Mise en cause pour le fichage d’opposants aux OGM et aux pesticides, la société v-Fluence cesse ses activités de « profilage »
.
Cette société de conseil américaine avait mis en place une plateforme pour partager avec ses clients de l’agro-industrie des informations personnelles sur des scientifiques et des militants critiques des OGM ou des produits phytosanitaires.
.

Manifestation contre un projet de loi qui protégerait les fabricants de pesticides contre les poursuites judiciaires qui affirment que leur désherbant est cancérigène, au Capitole de l’Iowa, à Des Moines, lundi 10 février 2025.
.
La société américaine v-Fluence a mis fin à son fichage des « opposants » aux biotechnologies végétales et aux pesticides. A la fin de septembre 2024, le média Lighthouse Reports, Le Monde et d’autres médias internationaux révélaient dans une enquête collective que cette entreprise de conseil en communication et en « gestion de réputation » avait construit un fichier rassemblant des données personnelles d’environ 500 personnalités publiques – chercheurs, militants associatifs, responsables politiques, experts des Nations unies – considérés comme critiques de l’agriculture intensive.
Sur un portail Web privé, baptisé Bonus Eventus, v-Fluence réservait l’accès de ce fichier à un réseau d’environ un millier de personnes. Parmi elles, des cadres de l’administration américaine ou de firmes agrochimiques qui comptent, ou comptaient, parmi la clientèle de v-Fluence, mais aussi des responsables d’autorités réglementaires ou intergouvernementales, des blogueurs, des lobbyistes, ainsi que quelques universitaires considérés comme acquis à la cause de l’agriculture industrielle. Selon v-Fluence, les fiches des 500 personnalités ciblées ne sont plus accessibles sur sa plateforme privée.
Selon nos informations, les données personnelles rassemblées dans ce fichier pouvaient concerner la situation financière des personnes visées, leurs éventuels antécédents judiciaires – parfois remontant à plus de trente ans –, leur orientation politique, leur santé, leur adresse personnelle, leur patrimoine, etc.. Dans de nombreux cas, les fiches rassemblaient des informations fausses ou trompeuses, de nature à porter préjudice aux intéressés.
.
« Des campagnes de dénigrement »
Le biologiste Dave Goulson, professeur à l’université du Sussex (Royaume-Uni), explique par exemple que les éléments colligés dans sa fiche provenaient de « blogs tenus par des personnes financées directement ou indirectement par Monsanto, aujourd’hui Bayer, ou d’autres géants de l’agro-industrie » et réapparaissaient régulièrement sur les réseaux sociaux « amplifiés par d’autres, dans ce qui semble être une méthode coordonnée ». « Il s’agit simplement de campagnes de dénigrement visant à détruire la réputation de leurs cibles, selon le scientifique britannique. De nombreux autres scientifiques ont été attaqués. Au début, j’étais très contrarié, mais avec le temps, j’ai appris à ignorer ça. »
De la même manière, le biologiste Tyrone Hayes, professeur à l’université de Californie à Berkeley pointe de nombreux faits imaginaires dans sa fiche, qui le dépeint comme un consultant payé par des associations environnementalistes ou des cabinets d’avocats. « Je n’ai jamais été payé en tant que témoin-expert ou consultant par qui que ce soit et je n’ai jamais reçu de salaire, de revenu ou d’honoraires de consultant de la part d’une ONG », rectifie M. Hayes.
.
Dans un communiqué, v-Fluence dit avoir commandé, après la publication de l’enquête du Monde et de ses partenaires, un audit de sa plateforme à un cabinet d’avocats afin d’évaluer sa légalité, notamment au regard du règlement général sur la protection des données (RGPD) européen. L’audit en question a conclu que v-Fluence n’était pas soumis au RGPD, mais a néanmoins recommandé que « la gestion des données personnelles provenant de l’Union européenne soit conforme au RGPD dans l’éventualité que ce règlement soit considéré comme applicable ».
v-Fluence dit avoir adopté toutes les recommandations de l’audit, notamment le retrait du service de profilage de sa plateforme. « Nous continuerons à offrir un service de recherche sur les parties prenantes avec des conditions mises à jour pour éviter à l’avenir des mauvaises interprétations de nos services », a précisé la société de conseil dans un communiqué.
.
« Harcèlement »
Interrogé, Jay Byrne, patron de v-Fluence et ancien directeur de la communication de Monsanto, répond dans un courriel que sa société a dû faire « des coupes significatives dans [son] personnel ». M. Byrne évoque « l’augmentation des coûts due au harcèlement constant de nos salariés, de nos partenaires et de nos clients par des avocats et des militants qui nous menacent du fait de cette campagne [l’enquête du Monde et de ses partenaires] et profèrent des affirmations erronées ».
Dans un article publié par une revue professionnelle à destination des semenciers, un blogueur et influenceur membre du réseau opéré par v-Fluence déplore qu’à la suite de la publication des informations sur le fonctionnement de Bonus Eventus, « en l’espace de quelques semaines, les entreprises et les associations professionnelles ont signifié à v-Fluence qu’elles mettaient fin à leur contrat et interrompaient leur soutien, laissant une quarantaine de chercheurs et d’experts sans emploi juste avant Noël ». Contacté par Le Monde, l’intéressé n’a pas souhaité donner plus de précisions.
.
Stéphane Foucart, Elena DeBre (Lighthouse Reports) et Margot Gibbs (Lighthouse Reports) à suivre sur Le Monde