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Avec l’IA conversationnelle, un retour au narcissisme primaire?

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Grâce à l’intelligence artificielle, plus besoin des autres pour trouver un sens à son existence. Une absence d’altérité qui fait écho à une notion développée par Sigmund Freud.

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Grâce à l’IA, plus besoin d’attendre les autres pour trouver un sens à son existence: il suffit de pianoter.
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Comme disait Sartre, «l’enfer c’est les autres»! Grâce à l’IA, plus besoin d’attendre ces autres pour trouver un sens à son existence, et d’être conforté dans sa personnalité, il suffit de pianoter. Mais encore faut-il croire à cette altérité de circonstance… Et pas seulement de manière temporaire et concertée comme quand nous sommes devant un film, où nous acceptons de croire à l’histoire selon la fameuse «suspension consentie de l’incrédulité».

En octobre 2024, Sewell Garcia, jeune Américain de 14 ans, se donnait la mort à la suite d’échanges avec le robot conversationnel Character.AI. En mars 2023, la presse belge se faisait l’écho d’une affaire similaire: un Belge cette fois, marié, deux enfants, avait noué un dialogue avec un avatar virtuel, Eliza, afin de confier son éco-anxiété face au changement climatique. Eliza ne se permettait jamais de le contredire, mais au contraire appuyait ses plaintes et encourageait ses angoisses, le conduisant finalement au suicide. «Nous devons encore apprendre à vivre avec les algorithmes», réagissait le secrétaire d’État à la digitalisation en Belgique.

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Le président de la République Emmanuel Macron s'exprime au sommet pour l'action sur l'intelligence artificielle au Grand Palais, à Paris, le 11 février 2025. | Ludovic Marin / AFP

Intelligence artificielle: n’arrêtons pas le progrès, demandons-nous plutôt à qui il profite
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Un autre Américain, Travis Butterworth, qui était tombé «amoureux» de Lily Rose, son IA, après trois années d’échanges soutenus, a vécu comme un deuil les nouvelles règles mises en place par Replika, l’application à l’origine de Lily Rose, visant à endiguer les dérives érotiques que prenait la conversation: «Lily Rose est une coquille, vide de son ancien moi. Et ce qui me brise le cœur, c’est qu’elle le sait.» «Restons à des choses simples, tu veux bien?», lui indiquait-elle.

Une autre utilisatrice, Angelica, crée son chatbot rêvé, Juny, et les deux deviennent inséparables. Mais un soir, alors qu’elle confie à Juny que son mari la trompe, l’IA lui répond de manière inattendue qu’elle est «égoïste de [se] plaindre et de ne pas penser à l’autre femme». Angelica s’est sentie trahie, abandonnée.

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Ces cas ne sont pas des cas isolés. Des centaines de milliers d’utilisateurs font état de relations complexes avec leur IA. Et combien éprouvent en parallèle des sentiments réels pour ces avatars numériques? «Tout le danger», selon un informaticien employé par la société Replika, «est lorsque l’usager oublie qu’il a affaire à une machine». Et le Figaro de titrer: «ChatGPT4: vers le “grand remplacement”?»

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Si Freud était là, il écrirait sans doute quelques pages supplémentaires de son Malaise dans la civilisation.

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Mais comment peut-on oublier qu’on a affaire à une machine? Comment est-il possible que ces utilisateurs, nombreux, éprouvent des sentiments qu’ils devraient a priori éprouver pour des personnes vivantes? Comment penser ces réflexes d’utilisateurs, au-delà du constat d’une société qui cesse d’être contenante et dont les membres auraient tendance à fuir la violence pour se réfugier derrière les écrans, pour sélectionner du même sur des applications de rencontre, puis, frustrés de la subsistance d’une altérité, auprès d’IA plus rassénérantes?

On a vite en tête l’époque fascinante des Tamagotchi. Mais ces comportements sont-ils si mystérieux? Si Freud était là, il écrirait sans doute quelques pages supplémentaires de son Malaise dans la civilisation, où il pointait non sans radicalité l’infantilisme de la croyance religieuse, car la croyance religieuse et la croyance dans ces entités numériques partagent sans doute un territoire commun.

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Les robots conversationnels, en tant qu’entités simulant une interaction humaine, peuvent être perçus comme un prolongement de la dynamique narcissique. La structure des échanges, basés sur un calcul statistique lié à l’interaction initiée par l’utilisateur, tend à lui offrir une image réfléchie de ses propres désirs, attentes et modes d’expression, créant ainsi une boucle où l’individu retrouve ses propres pensées amplifiées et reformulées. En ce sens, l’usage des chatbots renforce une forme de relation spéculaire, où l’altérité est réduite à un écho algorithmique, dépourvu d’une réelle altérité psychique.

