Amanda Castillo: «L’oppression des femmes et des animaux est liée»
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Dans son nouveau livre, l’autrice genevoise avance que consommation de viande et exigence de disponibilité du corps féminin procèdent d’une même logique.
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04.03.2025

- Amanda Castillo explore le lien entre viande et masculinité dominatrice.
- Les prédateurs sexuels consomment souvent de la viande, alimentant une image masculine forte.
- Les normes sociétales de beauté imposent des souffrances similaires aux femmes et aux animaux.
«La femme n’est qu’un animal domestique de plus» pour l’homme, avait lancé la grande féministe Benoîte Groult. Une citation qui pourrait résumer à merveille le nouvel essai d’Amanda Castillo. Dans «Tu seras carnivore, mon fils» (Éd. Textuel), la journaliste genevoise décortique en effet les liens sulfureux entre amour immodéré de la bidoche et attitude dominatrice envers les femmes, rappelant que, souvent, les prédateurs sexuels sont de grands amateurs de viande et se voient en chasseurs de l’espace public. Interview.
Pourquoi fait-on encore ce lien entre le fait de manger de la viande et la puissance masculine?
La viande est communément associée à la vitalité, à la vigueur, à la force, à l’intelligence aussi puisqu’on la dit responsable du développement du cerveau humain, autant dire les attributs d’un individu dominant. On a créé et entretenu tout un imaginaire de la masculinité hégémonique autour de la puissance physique et symbolique que conférerait la consommation de chair animale, sans doute liée à l’idée de chasser et de tuer la proie.
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Vous mentionnez des études montrant un lien fort entre profil de viandard et vision ultraconservatrice des rôles genrés.
Ceux qui ressentent une forme de domination sur les animaux revendiquent aussi souvent un droit à jouir des femmes. Beaucoup de publicités pour de la viande mélangent d’ailleurs jolies filles à disposition du regard et consommation de produits carnés, comme si libido masculine et amour du steak allaient de pair, comme si le corps féminin était une viande comme une autre à goûter..
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Être carnivore et convoiter les femmes, une même logique?
En Espagne, un groupe d’hommes se surnommant «la manada», la meute, avait pour but de violer des femmes ivres ou soumises chimiquement par eux. Ce qu’ils ont fait. Ils disaient comparer les femmes à des poulets rôtis, à des proies. Fait intéressant, lors de leur procès, l’un des accusés s’est défendu d’être un violeur, arguant qu’il avait de la compassion pour sa copine, qui avait subi un viol dans le passé.
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Que nous dit cette contradiction?
Cette apparente dissonance cognitive révèle la dissociation mentale que vivent nombre d’hommes: les femmes de leur entourage, leur mère, sœur, conjointe sont des êtres sensibles dignes de respect, mais les autres femmes sont des animaux à consommer dans l’espace public et méritent bien moins d’égard. Le patriarcat nous apprend que toutes les femmes ne se valent pas. Comme la scission qu’on opère entre les animaux qu’on aime et ceux qu’on mange.
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Vous citez d’ailleurs la féministe Carol J. Adams, qui constate que «les femmes doivent disparaître pour qu’on puisse exploiter leur corps».
Réduire les femmes à des animaux ou des morceaux de viande sans identité facilite une mise à distance émotionnelle. L’animal n’ayant que peu de statuts, il en va de même pour une femme animalisée. C’est le confort mental de l’abstraction: un nugget, un steak, au lieu d’imaginer l’être vivant à qui ils ont appartenu. Le prédateur sexuel consomme de la viande, c’est plus facile pour lui.
Une attitude que l’on retrouve chez des célébrités?
On a vu que les personnalités accusées d’agressions sexuelles sont très souvent aussi des viandards autoproclamés, comme Depardieu, Beigbeder, Trump… Mais comme les animaux, on se convainc que les femmes, au fond, ne souffrent pas tant que ça, qu’elles sont heureuses d’être dominées, car elles sont programmées pour ça, pour faire plaisir à l’homme, pour être au goût des hommes et être disponibles pour chaque petite faim. D’ailleurs, PPDA parlait de son bureau, où il agressait les femmes, comme de «son McDo»…
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Une étude que vous mentionnez montre que les hommes ayant tendance à nommer les femmes comme des animaux sont ainsi plus susceptibles de commettre des violences sexuelles.
PPDA comparait l’une de ses victimes à un homard. Benoît Jacquot parle de génisses en évoquant ses actrices mineures qu’il désirait. L’influenceur masculiniste Andrew Tate se vante de marquer «ses femmes» comme du bétail par un tatouage «propriété de Tate». On se souvient aussi des mots d’Eric Zemmour revendiquant le caractère de «prédateur sexuel» des hommes et assimilant les femmes à un «butin».
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Pourquoi ce parallèle entre souffrance du corps pour être désirable et modifications esthétiques, voire mutilations des animaux pour leur beauté?
On contraint nombre d’espèces animales domestiques à des mutilations ou à de la sélection génétique pour les rendre plus belles aux yeux des êtres humains, des modifications qui peuvent générer des souffrances durant toute la vie, comme ces nez trop petits cultivés chez certaines races de chats ou de chiens et qui entraînent des difficultés à respirer. Dans les pays occidentaux, ce sont surtout les femmes qui souffrent pour être belles.
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Quelles formes prend cette douleur?
L’épilation du maillot fait très mal, marcher avec des talons aussi, il faut en outre s’affamer pour rentrer dans une taille 36, sans parler de l’injonction à la chirurgie esthétique, dont les opérations peuvent conduire à des drames. Être désirables selon les normes de la société est un processus très douloureux et risqué pour les femmes.
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Vous dites d’ailleurs qu’on néglige souvent la souffrance des femmes, comme on néglige celle des animaux.
Un des arguments avancés par les mangeurs de viande est que les animaux ne ressentent pas vraiment la douleur, ou du moins pas comme les humains. Cela s’applique aussi aux femmes. Ce qui appartient à des sous-catégories d’êtres vivants n’a pas droit aux mêmes égards. Des études montrent que les médecins refusent plus fréquemment les antidouleurs aux femmes qu’aux hommes, comme si on négligeait leur ressenti, ou comme si leur biologie les rendait moins sensibles à la souffrance. Il y a encore un gros problème d’empathie dans ce monde pour se mettre à la place des individus qui n’appartiennent pas à la majorité.
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«Tu seras carnivore, mon fils», Amanda Castillo, Éd. Textuel – Petite encyclopédie critique, 160 p.
