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L’extrême droite s’implante en Europe
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Qu’entend-on par « extrême droite » ? Il est rare que les partis se définissent eux-mêmes ainsi, réservant cette appellation à des groupuscules violents et hostiles à la démocratie parlementaire. Ils se considèrent simplement de droite, de « la vraie droite conservatrice », ou pour certains plutôt « antisystème », « ni de droite ni de gauche ». Les politologues classent sous cette appellation un ensemble de courants hétéroclites.
Chaque pays dispose d’une histoire politique propre. Prenons l’exemple de l’opposition à l’avortement : c’est une opinion clairement associée à l’extrême droite en France, pas forcément en Pologne ou en Irlande. On peut cependant trouver un plus petit dénominateur commun à toutes ces formations qui sont, dans chacun de leurs États respectifs, considérées à la droite de la droite de l’échiquier politique : elles sont toutes eurosceptiques, bien qu’à des degrés divers, hostiles à l’immigration et à l’islam, et défendent une vision conservatrice de la société.
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Trois groupes au Parlement européen
Cela ne les empêche pas d’être divisées : l’actuel Parlement européen distingue trois groupes que l’on peut classer comme étant à l’extrême droite. Le nouveau groupe Patriotes pour l’Europe, autour du Rassemblement national (RN) français, est un peu le successeur de l’ancien groupe Identité et Démocratie (ID), mais il intègre le Fidesz hongrois de Viktor Orbán, qui était non inscrit dans la précédente législature. Il est le troisième plus grand groupe du Parlement européen, avec quatre-vingt-quatre membres. Les Patriotes pour l’Europe se distinguent par leurs positions pro-russes. Ils comptent toutefois dans leurs rangs le parti espagnol Vox, plutôt atlantiste. Les autres partis sont le FPÖ autrichien, le Vlaams Belang belge, le Parti pour la liberté (PVV) du Néerlandais Geert Wilders, Chega (Portugal) ou encore la Ligue italienne de Matteo Salvini.
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Le groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR, soixante-dix-huit membres) est constitué de partis de droite conservatrice aux positions très dures sur l’immigration, mais plutôt favorables à l’OTAN et libéraux en économie. Ce groupe est constitué autour des Frères d’Italie de Giorgia Meloni et du parti Droit et Justice (PiS) polonais. S’y ajoutent les partis d’extrême droite baltes et nordiques, le N-VA de Bart De Wever en Belgique flamande, l’Alliance pour l’unité des Roumains… ainsi que les quatre élus français dissidents de Reconquête !, regroupés autour de Marion Maréchal.
Le dernier-né, intitulé L’Europe des nations souveraines, s’est constitué autour des extrémistes allemands de l’AfD, qui ont pu de justesse former un groupe de vingtcinq parlementaires avec quelques petits partis d’Europe centrale et de l’Est ainsi que la députée de Reconquête ! Sarah Knafo.
Participation ou « cordon sanitaire » ?
Un regard sur la carte ci-contre nous enseigne une chose : en 2024, en se fondant sur les derniers résultats électoraux de chaque pays (législatives et élections européennes), les États de l’UE dans lesquels l’extrême droite est une force absente ou marginale se comptent sur les doigts d’une main : l’Irlande, Malte, la Slovénie, peut-être la Lituanie. Partout ailleurs, les forces ultraconservatrices enregistrent désormais des résultats électoraux au-dessus de 10 %. Dans certains pays, l’extrême droite gouverne, mais, paradoxalement, ce ne sont pas forcément ceux où elle fait les meilleurs scores. Cela dépend pour beaucoup du système politique (mode de scrutin, nature du régime) et de l’existence ou non d’un « cordon sanitaire », ou, comme on dirait en France, d’un « front républicain ». Dans l’Hexagone, le Rassemblement national est ostracisé par les autres formations politiques, ce qui explique pourquoi, en dépit de scores très importants depuis une décennie, le parti n’a jamais participé à aucun gouvernement. Même chose en Belgique avec le Vlaams Belang et en Allemagne avec l’AfD. Ce parti extrémiste est en nette progression outre-Rhin, avec des scores supérieurs à 30 % obtenus lors des élections régionales en Saxe et en Thuringe au mois de septembre 2024. Pour autant, aucun parti, pas même la CDU (droite conservatrice), n’envisage de lui permettre d’intégrer l’exécutif de ces deux Länder.
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Au Pays-Bas, le cordon sanitaire autour du PVV a été rompu
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En revanche, dans d’autres pays, la frontière entre la droite et l’extrême droite est beaucoup plus poreuse. En Finlande, le Parti des Finlandais, arrivé deuxième des élections législatives d’avril 2023 juste devant les sociaux-démocrates, a intégré sans difficulté un gouvernement dominé par la droite modérée. En Suède, le Premier ministre conservateur Ulf Kristersson s’est assuré le soutien sans participation des Démocrates de Suède, qui détiennent un cinquième des sièges à l’Assemblée. En Croatie, le conservateur Andrej Plenkovic gouverne depuis mai 2024 en partenariat avec le Mouvement patriotique, créé en 2020 par le chanteur Miroslav Skoro et qui représente 10 % des voix. Aux Pays-Bas, le cordon sanitaire a été rompu en juillet pour mettre fin au blocage né des élections législatives de novembre 2023. Le parti arrivé en tête est le PVV du sulfureux Geert Wilders, qui a obtenu 23,5 % des voix. Cette formation, qui prône notamment l’interdiction du Coran et la fermeture des mosquées, a intégré un gouvernement de coalition des droites présidé par l’indépendant Dick Schoof. En Slovaquie et en République tchèque, la situation est plus confuse. La Slovaquie est gouvernée par Robert Fico, venu de la social-démocratie mais ouvertement pro-russe et anti-migrants. Ce dernier, victime d’une tentative d’assassinat en mai dernier, gouverne avec le soutien d’un autre parti étiqueté de centre gauche ainsi que du SNS, un petit parti d’extrême droite. En République tchèque, le parti du chef du gouvernement Petr Fiala, l’ODS, n’est pas vraiment considéré comme d’extrême droite, mais il siège tout de même, au Parlement européen, avec Giorgia Meloni au sein du groupe ECR – tandis que le parti d’opposition ANO 2011, qui se définit comme centriste, a changé récemment d’allégeance en quittant le groupe Renew (centristes) pour celui des Patriotes, présidé par Jordan Bardella.
Depuis la défaite du PiS polonais en 2023 après huit années passées au pouvoir, l’extrême droite est à la tête de deux pays européens. En Italie, Giorgia Meloni (Frères d’Italie) préside depuis 2022 une coalition gouvernementale – mal nommée « de centre droit » – dans laquelle on trouve la Ligue de Matteo Salvini et le parti de droite Forza Italia, fondé par Silvio Berlusconi. En Hongrie, enfin, le Fidesz de Viktor Orbán tient fermement les rênes du pays depuis 2010. Le parti, autrefois centriste et qui s’est extrémisé au fil du temps, a remporté la majorité absolue au Parlement hongrois lors des quatre dernières élections, la dernière en 2022 avec un score de 54 %.
Gaétan Trillat à suivre sur : l’éléphant n°48
Gaétan Trillat