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Chimamanda Ngozi Adichie : « Et si nous faisions des rêves des femmes une priorité ? »

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Amandine Schmitt

25 mars 2025

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Plus de dix ans après « Americanah », l’écrivaine nigériane revient à la fiction avec un grand roman sur les rêves empêchés de quatre femmes, dont l’une est inspirée de Nafissatou Diallo, la femme de chambre qui a accusé Dominique Strauss-Kahn d’agression sexuelle.

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Comment a-t-on pu oublier toute la grâce, l’humour et la profondeur dont Chimamanda Ngozi Adichie est capable ? Ces derniers temps, la célèbre écrivaine nigériane s’était faite discrète, publiant parfois de courts essais comme « Notes sur le chagrin » (Gallimard, 2021), sur le deuil de son père, disparu pendant la crise du Covid. Propulsée icône de la pop culture en 2012 − son discours « Soyons tous des féministes » avait été samplé par Beyoncé et imprimé sur des tee-shirts Dior −, l’autrice de « l’Autre Moitié du soleil » et d’« Americanah » vit aujourd’hui en partie dans la banlieue de Baltimore.

Avec « l’Inventaire des rêves », elle revient à l’ample fresque romanesque en entrelaçant les destins de quatre femmes d’origine africaine, qui se heurtent toutes d’une manière ou d’une autre aux désillusions du rêve américain. Il y a Chiamaka, globe-trotteuse romantique qui égrène ses échecs amoureux, Zikora, avocate qui découvre avec stupeur la réalité de la maternité, Omelogor, banquière à succès qui se mue en Robin des bois des temps modernes. Et puis, il y a la discrète Kadiatou, inspirée par Nafissatou Diallo, la femme de chambre guinéenne qui avait accusé en 2011 Dominique Strauss-Kahn, alors président du Fonds monétaire international, d’agression sexuelle. Chimamanda Ngozi Adichie lui imagine un passé poignant, tissé de douleurs et, à travers ce geste littéraire fort, lui rend toute son humanité, elle dont la voix avait si peu de chances de porter face à l’ex-homme politique.

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Voilà douze ans que vous n’aviez pas publié de fiction. Quelles sensations avez-vous retrouvées ?

Chimamanda Ngozi Adichie J’ai redécouvert la joie immense que m’apporte son écriture. La fiction m’avait manqué. Je suis convaincue que c’est ma vocation. La seule chose qui donne un sens à ma vie, en dehors des gens que j’aime évidemment. Quand je traversais ce qu’on appelle, de manière horrible, le syndrome de la page blanche, je me sentais complètement hors de moi-même. Avec « l’Inventaire des rêves », je me suis retrouvée. Une part de la magie vient de la surprise que l’écriture réserve. J’étais en larmes après ce roman, parce que ce n’était pas ce que j’avais prévu. La fin m’a semblé tellement juste, et presque, si j’ose dire, spirituelle. J’ai ressenti très fortement planer l’esprit de ma mère [décédée en 2021, NDLR].

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Que signifie « l’inventaire des rêves » ?

Cette expression apparaît dans la bouche de Chiamaka, mais le livre aborde plus largement les désirs entrelacés de quatre femmes. De quoi rêve-t-on ? Qui a le droit de rêver ? Que se passe-t-il quand nos rêves ne se réalisent pas tout à fait comme on le souhaitait ? Quelle est la part imposée par la société dans les rêves des femmes ? Et si elles vivaient sans ressentir le poids du jugement ? Dans toutes les cultures, on attend d’elles qu’elles fassent des compromis dans leurs relations. Qu’elles limitent leurs propres rêves pour faire avancer ceux de leurs proches. Et si nous faisions des rêves des femmes une priorité ? Le personnage d’Omelogor, grande banquière sans mari ni enfant, nous montre qu’il y a d’autres façons de vivre. Je rêve d’un monde dans lequel les femmes auraient la possibilité de mener leur existence comme elles l’entendent.

