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« Il est urgent de prendre soin du grand cycle de l’eau, dont dépendent la vie économique du pays et la santé des milieux naturels »….
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Charlène Descollonges, ingénieure hydrologue
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Si les besoins d’assainissement et de traitement de l’eau sont en hausse constante, c’est aussi à cause de la profonde altération de son circuit naturel à travers les sols, les rivières et les nappes, explique l’ingénieure hydrologue Charlène Descollonges dans une tribune.
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Le constat est général et concerne la plupart des régions. Nos factures d’eau augmentent et cela risque de s’aggraver. Plus aucune commune française n’est épargnée par les problématiques liées à l’eau, qu’il s’agisse de la qualité de l’eau potable menacée, des inondations ou des sécheresses extrêmes. Ces crises de l’eau exigent des investissements majeurs sur le petit cycle de l’eau (son parcours du point de captage jusqu’à son rejet dans le milieu naturel après utilisation), mais elles devraient aussi et surtout inciter les pouvoirs publics à se pencher sérieusement sur la restauration du grand cycle de l’eau (son circuit à travers les sols, les zones humides et les rivières), nécessaire à son renouvellement.
Pour adapter les infrastructures d’eau potable et d’assainissement du petit cycle de l’eau, les professionnels de l’eau estiment à au moins 15 milliards d’euros le besoin d’investissements supplémentaires. Il s’agit notamment de renouveler les réseaux d’eau vétustes, sources de fuites importantes d’eau potable, mais aussi d’améliorer la dépollution des eaux usées afin de se conformer aux exigences européennes.
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Drôme
L’ensemble des gestionnaires, publics comme privés, s’accordent sur la meilleure manière d’envisager cette augmentation : associer une tarification sociale incitant à la sobriété à des mécanismes de solidarité entre les territoires urbains et ruraux et un recours à l’emprunt pour lisser la charge imposée aux usagers. Du côté du petit cycle de l’eau, la route est donc tracée, on sait quoi faire.
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Modifications des milieux aquatiques
Mais cela reste insuffisant. Car si les besoins d’assainissement et de traitement de l’eau sont en hausse constante, c’est aussi que le grand cycle de l’eau est profondément altéré. Nous sommes loin, en effet, des objectifs fixés par l’Union européenne depuis vingt-cinq ans : les deux tiers des rivières et plans d’eau ne sont toujours pas en bon état, tant sur la qualité chimique de l’eau dans les rivières que de leur état écologique (le bon fonctionnement des milieux aquatiques, indispensable au bon renouvellement de l’eau), tout comme le tiers de nos masses d’eau souterraine.
Ces altérations ont trois causes principales. La première concerne les pollutions, qu’elles soient d’origine agricole, industrielle ou domestique. Nous rejetons chaque jour des micropolluants dont certains ne pourront jamais se dégrader, comme les PFAS, et dont la combinaison s’avère en outre dangereuse pour la santé humaine. La deuxième source de dégradation du grand cycle de l’eau est liée aux prélèvements excessifs. La multiplication des besoins génère en effet des déficits et des tensions, exacerbées à chaque période de sécheresse.
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Enfin, la troisième atteinte concerne les modifications morphologiques que nous avons imposées aux milieux aquatiques sans égard pour leur propre santé. Nous n’avons eu de cesse de canaliser et d’endiguer les rivières dans du béton, provoquant une déconnexion avec tout ce qui les alimente naturellement (zones humides, nappes, prairies, forêts). Plus rien ne retient l’eau dans les terres. Les rivières ne peuvent plus surmonter les vagues de chaleur ni les sécheresses, et se transforment en torrents lors des fortes pluies. Plutôt que d’alimenter les sols et les nappes, l’eau file rapidement vers l’océan.
Avec la perspective d’un réchauffement moyen de 2 °C probablement d’ici à 2050, les événements aujourd’hui qualifiés d’extrêmes vont devenir la norme. L’urgence est donc de prendre soin de ce grand cycle dont dépendent la qualité de l’eau que nous buvons, mais également la vie économique du pays et la santé des milieux naturels.
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La première étape consiste à mettre en place des mesures de prévention qui passent par une meilleure gestion des prélèvements et un effort de sobriété, ainsi que par la diminution des rejets polluants afin de ne pas aggraver la dégradation des milieux naturels.
Mais il nous faut aussi réparer les dégâts sur les milieux aquatiques, qui sont capables de filtrer les nutriments, de capter le carbone et d’absorber les excédents de pluie. Les collectivités locales sont en première ligne, et commencent à déployer un panel de solutions fondées sur la nature pour restaurer le bon fonctionnement des cours d’eau. Ces solutions, outre qu’elles servent à prévenir les risques d’inondation, en aménageant par exemple des zones d’expansion de crue en amont des zones habitées, contribuent à restaurer le fonctionnement écologique des milieux et à améliorer la qualité de l’eau.
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Effort de sobriété
Pour le moment, les contribuables sont les plus gros financeurs de ces réparations en amont, de la même façon que les usagers de l’eau potable portent, en aval, la majeure partie des dépenses de traitement de l’eau. Mais le monde économique, qui dépend largement lui aussi du grand cycle de l’eau, doit également participer à l’effort.
Le Parlement européen a d’adopté, en 2024, une mesure en ce sens, visant les industries cosmétiques et pharmaceutiques selon le principe pollueur-payeur. D’ici 2045, elles devront payer à hauteur de 80 % les coûts des traitements nécessaires pour éradiquer les micropolluants rejetés par nos stations d’épuration. C’est un bon début, qui demeure toutefois insuffisant car il faudrait dans le même temps exiger la suppression de ces rejets polluants depuis les usines.
Le 20 février, les députés français ont adopté une proposition de loi plus ambitieuse, visant cette fois les polluants éternels de sorte que les surcoûts de traitement de l’eau potable soient supportés par les plus gros émetteurs et qu’ils suppriment les rejets provenant des usines d’ici à 2030.
En outre, des usagers industriels vont accroître les prélèvements en eau et les pollutions associées, afin de refroidir les data centers indispensables au développement de l’intelligence artificielle ou de fabriquer les batteries de nos véhicules électriques. Eux aussi doivent contribuer à l’effort collectif de sobriété et de dépollution.
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Enfin, des mesures préventives devraient concerner d’autres acteurs économiques responsables des multiples pollutions qui contaminent les nappes. Dans le domaine agricole, s’il est beaucoup demander aux exploitants de renoncer à certains produits phytosanitaires dangereux pour la santé, il apparaît indispensable de faire participer à l’effort national de prévention les bénéficiaires de l’agriculture intensive : les coopératives, les industries agroalimentaires et la grande distribution, qui pourraient inciter les producteurs à adopter des pratiques agroécologiques.
Une chose est sûre, les secteurs critiques pour l’économie – l’électricité, les productions industrielles, agricoles – dépendent tous de l’état de nos rivières et de nos nappes. Tant que nous continuerons à ignorer ces dernières, à les maltraiter, à nous en dédouaner en regardant ailleurs, nous n’aurons pas fini d’en payer le prix.
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Charlène Descollonges est ingénieure hydrologue et cofondatrice de l’association Pour une hydrologie régénérative. Elle a écrit deux ouvrages : « L’Eau. Fake or Not » (Tana éditions, 2023) et « Agir pour l’eau » (Tana éditions, 2024).
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