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L’ère du concours de bites planétaire, par Tania de Montaigne

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Elon Musk, Mark Zuckerberg et nombre de leurs acolytes de la Silicon Valley dirigent des écosystèmes fait d’IA, de fusées qui vont sur Mars et de voitures qui se conduisent toutes seules… mais défendent mordicus, à la suite de Donald Trump, une vision arriérée et masculiniste de la société. Bienvenue dans le techno-paléolithique.
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Mark Zuckerberg (à g.) lors d’un déjeuner en l’honneur du nouveau président américain Donald Trump, dans la salle de la statuaire du Capitole des Etats-Unis à Washington, DC, le 20 janvier 2025.

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Tania de Montaigne, écrivaine
 22 janvier 2025
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Depuis des années, tout un tas de community managers zélés se sont appliqués à installer dans nos esprits, à coups de vidéos sur les réseaux sociaux, de stories, de posts… l’idée que l’extrême droite est banale et anodine, sympa quoi. Et force est de constater que ce qui était impensable hier est devenu parfaitement acceptable aujourd’hui. La petite musique ambiante faite de racialisation des identités, de négation des droits humains, d’instrumentalisation et de hiérarchisation des religions, de sexisme débridé et de complotisme délirant trouve à présent tout naturellement son chemin dans les urnes. Tranquillement et sur tous les continents. Désormais, la norme, c’est la capacité des dirigeants à frapper fort, à transgresser. Il semble que nous soyons entrés dans un «concours de turgescence» planétaire, autrement nommé «concours de bites». A présent, gouverner, c’est la mettre sur la table. Le sujet principal étant de savoir qui aura la plus grosse. Tout le reste semble n’avoir plus aucune importance.

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«L’énergie masculine est bonne»

C’est dans ce contexte qu’il y a dix jours, Mark Zuckerberg, patron de Meta, a déclaré au micro de Joe Rogan, un grand ami podcaster complotiste de Donald Trump : «L’énergie masculine est bonne. La société en est remplie, mais la culture d’entreprise essaie de s’en détourner. Toutes ces formes d’énergie sont positives, mais une culture qui fait un peu plus la part belle à l’agressivité a ses mérites.» Phrase qui, en soit, comporte une certaine ironie.

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Tania de Montaigne, écrivaine
 22 janvier 2025

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Trump veut signer le retour de la masculinité toxique : « En tant qu’homme, je ne peux pas l’accepter »

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Camille Wernaers
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C’est un mouvement qui cherche à prendre de l’ampleur : depuis qu’Elon Musk, suivi par Mark Zuckerberg, ont prêté allégeance à Donald Trump, de nombreuses personnes et organisations, y compris féministes, ont pris la décision de quitter les réseaux sociaux X et Facebook, considérés comme des lieux de déferlement de la haine (notamment sexiste) et de désinformation.

Point d’orgue de ce mouvement, ce lundi 20 janvier, jour de l’investiture de Donald Trump en tant que nouveau président des États-Unis, avec la création du hashtag #HelloQuitX, qui invite à désactiver son compte.

Pour remporter cette élection en 2024, Donald Trump (accusé d’agressions sexuelles, tout comme Elon Musk) a misé sur la manosphère, ce rassemblement en ligne de différents mouvements masculins antiféministes. Il a d’ailleurs tenu de nombreux propos sexistes durant sa campagne qui ont entrainé dans leur sillage d’autres types de paroles virilistes. Le nouveau président a également déjà promis de s’en prendre aux droits des personnes transgenres.

Mark Zuckerberg y est allé de son couplet en faisant l’éloge de « l’énergie masculine » dans le milieu professionnel. « Avoir une culture qui valorise un peu plus l’agressivité a ses mérites », a-t-il notamment expliqué mi-janvier.

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« Une forme de menace et d’intimidation »

Un retour en force de la masculinité hégémonique qui n’étonne pas Simon Dubois-Yassa, chargé de missions genre & masculinités au sein de l’association Le Monde selon les femmes. « Ce n’est pas du tout un discours nouveau, c’est quelque chose que l’on peut fréquemment entendre dans les sphères masculinistes, souligne-t-il pour Les Grenades. Dans ce type de propos, il y a une essentialisation, une réduction des hommes, et par ricochet des femmes, à certaines caractéristiques ou dimensions. Zuckerberg lie d’ailleurs masculinité et agressivité. J’ose espérer que les hommes ne vont pas accepter d’être résumés à cela, parce que ce n’est pas une très bonne image… »

Jean-Louis Simoens, directeur du Pôle de ressources spécialisées en violences conjugales, indique quant à lui : « Je comprends cette phrase valorisant la masculinité comme une forme de menace et d’intimidation. C’est très inquiétant, d’autant plus que ces propos sont relayés par les médias sans réelles analyses pour les accompagner. Cela me heurte beaucoup que cette vision de la masculinité, qui n’a jamais disparu mais qui trouve de nouveaux leviers d’action, mène à des inégalités et à des violences. En tant qu’homme, je ne peux pas l’accepter. Pour moi, la masculinité est totalement à définir. Quand on se construit en tant qu’homme, on peut refuser d’adopter certains comportements, même si c’est plus difficile quand on fait partie du groupe qui a établi les règles à son propre profit. »

