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« Eve » : l’évolution enfin revue au féminin

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La journaliste et scientifique Cat Bohannon revisite l’histoire traditionnelle de la biologie évolutive en plaçant le corps des femmes en son centre. Et éclaire pour le grand public des questions restées dans l’ombre de la norme « mâle », qui a longtemps prévalu dans la discipline.

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Joël Métreau

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Eve étant née de la hanche d’Adam, on aura tôt relégué la femme au second plan dans l’histoire de l’humanité et jusque dans les études scientifiques. Avec Eve, livre aussi accessible que drôle et foisonnant d’idées, l’Américaine Cat Bohannon met le corps féminin au centre de l’évolution.

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La scientifique et journaliste remonte le temps pour expliquer l’apparition et le fonctionnement des seins ou encore des organes sexuels, en décrivant la physiologie d’espèces éteintes dont nous sommes les lointains descendants. Par exemple, il y a 250 millions d’années, le morganucodon, aux airs de belette et de souris, pour la production de lait ; puis le Protungulatum donnae, un mammifère primitif, il y a 67-63 millions d’années pour l’utérus, sur lequel la bipédie aura bien plus tard des conséquences.

Qu’on soit ovipare ou mammifère, les bénéfices et inconvénients de la maternité ne sont pas les mêmes. Chez la femme, « la gestation et l’accouchement sont beaucoup plus éprouvants et plus dangereux que tout ce que les pondeuses ont à affronter », remarque Cat Bohannon. Mais des avantages compensent cette souffrance. Ne pas avoir à surveiller son nid « libère du temps pour chercher à manger sur un plus vaste territoire ».

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« L’hypothèse de la grand-mère »

L’apparition des trois orifices chez le mammifère femelle – urètre, vagin et anus – permet aussi de « préserver le canal génital d’une contamination bactérienne par les fèces », tout comme l’allaitement protège l’enfant de certaines agressions microbiennes. Même chez les hommes, le mamelon peut rendre service. Cat Bohannon pointe l’existence d’une société au Congo, les Akas, où les hommes donnent le sein, comme s’il était une « tétine intégrée ». Défiant la sélection naturelle, mâles et femelles se sont livrés à une bataille de systèmes reproductifs, « le pénis a coévolué avec le vagin ». On notera qu’à la différence de la plupart des mammifères l’être humain ne possède pas de baculum, os situé le long du pénis, pratique pour la copulation.

Perception, cerveau et voix seraient également différents selon les sexes… L’autrice, spécialisée dans l’évolution du langage et de la cognition, se fait parfois l’écho de spéculations très stimulantes. Ainsi des origines de la ménopause, que l’Homo sapiens (avec les orques, entre autres) est l’une des rares espèces à connaître. Cat Bohannon soulève à ce propos « l’hypothèse de la grand-mère » : « Ce que font les grand-mères, c’est se souvenir. Vivre vraiment longtemps en tant que mammifère social présente un double avantage. Cela renforce le statut social d’enfants adultes et assure le bien-être du groupe en général lors d’une crise, grâce aux souvenirs de la manière de survivre dans un monde qui change avec le temps. »

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Dans ce livre revendiqué comme féministe, elle finit par interroger la société patriarcale toujours à l’œuvre chez les Homo sapiens. Car si l’évolution est immensément créative, elle n’a que faire des droits des femmes et des minorités sexuelles. « L’évolution se fiche pas mal de la souffrance. (…) L’évolution se fiche pas mal qu’Hillary Clinton, Elizabeth Warren ou Donald Trump accède à la présidence », écrit-elle. Tant que l’espèce perdure, l’évolution s’accommode très bien d’un mâle alpha.

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« Eve, 200 millions d’années d’évolution au féminin », de Cat Bohannon, traduit de l’anglais par Odile Demange (Flammarion, 688 pages, 25 euros).

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Joël Métreau

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