Teresa Ribera : « Si nous ne garantissons pas la sécurité climatique, la sécurité en Europe sera impossible »
La vice-présidente de la Commission européenne, l’Espagnole Teresa Ribera, défend, dans un entretien au « Monde », la nécessaire poursuite des efforts de transition écologique, garants de l’autonomie stratégique du continent.
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14 mars 2025
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Teresa Ribera, première vice-présidente exécutive de la Commission européenne pour une transition propre, juste et compétitive et commissaire à la concurrence, à Paris, le 10 mars 2025.
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Teresa Ribera, première vice-présidente de la Commission pour une transition verte, juste et compétitive, revient sur les attaques « populistes » contre le pacte vert européen et les difficultés de l’Union européenne (UE) à se passer des énergies fossiles. La socialiste espagnole reconnaît avoir « peur d’une Europe divisée autour des objectifs du pacte vert » et admet que l’inscription dans la loi d’une baisse de 90 % des émissions de CO2 en 2040 « n’est pas gagnée ».
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Est-il toujours possible de défendre l’environnement en Europe, alors que les attaques contre la transition écologique sont un levier du populisme ?
Plus que jamais. L’abandon n’est pas une option. Le changement climatique ne disparaîtra pas parce que quelques-uns ne veulent pas en parler. Nous devons éviter la tentation populiste de démanteler l’agenda vert. Il est impossible d’imaginer une industrie viable, aujourd’hui et à plus long terme, si elle n’est pas économe en ressources et résiliente au changement climatique. L’agenda vert est un agenda d’innovation et de compétitivité.
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L’Europe a reculé sur certains textes emblématiques du pacte vert, comme la loi sur la restauration de la nature. Est-ce que ce recul va se poursuivre ?
Il est très important de garder tous les objectifs que l’on s’était donnés. Démanteler ou retarder l’agenda vert serait myope parce que cela reviendrait à accroître notre insécurité, à nous fragiliser. Le concept de sécurité doit aussi inclure la sécurité face aux dangers du réchauffement climatique. Celui-ci a un coût humain, pour la biodiversité et l’économie. Le produit intérieur brut mondial diminuera de 12 % pour chaque degré d’augmentation de la température, selon la dernière analyse [de mai 2024] du National Bureau of Economic Research [Etats-Unis]. La sécurité en Europe sera donc impossible si nous ne garantissons pas la sécurité climatique.
Craignez-vous que l’objectif de 2035 pour la fin du moteur thermique soit repoussé ?
J’ai peur d’une Europe divisée autour des objectifs du pacte vert, mais, selon moi, il n’y a pas de risque que cet objectif de 2035 soit modifié. Que l’industrie soit performante aujourd’hui est important, mais le plus important est qu’elle le reste. L’accord de Paris sur le climat est la boussole d’un modèle de production plus sûr et plus durable qui évitera des coûts énormes à nos industries.
Il y a dix jours, j’étais à Delhi et j’ai été impressionnée par les performances de l’Inde dans la transformation de son système énergétique : énergies renouvelables, stockage, numérisation, réseaux, capture et utilisation du CO2, hydrogène… L’Europe va-t-elle renoncer à l’opportunité d’entreprendre une transformation profonde associée à la compétitivité ou à l’innovation ?
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Faut-il maintenir le marché carbone ETS 2, qui doit démarrer en 2027 et couvrir les émissions du transport routier et du bâtiment ?
On verra.
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La directive « Habitat » est rouverte pour abaisser le statut de protection du loup. Craignez-vous un affaiblissement de la protection d’autres espèces ?
La décision de la Commission de changer le loup d’annexe [d’espèce strictement protégée à espèce protégée] a été très contestée. Elle donne davantage de flexibilité aux Etats membres. C’est à chaque pays de décider comment il veut protéger le loup, sur la base de l’évolution de l’espèce. Est-ce que cela peut concerner d’autres animaux ? Oui, mais c’est peu probable, car cela nécessiterait un long processus.
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Les Etats-Unis sont sur le point de sortir une nouvelle fois de l’accord de Paris sur le climat, l’Argentine pourrait suivre, et la limite de 1,5 °C de réchauffement a été dépassée en 2024. Peut-on considérer ce traité comme « mort » ?
Non, il fonctionne, puisque, en dix ans, on est parvenus à réduire les risques liés à la hausse des températures : on se dirige vers un réchauffement climatique non plus de 4 °C à la fin du siècle, mais de 2,7 °C. Cela ne suffit pas. Il faut accélérer. Il est inacceptable de rester les bras croisés. Construire une Europe plus sûre n’est pas possible sans l’accord de Paris.
Quand la Commission présentera-t-elle sa proposition législative pour le nouvel objectif de réduction de 90 % des émissions de gaz à effet de serre en 2040 ?
Au deuxième trimestre. Il faudra ensuite l’accord du Parlement et des Etats. Ce n’est pas encore gagné. La politique en Europe se concentre davantage sur la sécurité physique traditionnelle que sur la sécurité économique permise par la décarbonation de l’énergie.
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Comment relancer le multilatéralisme pour le climat sans les Etats-Unis ? L’UE peut-elle payer à la place des Etats-Unis pour aider les pays du Sud qui réclament des financements ?
Chacun doit faire selon ses capacités. Il est très important que les banques de développement augmentent leurs financements. L’UE doit faire ses efforts, mais je ne crois pas qu’elle puisse compenser le retrait de l’administration américaine.
Afin d’amadouer Donald Trump, qui menace d’augmenter les droits de douane, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, propose d’acheter plus de gaz naturel liquéfié (GNL) américain. Est-ce une bonne chose à l’heure où l’UE doit sortir des énergies fossiles ?
L’UE doit sortir des énergies fossiles pour le climat mais aussi pour des raisons économiques : elle a économisé environ 100 milliards d’euros au cours de la période 2021-2023 grâce aux nouvelles capacités solaires et éoliennes de production d’électricité. Mais il existe des contrats d’achats de GNL en cours d’exécution, qui vont continuer à courir. Pour le reste, ce sont les entreprises qui achètent du GNL, pas les gouvernements.
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Les Européens achètent encore du GNL russe. La présentation de la feuille de route pour la sortie des énergies fossiles russes a été sortie de l’agenda de la Commission. Pourquoi ?
Le travail est encore en cours, il faut veiller à ne pas mettre en danger la sécurité économique, énergétique et commerciale de l’Union. Le moyen le plus simple pour ne plus acheter de GNL russe, ce serait de passer par les sanctions. Mais cela demande l’unanimité des Etats membres [et n’est donc pas possible à cause de l’opposition de certains, comme la Hongrie].
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Audrey Garric et Virginie Malingre (Bruxelles, bureau européen) à suivre sur Le Monde