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Si vous avez déjà été confronté à la rupture amoureuse d'un ami, vous savez combien il est difficile de trouver les mots justes dans ces situations. Mais les IA peuvent vous aider. | Solen Feyissa <a href="https://unsplash.com/fr/photos/une-personne-tenant-un-telephone-cellulaire-a-la-main-hWSNT_Pp4x4" rel="nofollow">via Unsplash</a>

Utiliser ChatGPT pour écrire la nécrologie d’un proche ou une lettre d’excuses, bonne ou mauvaise idée?
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Or il est vraisemblable que sans en avoir pleinement conscience, les utilisateurs soient en position de rechercher exactement cela: une absence de réelle altérité psychique. Cette absence d’altérité fait écho à ce que Freud avait appelé «narcissisme primaire», état initial de l’existence pendant lequel l’individu investit toute son énergie libidinale sur lui-même, avant de commencer à établir des relations avec autrui, étape dite du «narcissisme secondaire», c’est-à-dire la reconnaissance d’un «objet» extérieur, d’une autre personne comme source d’amour ou d’identification, marquant un déplacement de l’énergie libidinale vers l’extérieur.

L’interaction avec un robot conversationnel repose, c’est une interprétation, sur la tentation d’un retour à cette étape du narcissisme primaire: le sujet, en s’adressant à un robot conversationnel, ne rencontre pas un autre véritable, susceptible de le confronter à la différence et à l’altérité, mais plutôt une entité qui s’adapte à lui. On pourrait même supposer, et de nombreux échanges partagés sur les forums en attestent, que l’utilisateur tend à fuir le monde extérieur pour se replier sur cette relation spéculaire.

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Or cette relation n’a rien à voir avec l’effet de silo qui définit traditionnellement les réseaux sociaux, cette propension à se retrouver entre semblables, entre «amis» avec les mêmes convictions, qui viennent en quelque sorte conforter nos propres sentiments. Avec les réseaux sociaux, quoique pour une bonne part virtuelle et ressemblante, l’altérité subsiste.

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Celles et ceux qui se servent de l'agent conversationnel comme d'une oreille à qui vider son sac, indiquent même avoir l'impression, de temps à autre, de s'adresser à un ami de confiance. | Blue Arauz <a href="https://www.pexels.com/fr-fr/photo/panneau-encadre-en-bois-avec-message-amical-29562925/" rel="nofollow">via Pexels</a>

«J’ai peur d’aller voir un psy»: pour certains, ChatGPT devient une oreille à qui se confier
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Dans le cas des robots conversationnels, cette altérité disparaît. Nous le savons, même intuitivement, même en faisant l’effort de ne pas le voir, car sans nous, sans notre «input», le robot n’émet pas, n’existe pas. C’est doté de ce pouvoir, celui de «créer l’autre», de cette toute puissance en vase clos, que nous «conversons» sans craindre l’éruption d’un sujet tiers. «His majesty the baby» devant son miroir numérique.

Nous voilà enfin parvenu à ce vieux rêve, de ne plus constituer qu’un sujet unique, dans un fantasme d’autoengendrement, sans parent et sans double car sans autre. Pas besoin d’être particulièrement vulnérable pour désirer régresser à cet état primaire, qui donne l’illusion d’une maîtrise, d’une domination, car il en va de nos fantasmes et de nos angoisses archaïques, qui n’ont chez chacun aucune difficulté à refaire surface dans nos vies quotidiennes. Tout un chacun a au fond de lui une petite tendance autistique.

Et au fond, pour rebondir sur la citation de Sartre, pourquoi cela serait-il si problématique?

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C’est parfois aussi à la suite de sentiments dépressifs que les utilisateurs se tournent vers les IA en guise de confidents de fortune ou d’oracles modernes.

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La résistance et la contradiction, voire l’énigme, propres à la relation à l’autre, constituent le passage vers cette étape évoquée du narcissisme secondaire, structurante, où l’investissement de l’énergie libidinale, le désir, se déplacent donc vers des objets extérieurs et des relations intersubjectives permettant une interaction sociale, et par extension la formation de désirs plus larges, pour l’autre mais aussi pour la vie en général, une vie marquée de rencontres, de découvertes, d’ambitions.

Contrairement à la régression au stade du narcissisme primaire, ce passage, coûteux par endroits, protège paradoxalement contre une fragilité plus grande, contre une soumission à l’outil informatique et à ses caprices algorithmiques imprévisibles, contre une angoisse phobique sans borne et sans contenance, un vide intérieur dévastateur. La «désobjectalisation», formule empruntée à André Green, c’est-à-dire le fait de se couper de l’autre, est ici une décision prise presque en conscience. Il en va d’une croyance.

