Claudia Sheinbaum, une présidente contre Trump
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La première cheffe d’État de l’histoire du Mexique a su trouver le bon ton pour tenir tête au président américain. Portrait d’une résistante née.
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Publié: 04.03.2025, 11h00

À 62 ans, cette femme de gauche populaire, élue aux plus hautes fonctions en juin dernier, est ainsi devenue la nouvelle héroïne de son pays, louée pour son attitude constructrice face au danger Trump. La «méthode Sheinbaum»? Un mélange de fermeté polie et d’humour impassible, au service d’une défense argumentée comme une démonstration scientifique. Pas très étonnant, puisque avant de basculer en politique, Claudia Sheinbaum était d’abord une physicienne de renom.
Bras de fer sans violence
Celle que ses concitoyens surnomment «la doctora», la docteure, ou «Claudia», pour les plus aficionados, a même récemment vu les patrons du pays se ranger derrière elle, convaincus par sa capacité à défendre avec poigne les intérêts du Mexique: plus de 300 chefs d’entreprise l’ont ainsi applaudie au Palais présidentiel le 4 février dernier. Plutôt insolite pour une figure politique de gauche. La veille, elle venait de neutraliser l’offensive commerciale de Trump, qui accablait le Mexique de droits de douane de 25% pour tous les produits franchissant le Rio Grande en direction des États-Unis.
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Contrairement au dirigeant colombien, Gustavo Petro, concerné par la même sanction, et qui avait pris le parti d’insulter l’occupant du bureau ovale en déclarant que ce dernier allait «anéantir l’espèce humaine par cupidité» – avant de capituler face à son adversaire – Sheinbaum est restée stoïque. Une technique efficace: obtenant la suspension de ces taxes pendant un mois, la présidente mexicaine a donné à Trump l’impression de céder à ses exigences en installant 10’000 soldats supplémentaires à la frontière pour y maintenir l’ordre, un envoi de contingents qui n’a en réalité rien d’exceptionnel puisque le Mexique l’avait déjà fait dans le passé
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L’art de donner et d’obtenir
Sheinbaum a même eu l’audace de sommer les États-Unis d’agir contre le trafic d’armes à feu sur leur territoire, qui permettrait aux cartels de faire régner la terreur au Mexique. «J’ai ici le document dans lequel le Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives, rattaché au Ministère de la justice, reconnaît que 74% des armes utilisées par le crime organisé au Mexique proviennent illégalement de l’industrie militaire américaine», lançait la présidente lors d’une allocution télévisée. Trump, qui ne cessait d’accuser les Mexicains de menacer les USA, promet maintenant de faire le ménage chez lui pour protéger le Mexique…
Un retournement de situation quasi ubuesque qui a épaté les observateurs. Dont Olaf Scholz. «La présidente mexicaine est une politicienne intelligente, elle semblait calme», notait le chancelier allemand en sortant d’une réunion des dirigeants européens. La doctora revendique d’ailleurs cette approche zen face à Donald Trump, soulignant qu’il est «important de garder la tête froide» dans cette situation. «Les concessions offertes par le Mexique, même s’il peut y en avoir d’autres à l’avenir ou que nous ne connaissons pas encore, sont relativement mineures, analysait de son côté le journaliste mexicain León Krauze. Dans ce premier affrontement, la présidente mexicaine s’en sort très bien.»
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Savante au chevet de la planète
Combativité, mais avec une patience de félin, un mantra qui pourrait résumer son parcours. Née en 1962 à Mexico, dans une famille de scientifiques ayant milité contre les répressions des militaires des années 60, Claudia Sheinbaum suit un cursus en physique, achevant un doctorat en ingénierie énergétique, tout en œuvrant au sein du Conseil des étudiants de l’Université de la capitale. Mettant sa carrière de chercheuse sous le signe de la défense de l’environnement, elle finit par attirer l’attention du nouveau maire de Mexico, en 2000.
