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Manifestation contre les puces électroniques près de Grenoble : «Il faut utiliser l’eau pour la vie, pas pour les profits des industriels»
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Plus de 3 000 personnes ont défilé dans le calme ce dimanche 30 mars, dans la vallée iséroise du Grésivaudan, pour dénoncer l’impact environnemental de l’importante industrie locale de production.

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Des manifestants à Grenoble protestaient contre l’extension des usines STMicroelectronics et Soitec, le 6 avril 2024.

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François Carrel, correspondant à Grenoble
30 mars 2025

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C’est dans la «Silicon Valley française» que les militants écologistes s’étaient donnés rendez-vous ce dimanche 30 mars après-midi, pour leur première mobilisation d’ampleur depuis de longs mois. Entre Bernin et Crolles, à quelques kilomètres de l’agglomération de Grenoble, dans cette vallée iséroise du Grésivaudan abritant le siège des géants de l’industrie des puces électroniques, STMicroelectronics et Soitec, plus 3 000 manifestants ont défilé derrière la banderole «De l’eau, pas des puces !» Sous la ronde incessante d’un hélicoptère de la gendarmerie, et encadrés par des forces de l’ordres discrètes, même si elles ont procédé à de nombreuses fouilles de véhicules sur les accès au rassemblement, les manifestants ont fait le tour des usines géantes dans une ambiance festive et décontractée.

Le collectif local StopMicro appelait une nouvelle fois à s’opposer à «l’accaparement des ressources par les industries du numérique», à commencer par l’eau potable, consommée en quantités astronomiques et croissantes par les immenses unités de productions locales des deux industriels. Il a bénéficié cette fois d’un appui de poids, celui du mouvement national Les Soulèvement de la Terre. Résultat : près de trois fois plus de manifestants mobilisés par rapport à la plus grosse mobilisation organisée au même endroit en 2023, venus pour certains de très loin.
Essor incontrôlé du numérique

C’est le cas de Judith, arrivée du Poitou avec une dizaine de militants d’un collectif «Bassine non merci» : «Notre présence aujourd’hui est toute naturelle : nous nous battons contre l’agro-industrie. Ici, ils s’opposent à l’industrie de la micro-électronique, avec le même mot d’ordre : il faut utiliser l’eau pour la vie, pas pour les profits des industriels.» Dans le cortège, on retrouve aussi des militants paysans, comme ceux de l’Atelier Paysan ou de la Confédération paysanne, dénonçant l’accaparement des terres agricoles de la vallée pour l’extension des sites de production. Défilent également des antimilitaristes, avec le collectif «guerre à la guerre», mobilisés contre l’utilisation des puces produites dans la vallée par l’industrie militaire, pour les armes à l’œuvre sur les confits israélo-palestinien comme russo-ukrainien.

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Corentin, porte-parole de STopMicro, souligne «cette convergence spontanée» : «L’essor incontrôlé du numérique devient une préoccupation à l’intersection de pleins de luttes.» Pour Marcelle, porte-parole trentenaire des Soulevements de la Terre, le dossier du Grésivaudan est «emblématique» : consommation d’eau («185 litres par seconde aujourd’hui, 300 si les extensions projetées vont à leur terme»), de terres agricoles – une nouvelle parcelle cultivée de 11 hectares est actuellement menacée d’expropriation pour la dernière extension en date de Soitec –, le tout au service de la «numérisation du monde» : «Les puces produites ici sont principalement destinées aux marchés des voitures électriques, des objets connectés et de la téléphonie mobile : on les retrouve dans les voitures Tesla et le réseau de satellites Starlink d’Elon Musk, la vidéosurveillance boostée à l’intelligence artificielle…»

En marge de la manifestation, le fabricant américain de puces et de systèmes électroniques Teledyne, dont l’usine est située à côté de Crolles, a été la cible d’une action revendiquée par le «Comité essentiellement antipuce (CEA)». Une centaine de personnes ont «mis hors d’état de nuire» le site, en coupant les grilles et en repeignant la façade en rouge, a déclaré le groupe dans un communiqué. «Teledyne a du sang sur les mains. C’est une des grosses entreprises de l’armement mondial et elle est la première exportatrice de licences d’armes depuis le Royaume-Uni vers l’Etat colonial et génocidaire d’Israël», a justifié le «Comité essentiellement antipuce». Les gendarmes ont fait état de dégradations sous forme de graffitis.

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«On voit bien que l’emploi n’est pas leur objectif»

Avant la manifestation, les Soulèvement de la Terre ont organisé un colloque international de deux jours à Grenoble, intitulé «Semi-conducteurs, l’impossible relocalisation ?» Jusqu’à un millier de personnes ont assisté aux conférences et débats, qui ont notamment soulevé la problématique de l’ensemble de la chaine d’approvisionnement et de production des puces, mobilisant tant l’extraction de métaux rares au Canada, en Argentine, au Congo, que des chaines d’assemblage en Asie du Sud.

Aux cotés de cette jeunesse engagée, les partis politiques brillent toutefois par leur absence. Seuls quelques drapeaux des Ecologistes sont visibles, porté par quelques militants du groupe local du Grésivaudan, dont Didier, 64 ans, de Crolles (Isère) : «Le seuil de soutenabilité pour notre territoire est largement dépassé, tant en termes de risques industriels, de pollution sonore et visuelle. On ne peut pas continuer à concentrer autant d’industrie – 5 700 emplois rien que pour STMicroelectronics – sur une commune de 8 000 habitants. La croissance doit cesser.»

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«Bien sûr la question de l’emploi est importante», reconnaît Corentin, le porte-parole de STopMicro. Mais celui fait remarquer qu’avec «2,9 milliards d’argent public engagé sur l’extension du site de STMicroelectronics, pour 7 500 salariés en Isère, on voit bien que l’emploi n’est pas leur objectif». Il pointe aussi l’hypocrisie de l’entreprise, qui a récemment annoncé «la suppression de centaines de postes tout en continuant son extension».

Pierre Mériaux, adjoint grenoblois a la stratégie numérique de la ville, est l’un des rares élus présent à la manifestation, comme lors du colloque : «Sur la folie numérique, sur la question de l’eau, sur l’extractivisme, sur les montants considérables d’argent public engagés avec des contreparties sociales et environnementales minimes, ces mouvements militants et ces jeunes, sacrément documentés, sont pertinents, souligne celui qui est issu d’un mouvement écologiste et citoyen local. Ils soulèvent de vraies questions, auxquelles on répond très mal.»

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François Carrel, correspondant à Grenoble pour Libé et MCD
30 mars 2025.

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Mise à jour : à 10h41, avec l’ajout de l’action revendiquée contre l’usine de Teledyne par le «Comité essentiellement antipuce».

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