« La Nature en révolution », et « La Terre perdue » : quand l’Occident met la planète au travail
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Au sein d’une histoire environnementale en pleine effervescence, deux ouvrages collectifs très réussis proposent une synthèse axée sur les trois derniers siècles en Europe et aux Etats-Unis.
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27 mars 2025
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« Au pays noir », de Constantin-Emile Meunier (vers 1893) : exploitation de la houille dans le Hainaut, en Belgique
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« La Nature en révolution. Une histoire environnementale de la France, 1780-1870 (volume 1) », de Jean-Baptiste Fressoz, François Jarrige, Thomas Le Roux, Corinne Marache et Julien Vincent, La Découverte, 320 p., 24 €, numérique 18 €.
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« La Terre perdue. Une histoire de l’Occident et de la nature. XVIIIe-XXIe siècle », sous la direction de Steve Hagimont et Charles-François Mathis, Tallandier, 448 p., 26 €, numérique 19 €.
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Le présent stimule toujours les questions que l’on pose au passé. Il est dès lors à la fois logique et utile que les préoccupations actuelles sur le devenir de la planète orientent une partie de l’historiographie. Les prémices d’une histoire environnementale sont apparues aux Etats-Unis dès les années 1970, mais c’est surtout à partir des années 2000 que les travaux se sont multipliés : il ne s’agit pas seulement d’une histoire de l’environnement, pensée comme celle des milieux au sein desquels l’humanité a successivement vécu, mais d’une analyse fouillée des interactions réciproques entre l’humain et la nature. Le premier transforme constamment la seconde par son action et la seconde aiguille chez le premier curiosité, peur, désirs de prédation et réflexes de protection, tout en ordonnant au moins en partie la matérialité de sa vie en société.
Si des ouvrages d’un grand intérêt ont été publiés depuis une vingtaine d’années, le temps des premières synthèses est venu. En témoigne la parution en ce même mois de deux collectifs, La Terre perdue. Une histoire de l’Occident et de la nature. XVIIIe-XXIe siècle, dirigé par Steve Hagimont et Charles-François Mathis, et le premier volume de La Nature en révolution. Une histoire environnementale de la France, 1780-1870 (qui en comptera trois), coécrit par Jean-Baptiste Fressoz, François Jarrige, Thomas Le Roux, Corinne Marache et Julien Vincent.
Les auteurs de La Nature en révolution contribuent aussi, pour la plupart, à La Terre perdue, dont l’un des maîtres d’œuvre, Charles-François Mathis, participera activement au deuxième volume d’Une histoire environnementale de la France, à paraître en mai : les croisements sont multiples et les approches communes, sous des formes un peu différentes. La Terre perdue fait ainsi se succéder trente brefs chapitres, sans notes de bas de page, peut-être en visant un public plus large, alors que La Nature en révolution privilégie des chapitres moins nombreux, mais plus fouillés.
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Un temps décisif
La Terre perdue présente de grandes qualités, mais aussi le défaut de fragmentation des ouvrages collectifs comme il ne cesse d’en paraître aujourd’hui : la synthèse par une seule plume est-elle devenue un gros mot ? De son côté, La Nature en révolution prend davantage le risque du rassemblement, même si tous les chapitres, très bons, n’égalent pas l’original portrait de la France du XIXe siècle « en tonnes », qui ouvre l’ouvrage, où il s’agit de compter la masse de toutes les matières extraites, importées ou exportées qui alimentent alors son économie, bref d’approcher le pays à travers son « empreinte matérielle ».
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Dans les deux cas, la focale est doublement limitée, d’une part au monde occidental, et même seulement à la France pour l’un des deux ouvrages, d’autre part à un, deux ou trois siècles du monde contemporain, depuis la fin du XVIIIe siècle. D’autres recherches sont donc possibles sur d’autres lieux et dans d’autres temps – de fait, il en existe de nombreuses –, d’autres synthèses aussi. Il n’empêche que ces deux livres, globalement très réussis, rendent compte d’un temps décisif en des lieux, l’Europe et les Etats-Unis, où les façons d’extraire des richesses naturelles, de produire des biens et de construire des relations avec le reste du vivant ont déterminé des manières de penser et de faire à l’échelle mondiale.
Le monde contemporain est indubitablement celui d’un basculement du rapport à la nature, lié en grande partie à l’industrialisation, mais il est aussi celui d’une conscience très précoce des dangers de ce basculement. « On dirait que l’homme est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable », écrivait déjà le naturaliste Jean-Baptiste de Lamarck en 1820, pessimisme que le géographe anarchiste Elisée Reclus, pionnier des combats écologiques, ne partageait pas, même si, en 1869, il notait que les hommes sont des « agents géologiques » qui ont « transformé de diverses manières la surface des continents, changé l’économie des eaux courantes, modifié les climats eux-mêmes, déplacé les faunes et les flores ».
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Une analyse critique de la modernité
Cela, La Terre perdue comme La Nature en révolution le montrent très bien dans des développements consacrés, par exemple, à la transformation des forêts en lieux de production de bois, à la canalisation des fleuves ou encore à l’aménagement des territoires. « Dominer les mers et les océans », « Une nature pilotée », « La mise au travail des fleuves et des rivières » : les titres de certains chapitres de La Terre perdue en disent long, comme celui du livre d’ailleurs. Les auteurs savent cependant aussi rendre compte de l’émergence de sentiments différents de la nature, comme de luttes destinées à la préserver ou à commercer différemment avec elle.
Les deux ouvrages, en définitive, partagent la même ambition d’une analyse plus critique de la modernité, telle que celle-ci s’est développée depuis les Lumières, afin de réfléchir aux possibles qui s’offrent à nous dans l’urgence actuelle de la catastrophe environnementale. La Nature en révolution met par exemple en perspective le poids relatif du XIXe siècle dans les dommages actuels : entre 1789 et 1870, la France, qui s’industrialisait lentement, a injecté 1,5 milliard de tonnes de CO2 dans l’atmosphère (ce qui représente l’équivalent de trois ans d’émissions aujourd’hui). En important peu, en fondant son agriculture et son industrie sur des sources d’énergie diversifiées présentes sur son sol, elle a su talonner la puissance économique de la Grande-Bretagne tout en étant responsable de cinq fois moins d’émissions : peut-être est-ce là une leçon pour l’avenir.
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27 mars 2025
Lire un extrait de « La Nature en révolution » sur le site des éditions La Découverte.