassins, ce qui permet aux rayons ultraviolets du soleil d’éliminer les pathogènes.

Une des plus grandes stations de lagunage en Europe se trouve au cœur des anciens marais de la plaine côtière de la dernière boucle de la Charente. Le parc de lagunage de la ville de Rochefort peut traiter les eaux usées de 35 000 habitants. Les boues qui s’accumulent lors de la décantation sont transformées en compost pour les espaces verts de la ville ou fermentées en biogaz pour produire de l’électricité et de la chaleur. Et les marais de la station bénéficient aux oiseaux migrateurs qui passent sur la côte Atlantique : canards, fuligules, grèbes, guifettes, mouettes ou hirondelles y font escale. C’est gagnant-gagnant.

.

Il y a aussi la protection des côtes…

Oui. Souvenez-vous du grand tsunami qui a notamment déferlé sur la Thaïlande fin 2004. Il a été démontré que là où il y avait des mangroves, des forêts de palétuviers, les dégâts ont été bien moindres puisque ces forêts côtières ont pu briser les vagues. Plus proche de chez nous, en Angleterre par exemple, on se rend compte qu’avec l’augmentation du niveau de la mer due au changement climatique, on doit maintenir une ceinture côtière, une certaine étendue de terres qui peuvent faire tampon face aux grandes marées. La prévention des inondations fait aussi partie des services que nous rendent les terres d’eau. Les plaines alluviales des rivières permettent d’absorber les crues.

.

Quid de la séquestration du carbone ?

Cela se passe lorsque la végétation, qui a extrait et stocké du gaz carbonique de l’atmosphère, se retrouve longtemps piégée dans un sol gorgé d’eau. La matière végétale morte s’y accumule sous forme de tourbe, parfois depuis l’âge glaciaire, voilà dix mille à quinze mille ans. Beaucoup de carbone est séquestré dans les tourbières du monde entier. Comme celles du Jura, qui sont désormais protégées et restaurées, ce qui permet aussi de faire office d’éponge et d’assurer qu’il y ait assez d’eau pour les pâturages, alors que les étés sont de plus en plus secs, et donc de maintenir toute une économie rurale fromagère et laitière.

.

Pourquoi faut-il protéger et restaurer ces terres d’eau ?

Parce qu’elles sont parmi les écosystèmes les plus menacés, les plus détruits par nous, les humains. Depuis trois cents ans, on a drainé beaucoup de terres, créé des digues et construit des canaux, en pensant avec une certaine raison qu’on pourrait augmenter la production agricole si c’était un peu moins marécageux. Cela a assez bien fonctionné, dans un premier temps. Sauf qu’à beaucoup d’endroits où cela a été fait d’une manière très intensive, on arrive en bout de course, car la qualité des sols se dégrade. Le carbone stocké dans la tourbe est à nouveau exposé à l’oxygène et repart dans l’atmosphère, le sol se compacte, s’affaisse. Dans certaines zones côtières, par exemple en Indonésie, où l’on a planté beaucoup de champs de palmiers à huile sur d’anciens sols tourbeux, cet affaissement du sol ouvre la voie à des inondations marines.

Nous avons perdu plus d’un cinquième de toutes les zones humides de la planète depuis l’an 1700, très exactement 21 %. Et ce déclin s’est nettement accentué ces cinquante dernières années : depuis 1970, la surface des terres d’eau a été réduite d’un tiers. Dans les régions densément peuplées, intensivement exploitées et transformées, leur perte peut atteindre 80 % à 90 %. Par exemple, sur le plateau suisse, entre le Jura et les Alpes, on a drainé 90 % de tous les paysages humides. Idem dans les plaines alluviales des fleuves, par exemple dans la grande plaine alluviale du Rhin.

.

Les zones humides ont longtemps fait partie de notre paysage, mais elles avaient aussi mauvaise réputation. Les marais étaient qualifiés de «trous à moustiques»…

Bien sûr, au XVIIIe et XIXe siècles, les drainages ont amélioré la vie des pauvres paysans qui vivaient dans les marécages et souffraient de la malaria, y compris chez nous en Europe. Mais aujourd’hui, on s’est rendu compte que ce n’est pas en drainant les marais qu’on va éliminer toutes les zoonoses, c’est-à-dire les maladies dont le pathogène, bactérie, virus ou parasite, peut être transmis de l’animal aux humains. Il s’agit plutôt désormais de réunir épidémiologues, écologues et économistes pour trouver le moyen de créer «une seule santé» pour nous les humains et notre écosystème.

.

De quand date le regain d’intérêt pour les terres d’eau ?

Cela a démarré avec une conférence qui a eu lieu en 1962 en France, aux Saintes-Marie-de-la-Mer (Bouches-du-Rhône), qui était l’aboutissement d’un projet de l’Unesco visant à mettre en avant les services rendus par ces écosystèmes, et non plus uniquement parler de la malaria ou des terrains à drainer. Lors de cette conférence, ornithologues et chasseurs de gibier d’eau se sont inquiétés de la disparition des espaces permettant aux oiseaux migrateurs de faire escale entre la Sibérie et l’Afrique du Nord, par exemple. Ils ont suggéré la création d’un inventaire des zones humides et la signature d’un accord international permettant de les protéger. Ce qui a été fait le 2 février 1971 dans la ville iranienne de Ramsar, au bord de la mer Caspienne, qui compte beaucoup de marais. La convention de Ramsar est entrée en vigueur en 1975 et a été signée par près de 90 % des Etats membres de l’ONU. Et le 2 février est devenu la journée mondiale des zones humides.

.

L’efficacité de cette convention de Ramsar ne semble pas probante, puisque la disparition des terres d’eau s’est accélérée depuis…

C’est vrai. Mais c’est le même dilemme que pour les autres conventions internationales, sur la biodiversité, le climat, etc. Ces sujets sont encore trop discutés entre initiés. Il faudrait étendre le débat et les connaissances à un public plus large. C’est dans cette optique que j’ai écrit ce livre.

.

Où en sommes-nous, en France ?

La France est plutôt un pays où il y a beaucoup d’intérêt pour les zones humides. Il existe depuis les années 1990 des plans nationaux pour celles-ci, souvent coordonnés par les agences de l’eau, par grands bassins. Les terres d’eau font partie de l’histoire de France et de la façon dont on a utilisé le paysage. Par exemple, au nord de Paris, il y avait beaucoup de cressonnières, où l’on faisait pousser le cresson, une plante aquatique, dans de petites mares, avant d’aller le vendre dans la capitale. Dans le Jura, on élevait des grenouilles. Je cite aussi l’exemple du marais Audomarois, près de Saint-Omer (Pas-de-Calais et Nord), qui est un grand site de marais et de maraîchage, connu pour son chou-fleur et ses endives. L’agriculture s’y était un peu banalisée, on a drainé et créé de grands champs. Mais récemment, il y a eu des efforts pour revenir à ces produits locaux et identifiables, qui sont de meilleure qualité et se vendent à un meilleur prix. Nous avons tout intérêt à nous réconcilier avec les terres d’eau.

.

Coralie Schaub  à suivre sur sur Libé
 12 janvier 2025
Texte envoyé par l’auteur Tobias Salathé
.

(1) Ed. Buchet Chastel, octobre 2024, 288 pp., 22 €.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *