«Le lac Léman est-il un être vivant ?» : à Lausanne, les «biorégionalistes» sauvent des rivières
Pour trouver des solutions concrètes aux problèmes écologiques, il faut s’affranchir des limites administratives et réfléchir à l’échelle des écosystèmes locaux. Reportage à la frontière franco-suisse avec des pionniers de cette approche appliquée à des cours d’eau dégradés.

«C’est sous cette voûte que disparaît le Flon.» Le décor a tout d’une scène de crime : au bord d’une petite rivière, au fond d’un vallon que le soleil rechigne à visiter, avec pour seul horizon l’immense cheminée d’un incinérateur, face au gouffre d’un tout-à-l’égout qui exhale la fumée chaude des entrailles de la ville. La victime : le Flon, une rivière qui prend sa source à une petite dizaine de kilomètres au nord de la ville de Lausanne. Le crime : avoir modifié son lit, puis l’avoir recouvert sous des pelletées de gravats et de détritus pour le faire oublier – le Flon est aujourd’hui une rivière fantôme, évacuée honteusement de Lausanne lors de sa résurgence vers le lac Léman. On connaît ici le coupable : le développement urbain au XXe siècle.
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On a aussi un certain nombre d’idées sur le mobile : une conception de l’aménagement du territoire qui ne s’encombrait pas d’idées sur l’écologie. Ce que cherche la quinzaine d’enquêteurs, en cet après-midi ensoleillé de janvier, en arpentant les environs de la rivière, c’est à mieux comprendre «l’état de santé du bassin-versant». Pour cela, ils ont un outil : un «diagnostic biorégional du territoire», une méthode dérivée du biorégionalisme, courant de pensée qui appelle à réfléchir au territoire en fonction de ses caractéristiques écosystémiques. L’enjeu de l’enquête est donc de taille : définir les modes d’organisation et les institutions selon les réalités du terrain «naturel» plutôt qu’en vertu de frontières administratives tracées à coups de règle, comme celle qui sépare la Suisse et la France en plein milieu du lac Léman.
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Connaître le chemin de l’eau de pluie à votre robinet…
Né aux Etats-Unis dans le tumulte contre-culturel des années 1970, le biorégionalisme jouit aujourd’hui d’une forte actualité éditoriale en France (1). L’un des pères de la biorégion, Peter Berg (1937-2011), assurait qu’on ne découvre jamais mieux une biorégion qu’en marchant – ce que font les enquêteurs, qui remontent bientôt une série de cascades pour s’approcher de la source du Flon. La pratique de l’arpentage permet de répondre à quelques-unes des vingt questions d’un «quiz biorégional» proposé en 1981 : connaître le chemin de l’eau de pluie à votre robinet, le type de sol sous vos pieds, les précipitations annuelles, les processus écologiques qui ont façonné les environs. «L’objet de ces enquêtes, c’est de mieux territorialiser les enjeux écologiques, explique Clémence Mathieu, paysagiste et artiste, membre du collectif Hydromondes. On peut avoir de grandes discussions sur les problèmes écologiques à l’échelle planétaire, mais les solutions sont spécifiques à chaque territoire.» Le collectif de chercheurs biorégionalistes français démarre une résidence de plusieurs années à Genève pour comprendre les dynamiques propres au bassin-versant du Léman – l’aire correspondant, à gros traits, au périmètre qui alimente le lac en eau.
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«Il y a des rivières enterrées sous la plupart des grandes villes, dont on a oublié l’existence», racontent les membres du collectif suisse Affluent, qui guident ce jour-là ceux de Hydromondes. Et de rappeler que la Bièvre, bétonnée sous Paris, a été excavée en aval, lorsqu’elle s’échappe de la capitale. «Le dérèglement climatique rend plus urgents les enjeux de l’eau, poursuivent-ils. Les rivières catalysent notre conception de ce qu’est l’eau sur un territoire, parce que c’est un objet simple : on voit de l’eau, et elle coule. Au travers du Flon, on parle d’autres objets urbanistiques plus abstraits : par exemple, là, nous sommes sur un remblai principalement constitué de terres toxiques.» Creuser le sol n’aboutit pas toujours à des découvertes plaisantes.
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Comprendre le territoire, c’est un peu «faire de l’acupuncture»
Les enquêteurs se tiennent, en effet, sur une butte d’une trentaine de mètres, au-dessus du vallon encaissé où serpente le Flon. Quelques blocs de glace s’agrippent aux moraines, des bouleaux et des pins éprouvés par l’hiver ont poussé à même les tas de molasse, la terre boueuse et verdâtre constituée de sédiments charriés par les glaciers voisins, qui a servi à édifier la cathédrale de Lausanne. En haut de la butte : l’usine de Tridel, un incinérateur flambant neuf. Sous les pieds de l’usine : des terres constituées, pour bonne part, des cendres de l’ancien incinérateur, dont il ne reste que quelques ruines en aval du Flon. En témoignent les panneaux de la ville qui alertent sur la contamination à la dioxine, et les coupures de presse placardées sur un grillage qui présentent le quartier du Vallon comme «l’éternel gouffre à ordures de Lausanne».