Andrés Manuel Lopez Obrador, alias AMLO, est en effet en quête d’une personnalité compétente pour traiter des questions vertes dans la ville. La métropole mexicaine est alors l’une des plus polluées du monde. La scientifique met donc son activité académique entre parenthèses pour intégrer la garde rapprochée du politicien. Elle développe des pistes cyclables, des lignes de bus à voies réservées, met en œuvre des sanctions contre les usines polluantes et généralise le contrôle technique des voitures.
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De l’oxygène pour Mexico
En 2006, Claudia Sheinbaum décide de revenir dans ses labos, milieu qu’elle estime sur le moment plus adapté pour elle. La physicienne participe même à l’élaboration du rapport du GIEC publié en 2007, une contribution jugée majeure pour le climat qui vaut aux scientifiques signataires le Prix Nobel de la paix.
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Sauf que le destin politique de Claudia Sheinbaum n’avait pas dit son dernier mot. Elle revient dans l’orbite d’Andrés Manuel Lopez Obrador, qui ambitionne le poste de président. La savante aux idéaux de justice est séduite par le projet d’AMLO, en train de créer un nouveau parti, Morena, mouvement faisant sécession de la gauche traditionnelle. Dans la foulée, c’est elle qui devient à son tour mairesse de Mexico en 2018, après une première expérience à la tête de la ville de Tlalpan entre 2015 et 2017.
Elle poursuit sa politique environnementale dans la capitale mexicaine, initiant un système de transport aérien par câble, promouvant le recyclage. Son mandat voit également s’affirmer son souci des droits féminins: outre l’instauration de dispositifs voués à lutter contre le fléau des violences faites aux femmes, Claudia Sheinbaum impose l’uniforme neutre dans les écoles de la ville pour combattre les inégalités liées au genre. Dans un pays souvent présenté comme macho, la mairesse arrive pourtant à faire avancer ses idées.
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Ironie sur le plateau
Preuve que le pays est en train de vivre une révolution dans le domaine, elle affronte une autre femme – de droite – au dernier tour de l’élection présidentielle de juin 2024, où elle se présente en héritière d’AMLO, qui laisse la place après avoir accédé à la fonction suprême pour un mandat entre 2018 et 2024. Ses détracteurs se plaisent d’ailleurs à la réduire au statut de dauphine malléable d’Andrés Manuel Lopez Obrador, soi-disant trop naïve pour affronter les grands défis de son mandat, comme la lutte contre la violence des cartels.
Mais les premiers mois de Claudia Sheinbaum comme présidente du Mexique révèlent au contraire une personnalité affirmée et pragmatique, moins populiste que son prédécesseur. On lui reproche de la froideur et une présence sans éclat? La cheffe d’État a pourtant montré qu’elle savait manier le sarcasme en répondant à Donald Trump qui, début janvier, annonçait débaptiser le golfe du Mexique pour le renommer golfe d’Amérique.
Pendant l’une de ses conférences de presse quotidiennes, elle apparaît ainsi debout devant une carte ancienne, signalant que les USA s’appelaient «Amérique mexicaine» au XVIIe siècle et qu’il pourrait être opportun de revenir à cette dénomination officielle. «Cela semble bien, non?» conclut-elle sur un ton aussi professoral que moqueur. Pas de doute, Trump est tombé sur un mur. Et qui renvoie les balles.
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Claudia Sheinbaum
1962 Naissance à Mexico. Ses grands-parents avaient fui l’Europe à cause de la montée de l’antisémitisme.
1982 Milite pour Rosario Ibarra, première femme candidate à l’élection présidentielle mexicaine.
1995 Elle est la première Mexicaine à décrocher un doctorat en ingénierie énergétique.
2007 et 2014 Elle fait partie des auteurs du rapport du GIEC.
2018 Elle devient cheffe du gouvernement de la ville de Mexico.
2021 Après l’accident du métro de Mexico le 3 mai, elle est accusée par l’opposition de mauvaise gestion et certains médias réclament sa démission.
2024 Elle devient la première présidente du Mexique. Sa candidature a été la cible de nombreuses attaques xénophobes, sexistes et antisémites.
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04.03.2025
Ce texte viral dénonçant les droits de douane imposés par Trump ne provient pas de la présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum

Sur Internet, un texte adressé aux habitants des États-Unis et à leur président Donald Trump pour dénoncer les droits de douane qu’il veut imposer aux autres pays circule de façon virale dans plusieurs langues. Ce texte, attribué à Claudia Sheinbaum, n’a pourtant pas été rédigé par la présidente mexicaine. Il s’agit d’un pamphlet de source anonyme qui circule sous plusieurs versions depuis 2018.
Un texte signé par la présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, circule sur Internet à travers des publications sur les réseaux sociaux, des chaînes de mails, sur des messageries et des sites en ligne.
La publication s’adresse aux citoyens états-uniens et commence par ces mots : « Alors, vous avez décidé de construire un mur…« . La suite se présente sous la forme d’un pamphlet pour dénoncer le mur à la frontière entre les États-Unis et le Mexique mais avant tout cibler la politique de fermeture de l’économie nord-américaine à travers les droits de douane imposés par Donald Trump.
Sous forme de la menace d’un boycott des produits issus de l’industrie états-unienne par le reste du monde, le contenu pointe des sociétés phares de son économie : « Il y a 7 milliards de consommateurs prêts à remplacer leur iPhone par un Samsung ou un Huawei en moins de 42 heures. Ils peuvent également remplacer Levi’s par Zara ou Massimo Duti. En moins de six mois, nous pouvons facilement arrêter d’acheter des véhicules Ford ou Chevrolet et les remplacer par une Toyota, KIA, Mazda, Honda, Hyundai, Volvo, Subaru, Renault ou BMW, qui sont techniquement bien supérieurs aux voitures que vous produisez« .
La publication pointe par ailleurs la possibilité de se passer de produits culturels ou de divertissement issus de Disney ou Hollywood en les remplaçant par des « productions latino-américaines ou européennes qui ont une qualité, un message, des techniques cinématographiques et un contenu supérieurs« .
Il se finit par les conséquences de cet éventuel boycott des produits états-uniens, indiquant que « si ces 7 milliards de consommateurs n’achètent pas leurs produits, il y aura du chômage et leur économie (à l’intérieur du mur raciste) s’effondrera au point qu’ils nous supplieront de démolir le mur fatidique. Nous ne voulions pas, mais… vous vouliez un mur, vous allez avoir un mur ».
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Des publications virales dans plusieurs langues et plusieurs versions
Un internaute a contacté la rédaction de Faky parce qu’il s’interroge sur l’origine de ce texte, attribué dans une publication Facebook à « la Présidente du Mexique« . Des recherches sur Internet on conduit notre lecteur à deux sites d’informations en ligne reprenant le discours attribué à Claudia Sheinbaum : « Tunisienumerique.com » et « Fondas Kréyol.org ».
Le premier lien est trouvable via une recherche par mot-clé sur Google, cependant il ne renvoie actuellement plus vers l’article : « La présidente mexicaine a osé face à Trump…« mais vers la page d’accueil du site tunisienumerique.com. Il a été supprimé. Sur le deuxième site, nous retrouvons un article publié le 4 février 2025 et titré « Bravo Claudia ! ». Il reprend les mêmes éléments que la publication Facebook après un petit texte d’introduction pour mettre en avant le « discours génial » de « Claudia Sheinbaum« .
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En poursuivant les recherches sur ce texte en français, en espagnol et en anglais, nous avons retrouvé de nombreux liens reprenant le même texte.
Sur Facebook, une publication en espagnol mise en ligne le 3 février 2025 a été partagée plus de 4400 fois. Elle reprend le même contenu : « Entonces, ustedes votaron por construir un muro… » et le relie également à Claudia Sheinbaum, en citant son nom et avec une photo de la présidente mexicaine en complément du texte.
Nous avons retrouvé de nombreuses occurrences de contenus similaires, avec quelques adaptations, sur Facebook, Instagram ou dans des articles en ligne (1, 2) en français. Mais aussi en anglais sur LinkedIn. La rédaction de Faky a également reçu ce message, transféré sur Whatsapp.
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Un texte déjà présent sur la toile en 2018, sans lien avec Claudia Sheibaum
Une publication Facebook en espagnol mise en ligne le 27 janvier a généré plus de 25.000 partages. Différence notable dans cette version antérieure : aucun lien n’est fait cette fois avec Claudia Sheinbaum et le texte est cette fois signé « Le reste du monde« . Même chose pour une publication Facebook en portugais qui comptabilise 11.000 partages.
Plusieurs autres versions (comme ici) récentes et virales du pamphlet sont également signées dans plusieurs langues sur les réseaux sociaux : « Le reste du monde« .
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En remontant dans le temps à l’aide d’une recherche avancée sur Facebook, nous avons retrouvé des versions quasi identiques du texte, publié en 2018 en espagnol avec notamment la même phrase d’accroche « Así que votaron para construir un muro… » (« Alors, vous avez décidé de construire un, mur…« , en français).
Ces différentes publications sont cependant signées en anglais « The rest of the world« . Elles proposent également aux utilisateurs de le « partager à 12 personnes« , dans un esprit des chaînes de mails afin de viraliser des contenus.
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Un contexte différent mais des similitudes politiques
Au moment de la publication de ces premières versions du texte en 2018, c’était le premier mandat de Donald Trump à la Maison Blanche. Il avait alors promis de construire un « mur pour protéger les États-Unis de l’immigration clandestine » à la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Il était aussi déjà question d’augmentation des droits de douane vis-à-vis de produits venant du Mexique ou d’Europe, par exemple. Le texte initial fait donc référence à cette période.
De son côté, Claudia Sheinbaum était la cheffe du gouvernement de la ville de Mexico. Elle est devenue présidente du Mexique en juin 2024. L’ancienne scientifique a réagi publiquement à plusieurs reprises aux annonces et mesures annoncées par le président des États-Unis depuis le début de son nouveau mandat, le 20 janvier 2025, qui impactent directement son pays.
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C’était notamment le cas au sujet de la proposition de Donald Trump de « changer le nom du golfe du Mexique en golfe d’Amérique« . Elle avait répliqué sur un ton humoristique et proposé de renommer les États-Unis, l' »Amérique mexicaine », en référence à une carte date de 1607.
Sur un ton plus grave, elle a aussi annoncé le 2 février des nouveaux droits de douane pour les produits venant des États-Unis, en réponse à l’augmentation des droits de douane de 25% sur les produits mexicains. Ceux-ci ont finalement été mis en suspens pour un mois après une discussion entre Trump et Shainbaum.
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Cela n’empêche pas le fait que les relations restent tendues entre les États-Unis et le Mexique, principalement concernant la gestion de l’immigration et du trafic de drogue.
Nous n’avons cependant retrouvé aucune publication ou déclaration officielle de la présidente mexicaine la liant de près ou de loin au pamphlet viral sur Internet.
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Un contenu porteur dont la source est inconnue
La source exacte du texte qui circule massivement en ligne dans plusieurs langues est très difficile à identifier, en raison du temps écoulé depuis les premières apparitions et la facilité de récupérer et publier du texte pour chaque internaute. Il est cependant établi que la base du contenu de ce texte date au moins de 2018, dans un contexte où les thématiques du « mur » et « des droits de douane » étaient déjà portés par Donald Trump, lors de son premier mandat à la Maison Blanche.
Ces publications, qui visent à dénoncer les mesures de protectionnisme économique soutenues par Donald Trump, ont été remises au goût du jour et ont parfois été attribuées de façon erronée à l’actuelle présidente mexicaine, afin d’en accentuer la portée.
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Grégoire Ryckmans avec Rémy Brichart de la RTBF.be