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Il est question de menstruations, de mutilation génitale, d’accouchement… Des choses rarement représentées dans la fiction. Etait-ce important de les intégrer ?

Oui, parce que nous avons une longue tradition littéraire dans laquelle les expériences des femmes demeurent périphériques. Tant de choses concernant le corps des femmes sont liées à la honte, comme les règles. Une amie d’amie m’avait raconté que son petit copain lui avait reproché de ne pas avoir assez bien caché une serviette hygiénique dans la poubelle. Je me rappelle avoir pensé que c’était très naturel, et que cela ne méritait pas tant de mépris. Quant à l’accouchement, c’est un sujet fascinant et trop souvent ignoré. Vers l’âge de 10 ans, j’ai vu un film dans lequel on passait d’une scène avec une femme enceinte à une scène avec la même femme, souriante, un bébé dans les bras, le tout dans un environnement immaculé. J’avais beau être enfant, j’ai perçu la fausseté de cette représentation. Quelque chose clochait même si je ne savais pas exactement quoi. Cela illustre mon approche du corps des femmes, bien différente du film de ma jeunesse. Je veux écrire que le corps peut façonner le rêve d’une femme, qu’elle veuille des enfants mais ne puisse pas en avoir ou l’inverse. Ecrire que l’accouchement est à la fois animal, violent, viscéral, mais qu’il y a aussi une majesté dans le fait de donner naissance. Ou encore, qu’une grossesse peut tuer.

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Ce sont les relations entre femmes qui réconfortent vos personnages. Omelogor trouve, par exemple, très gratifiant d’allouer des subventions − frauduleuses − à des travailleuses.

J’aime dire que c’est un livre sur la vie des femmes, mais pas uniquement pour les femmes. Les hommes devraient lire davantage sur le sujet. Les femmes lisent les hommes et les femmes ; les hommes lisent les hommes. Cela doit changer. Mais c’est ce qui explique que, de manière générale, les femmes comprennent mieux les hommes que l’inverse. Il y a un déséquilibre, non seulement de compréhension, mais également de travail émotionnel. Ce livre parle aussi d’amitiés féminines. Je me suis tellement amusée à créer le personnage d’Omelogor. Je devais parfois m’arrêter pour rire. Voler de l’argent volé et le redistribuer à des femmes pauvres ? J’adore l’idée. J’espère secrètement que ça inspirera quelqu’un.

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Qu’éprouvez-vous pour Nafissatou Diallo, qui vous a inspiré le personnage de Kadiatou ?

Quand j’ai entendu parler aux informations de cette femme de chambre guinéenne, j’ai immédiatement ressenti une connexion. Une femme d’Afrique de l’Ouest vivant aux Etats-Unis, cela m’était familier. J’avais l’impression de la connaître, de la comprendre. J’ai suivi l’affaire Dominique Strauss-Kahn de très près, frappée par le gouffre, presque dramatique, entre elle et lui en termes de pouvoir. Cela m’a déçue et énervée quand les charges ont été abandonnées parce que Nafissatou Diallo aurait menti sur sa demande d’asile. Dès lors, la petite musique médiatique consistait à la traiter de menteuse, jusqu’à ce qu’on ne sache plus sur quel point précis elle avait menti. Tout ce battage médiatique la faisait passer pour la coupable, alors qu’elle était la victime. C’était si injuste, si immoral.

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Qu’avez-vous conservé de son histoire ?

Le récit que Nafissatou Diallo a fait de l’agression sexuelle m’a paru sacro-saint. J’ai senti que je devais en rester aussi proche que possible. C’est le germe autour duquel mon imagination s’est déployée. Il me semble que « l’Inventaire des rêves » sera une porte d’entrée pour certains lecteurs tant l’histoire de Nafissatou Diallo a été oubliée en Amérique. Mon rêve est qu’elle obtienne justice. Mais cela n’arrivera probablement jamais. En tout cas, l’idée même d’humaniser un personnage par le biais de la fiction consiste à lui rendre sa dignité. Je ne parle pas seulement de Nafissatou Diallo. Il s’agit de rendre leur dignité aux femmes du monde entier qui ont été déshumanisées parce qu’elles n’ont pas de pouvoir.