La masculinité n’existe en effet pas en elle-même : elle est une construction sociale qui évolue en fonction des époques. Dans un dossier du magazine axelle consacré aux masculinités, l’auteur français Thomas Piet, qui déconstruit les discours sexistes sur les réseaux sociaux, observe : « Depuis des milliers d’années, on dénonce la crise de la masculinité, qui va entraîner la fin du monde. On a peur que la définition de la masculinité se transforme, cela montre qu’elle est liée à un pouvoir qu’on veut conserver. »

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Un modèle de masculinité qui n’est pas sans conséquence

Simon Dubois-Yassa renchérit : « La masculinité hégémonique, ou dominante, s’organise aux dépens des femmes, mais aussi des hommes parce que peu d’entre nous arrivent à en cocher toutes les cases. C’est donc un modèle générateur de beaucoup de frustration chez de nombreux hommes qui ne correspondent à cet idéal qu’on leur vend, notamment sur les réseaux sociaux, ce qui explique le succès des discours masculinistes, d’extrême droite et complotistes. La faute de cette frustration est en plus rejetée sur les femmes, et sur les féministes. Cela nous coûte beaucoup, le taux de suicide est par exemple élevé chez les hommes, cela coûte donc à nos vies, encore plus aux hommes racisés, pauvres ou homosexuels. Cela a aussi des conséquences sur la vie des femmes et des enfants. Ces normes sont vraiment dommageables. J’ai travaillé en prison, et beaucoup d’hommes m’ont expliqué qu’ils voulaient être un meilleur papa que celui qu’ils avaient eu. Ce modèle de masculinité nous fait aussi passer à côté de nos paternités. »

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Il faut proposer un nouveau récit pour contrer les récits masculinistes qui pullulent sur les réseaux sociaux, et qui sont des récits très négatifs et déprimants, qui invitent les hommes à être violents, et à le revendiquer

Jean-Louis Simoens n’en pense pas moins : « C’est comme si tout un groupe d’hommes prenaient leur revanche, un certain type d’hommes ultra-riches, des milliardaires, qui défendent le système capitaliste qui est en train de griller la planète. Ce soutien à la masculinité ne vise pas à trouver une solution, à aucun problème que nous rencontrons aujourd’hui. C’est une notion mortifère et destructrice.J’analyse aussi les guerres en cours au Moyen Orient et en Ukraine sous l’angle de la masculinité toxique, qui est à l’œuvre dans ces événements. Ce n’est bon pour personne. »

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Quelles solutions ?

En réaction à cette vision de la masculinité, Simon Dubois-Yassa propose un nouveau concept, celui de « masculinité démocratique » : « Nous essayons de développer le lien entre nos aspirations pour nos États, à moins d’autoritarisme, à moins de violences envers les mouvements sociaux, à mieux répartir les richesses, et notre comportement en tant qu’homme. Nous pouvons aussi décider de partager les richesses, d’appliquer des principes de non-violence et d’autonomie pour nos proches. On peut passer de la sphère sociétale à la sphère intime. C’est important d’amener des propositions, et de ne pas rester au stade des critiques. Il faut proposer un nouveau récit pour contrer les récits masculinistes qui pullulent sur les réseaux sociaux, et qui sont des récits très négatifs et déprimants, qui invitent les hommes à être violents, et à le revendiquer. »

Le Monde selon les femmes a aussi travaillé sur des outils pour déconstruire avec les plus jeunes les contenus que l’on trouve sur les réseaux sociaux. « C’est assez choquant parce qu’ils sont au courant d’informations que l’on considérait de niche, par exemple des cocktails à base de viagra, par ailleurs dangereux. Ce sont des contenus qui circulent énormément, on les invite à réfléchir à l’usage de leur téléphone« , précise Simon Dubois-Yassa.

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De son côté, Jean-Louis Simoens souligne : « J’ai envie de me tourner vers mes pairs, vers les hommes et de parler de ces sujets avec eux, mais je crains que cela ne mène qu’à un renforcement de la virilité, que le groupe soit utilisé pour renforcer ce qu’on veut déconstruire, cela arrive souvent. Pour autant, les hommes constituent la moitié de l’humanité, on ne peut pas les laisser de côté face aux changements sociétaux. J’ai très peur face à ce qu’il se passe, et au pouvoir inouï que reçoivent Trump et ces autres hommes pendant plusieurs années. Il va falloir se serrer les coudes, pour constituer un contre-pouvoir. Plus que jamais, nous allons devoir être présent·es les un·es pour les autres, nous écouter et transmettre. J’ai aussi appris de mes amies féministes, et c’est vraiment spécifique au mouvement féministe, qu’on ne peut pas lutter uniquement sur base de nos peurs ou de sentiments négatifs, on ne peut pas rester comme des lapins pris dans les phares. Il faut amener de la joie dans nos luttes. J’essaie de garder ce regard-là aujourd’hui, c’est important. »

Lors de son investiture, le 20 janvier, Donald Trump a encore réaffirmé sa vision, en soulignant qu’il n’existe que deux sexes bien distincts. D’après un membre de son équipe, il prévoit de signer un décret à ce sujet pour « défendre les femmes face à l’extrémisme idéologique du genre » et « restaurer la vérité biologique au sein de l’État fédéral. »

Cette mesure fait partie des toutes premières annoncées, avec notamment l’envoi de l’armée sur la frontière avec le Mexique pour « repousser l’invasion désastreuse du pays » et le projet de « planter » le drapeau américain sur Mars.

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21 janv. 2025
les Grenades / Camille Wernaers à suivre sur la RTBF

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