Cette histoire de désindustrialisation est mal connue des nouveaux arrivants qui gentrifient le quartier. Les membres d’Affluent se sont donc mis en tête de «reconstruire» la rivière – autrement dit, de lui dessiner un nouveau parcours artificiel pour qu’elle traverse à nouveau la ville. Une manière, avancent-ils, de «poser la question de ce qu’est la distinction entre nature et culture autour d’un cas pratique», tout en proposant des mesures pour éviter que l’initiative ne devienne un énième exemple de «gentrification verte».
Pour l’ethnologue Marin Schaffner, l’une des voix de la biorégion en France, l’enjeu de ces enquêtes est «de prendre au sérieux la question : le bassin-versant du Léman est-il un être vivant ? Quel est l’état de santé des eaux du Léman ? Où est son cœur ?» Comprendre le territoire, explique-t-il, c’est un peu «faire de l’acupuncture». Autrement dit : repérer les nœuds où se concentrent les enjeux les plus urgents, afin de «dégager des clés d’orientation pour habiter la Terre de façon véritablement écologique». Face à la complexité des territoires et des interactions entre les êtres vivants qui les peuplent, les aménageurs fantasment un système d’information géographique (SIG) omniscient, une sorte de double numérique du monde où toutes les informations seraient consignées sous forme de carte. Les biorégionalistes font le pari inverse : «Il est impossible de tout connaître exhaustivement, observe Clémence Mathieu. Alors il vaut mieux chercher les points clés, les endroits qui synthétisent le mieux les différents éléments que nous étudions, qu’il s’agisse de dynamiques hydrographiques, de solidarités sur le territoire, du réseau sociotechnique ou des mythologies propres à un lieu.»
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Charge aux «communautés habitantes» de s’organiser par elles-mêmes
Les mythologies qui s’entrecroisent à un autre de ces points d’acupuncture, lors d’un arpentage sur l’Arse, un affluent du Rhône qu’il rejoint près de Genève, sont coriaces : de part et d’autre d’un pont routier, il y a la frontière entre la France et la Suisse ; sous ce château d’eau de l’Europe, le Cern creuse ses tunnels à la recherche du boson de Higgs ; à quelques centaines de mètres en amont, une station d’épuration Suisse, qui retraite les eaux françaises (déjà passées par les soins d’une station française) pour les adapter aux normes helvètes ; en aval, une prise d’eau pour les besoins de l’agriculture. Pris au sérieux, le biorégionalisme nous amènerait à proposer d’autres institutions, capables d’enjamber cette frontière et ses normes qui imposent de traiter deux fois la même eau.
Pour les faire advenir, les biorégionalistes cherchent «les bons endroits ou les bonnes situations à revaloriser pour accompagner les habitants d’un territoire à prendre en charge leur organisation politique», précise Marin Schaffner. Pour l’heure, les leviers qu’actionne Hydromondes sont de l’ordre de l’éducation populaire : après le travail de terrain, le collectif d’artistes et de chercheurs organise des restitutions sous forme d’expositions, de cartes sensibles annotées, de croquis explicatifs du paysage. Charge aux «communautés habitantes» (c’est ainsi qu’on appelle les citoyens en langage biorégional, en désignant aussi le reste du monde vivant) de s’organiser par elles-mêmes pour modifier les pratiques agricoles, activer des luttes sociales et s’entendre sur des désirs communs.
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Clément Novaro, architecte et membre de Hydromondes, détaille : «Si nous sommes peu amenés à nous demander comment nous souhaitons faire de la politique, c’est parce que nous manquons d’espaces et de rites dédiés à ces assemblées populaires. Nos représentations cartographiques forment une base pour tester des processus de démocratie de l’eau.» Gilles Mulhauser, directeur général de l’office cantonal de l’eau de Genève, ne dit pas autre chose lorsqu’il assure qu’«aujourd’hui, il vaut mieux une bonne pièce de théâtre qui imagine ce qu’il se passerait lors d’une crue millénale qu’un énième document protocolaire sur le sujet».
Le collectif Hydromondes s’est déjà livré à des diagnostics biorégionaux dans le territoire du bassin d’Uzès (Gard) et le long du Rhône. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la résidence dans le Léman est née des «Parlements du Rhône», eux-mêmes inspirés par la Convention citoyenne sur le climat : les biorégionalistes ont été déçus par cette dernière. Le recul d’Emmanuel Macron sur les propositions des cent cinquante citoyens tirés au sort montre, pour eux, qu’une institution alternative ne saurait être pilotée par un pouvoir peu soucieux du vivant.
Les deux arpentages, le long du Flon et de l’Arve, ouvrent deux horizons enthousiasmants. La prochaine étape consiste à trouver des espaces de discussion entre des acteurs aux intérêts divergents, comme les industries chimiques et les distributeurs d’eau potable. Une autre paire de manches. Mais, cette fois, les communautés des territoires sont outillées pour participer à la discussion.
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(1) Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï, par Alain Deneault (Lux, 2024) ; Qu’est-ce qu’une biorégion ? par Marin Schaffner et Mathias Rollot (Wildproject, 2024) ; Réhabiter le monde. Pour une politique des biorégions, par Agnès Sinaï, («Anthropocène», Seuil, 2023).