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Vous aimeriez que Nafissatou Diallo vous lise ?

Pendant l’écriture, j’ai songé à essayer de la retrouver. Mais j’ai rétropédalé parce que je ne voulais pas qu’elle interfère avec ce que j’avais imaginé. Au final, ce n’est pas elle. Mais si elle me lit, j’espère qu’elle comprendra que des gens l’ont crue et ont éprouvé de la compassion pour elle.

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Omelogor, pour revenir à elle, est assez critique de la « cancel culture » et du milieu universitaire américain. Est-ce que cela reflète votre propre déception ?

Oui. Après s’être compromise dans un système bancaire vicié au Nigeria, Omelogor cherche un salut en Amérique. Pour beaucoup de gens, et pas seulement les Africains, l’Amérique est le lieu où les rêves se réalisent. Mais, déçue, elle sombre dans une dépression profonde parce qu’elle ne trouve que des gens qui « ne savent pas aimer ». A la racine de − je n’aime pas cette expression − la cancel culture ou, disons, d’une certaine suppression du langage et des idées, il y a un manque de compassion. La droite a sa manière de se servir de la cancel culture, en interdisant des livres par exemple, mais la gauche le fait aussi. Dans son cas, c’est du cannibalisme internalisé. Ils mangent les leurs. Et pour des crimes presque sans importance. C’est à bien des égards un manque de sophistication et de maturité. C’est très enfantin de penser que tout le monde doit être d’accord et ressentir la même chose.

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Avez-vous souffert d’avoir été accusée de transphobie par deux de vos anciennes étudiantes ?

Il n’y a pas eu de dégâts sur le long terme. Je refuse de donner du pouvoir à certaines choses. Des faits blessants se sont produits, mais je continuerai à penser de manière indépendante.

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Que pensez-vous du second mandat de Donald Trump ?

Comment trouver l’équilibre ? Je ne veux pas vivre constamment choquée par le dernier scandale en date, mais je ne peux pas me permettre de détourner le regard sur ce qui est ma deuxième maison. C’est à la fois triste, surprenant et horrifiant. Je me rends compte que cette administration n’a aucun amour pour l’Amérique. On ne peut pas aimer un pays et le traiter avec autant d’insouciance. Les changements arrivent à une telle allure, avec si peu de réflexion, et affectent la vie de millions de personnes. Cette brutalité délibérée n’a aucun sens.

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Avez-vous pensé à habiter au Nigeria à plein temps ?

Non, car le gouvernement nigérian est exactement le même.

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« L’Autre Moitié du soleil » et « Americanah », vos précédents romans, ont été bannis aux Etats-Unis. Comment le vivez-vous ?

J’en suis très fière. A ce stade, je le ressens même comme un compliment. On n’interdit que les choses qui ont du pouvoir. Cela dit, je ne pense pas que l’interdiction de livres ait du poids. En tant que lectrice, j’ai envie de me jeter sur les livres interdits avant toute chose.

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Votre discours « Soyons tous des féministes » a-t-il une saveur différente dans l’Amérique de Trump ?

Oui, je pense. Si je devais le refaire, je dirais que les garçons ont besoin de davantage de modèles, ils manquent actuellement. Nous avons besoin d’hommes qui assument leurs responsabilités. La condition féminine régresse. Je ne peux pas croire par exemple qu’en Amérique on parle de juger des médecins pour avoir pratiqué un avortement. Nous avons besoin que les hommes bien se lèvent.

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Où sont-ils ?

A la maison, et ils ne se lèvent pas.

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« L’Inventaire des rêves », par Chimamanda Ngozi Adichie, traduit de l’anglais (Nigeria) par Blandine Longre, Gallimard, 656 p., 26 euros.

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Amandine Schmitt à suivre sur le nouvel Obs

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