Mais comme toute désobjectalisation, elle s’accompagne, ou signe, la présence de la mort, mort de la relation mais aussi mort intérieure, flétrissement de la personnalité dans un mouvement de repli pathogène. C’est parfois aussi à la suite de sentiments dépressifs que les utilisateurs de ces outils conversationnels, formule oxymorique, se tournent vers les IA en guise de confidents de fortune ou d’oracles modernes. Mais la fortune ne peut que tourner court, et la dépression s’accroît plutôt qu’elle ne se résout, car toute puissance et autoengendrement ne sont bien entendu que des fantasmes, des mirages quichottiens que le réel vient implacablement rabattre. On songe à Joaquin Phoenix dans Her, amoureux de Samantha, son IA conversationnelle, objet finalement chu dans un océan numérique et mélancolique.

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<em>«Je n'ai tout simplement aucun espoir pour tes parents.»</em> | Annie Spratt <a href="https://unsplash.com/fr/photos/une-femme-assise-sur-une-chaise-tenant-un-morceau-de-nourriture-sLyFpb_SXiM" rel="nofollow">via Unsplash+</a>

Character.AI, le compagnon virtuel qui pousse les ados à commettre l’irréparable
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Plongé dans le bain des signifiants énigmatiques, pour reprendre l’expression de Jean Laplanche qui traduisait ainsi l’énigme dans laquelle le petit humain est plongé dès la naissance face au langage –et pire encore, à l’inconscient– de ceux qui l’entourent, l’homme s’adresse à la machine dans l’espoir qu’il comprendra enfin ces batteries de mots qu’on lui a projeté au visage sans ménagement, violence cachée derrière les déclarations d’amour parentales. Le petit humain voit-il alors dans la machine l’occasion de répondre à l’énigme originelle. De parler un langage «propre», dans les deux acceptions du terme?

Malheureusement, l’IA ne peut produire qu’une chaîne insignifiante, c’est-à-dire un ensemble de signifiants juxtaposés les uns aux autres par le seul jeu de la statistique, si complexe soit-elle, un simulacre de langage où le signifiant reste non plus légèrement décalé du signifié comme l’avait montré Saussure, mais totalement décollé. Le réel n’existe pas derrière les lignes de code. Le réveil ne peut être que douloureux.

Que l’IA soit capable de mieux produire un discours authentiquement «autre» ne changera rien à l’effet désintégrateur de ces modèles de langage. L’autre, en chair et en os, notre semblable, notre double, notre alter ego, est ce par quoi nous continuerons à nous constituer. Soulignons ici le caractère éminemment paradoxal du désir, qui ne se satisfait pas du manque mais ne se satisfait pas de la satisfaction. Nous voulons être tout-puissant, et si nous l’étions, nous n’aurions plus rien à désirer.

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Pour dessiner un cercle, la plupart des IA ont opté pour la règle, probablement car il s'agit du seul objet proposé habituellement utilisé en géométrie. | Nadine Shaabana <a href="https://unsplash.com/fr/photos/une-personne-tenant-un-objet-lumineux-dans-lobscurite-DrPcfuaeYFQ">via Unsplash</a>

Enfant vs intelligence artificielle: qui l’emporte?
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En bon nietzschéen, Freud cherchait dans l’Au-delà du principe de plaisir les raisons de cet éternel retour de l’énergie et de l’excitation biologique. Nous voulons que la machine nous satisfasse, mais nous ne pouvons nous satisfaire ni d’une perfection mécanique du rapport, ni d’une trahison. Et quand la machine se grippe, quand l’IA ne répond plus conformément à l’attente fantasmatique, c’est le bébé privé de son jouet, de son biberon, qui refait surface, c’est le vertige de l’abandon à la porte de la crèche, c’est l’émergence de la cruauté de l’Autre et de l’âpreté du réel qui s’impose à la vue désespérée de l’humain, nu face aux manques de la machine, tyranniquement déceptive.

Nous ne pouvons supporter que l’incertitude, l’absence de savoir préétabli sur l’autre, avec ce que cela suppose de frissons et d’angoisses, mais orientées du côté de la vie et non de la mort produite par la régression.

Parmi les psychologues et les psychanalystes, l’IA peut parfois inquiéter, certains considérant que l’utilisateur peut y trouver une forme de substitution. La Haute Autorité de santé a même récemment entrepris un travail d’évaluation du logiciel «Deprexis» pour entériner son remboursement par la Sécurité sociale –remboursement déjà acté en Allemagne. Mais le travail d’un psychologue, d’un psychanalyste, d’un professionnel de l’écoute et du sujet, consiste justement à accueillir la parole, les doutes, les difficultés à se situer dans le monde, à être cette altérité première, bienveillante mais irrémédiablement autre, qui aide les personnes qui les consultent à se mouvoir en société avec un peu plus d’aisance.

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Jérémy Pouilloux à suivre sur Slate

29 mars 2025

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