Après la condamnation de Marine Le Pen, le danger du poison anti-juges
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La folle machine médiatique est lancée à plein régime, la logorrhée se répand, envahit les ondes, squatte les écrans, diffuse un discours nauséabond néo-trumpien à la sauce Rassemblement national. Un tourbillon de paroles sans queue ni tête, dont le seul but consiste à noyer la vérité des faits dans un océan de déclarations douteuses. Au RN, tout a semblé vaciller pendant un instant face au choc de la décision, tant la leader d’extrême droite s’était refusée à préparer les troupes au pire.
Après ce moment d’errement, très vite, la riposte s’est organisée et les éléments de langage se sont coordonnés. Par Marine Le Pen elle-même qui, sur TF1, plaidait «le désaccord administratif avec le Parlement européen» au mépris du délibéré – coupable, faut-il le rappeler. Par ses envoyés dans l’hémicycle, mardi 1er avril, lors des questions au gouvernement, qui n’ont eu de cesse de minimiser, distordre, remettre en cause le travail de la justice, dénoncer un prétendu «système». Par ses émissaires sur les plateaux de la sphère Bolloré qui agitent sans vergogne les concepts complotistes d’Etat profond, criant à la mort de la démocratie. Par tous les anonymes qui, sur les réseaux sociaux, menacent les trois juges du dossier, placés sous protection policière. Par tous ceux qui agitent l’idée d’un pseudo «gouvernement des juges».
Face à ses attaques, le Premier ministre, François Bayrou, et le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, ont affirmé dans l’hémicycle leur soutien inconditionnel aux juges. Mais le mal est déjà fait lorsque Bayrou évoque des «interrogations» sur la question de l’exécution provisoire, ou exprime son «trouble», prenant le risque d’alimenter le doute. Il n’y a pas de «trouble», il y a des preuves accumulées, des peines prononcées, des coupables désignés. Marine Le Pen, comme tout citoyen, a pu s’en remettre à la cour d’appel qui a annoncé mardi pouvoir «rendre une décision à l’été 2026». D’ici là, les politiques n’ont rien à gagner, quel que soit leur bord, à entretenir l’ambiguïté sur l’indépendance de la justice.
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Marine Le Pen voudrait être traitée comme une victime, mais les Français ne sont pas dupes
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Les faits reprochés à Marine Le Pen et la vingtaine de personnes condamnées lundi 31 mars dans l’affaire des assistants parlementaires européens du RN sont graves. On parle quand même de plusieurs millions d’euros d’argent public sciemment détournés au profit du parti d’extrême droite, au mépris flagrant de toutes les règles du Parlement européen. Dans une inversion des valeurs qui doit tous nous interroger, la triple candidate à la présidentielle, qui a été déclarée coupable au terme d’un procès accablant pour elle et ses troupes, tente – avec un certain succès médiatique et politique – de se faire passer pour la victime d’un procès forcément politique. Alors que, malgré l’évidence, elle n’a reconnu aucun manquement, s’enfermant dans un grossier déni avec une stratégie de défense à côté de la plaque, il n’est guère étonnant que le tribunal n’ait pas fait preuve de la moindre mansuétude à son égard.
Que Marine Le Pen ait été lourdement condamnée et déclarée inéligible, c’est tout simplement normal tant sa probité pose question dans cette affaire. Que cette peine soit assortie d’une exécution provisoire, donc sans possibilité de recours avant le procès en appel, voilà le seul sujet qui mérite débat, même s’il faut dire qu’elle n’a pas été plus maltraitée que la moyenne. Cela lui offre en tout cas une tribune pour un exercice de victimisation dans lequel elle a reçu jusqu’au soutien du Premier ministre – qui aurait mieux fait de se taire plutôt que d’exprimer son «trouble», alors qu’il est lui-même dans l’attente d’un procès en appel dans une affaire équivalente mais d’une moindre ampleur. Alors que la Cour d’appel, sous pression du ministre de la Justice, a assuré que Marine Le Pen aura droit à un nouveau procès avant la prochaine élection présidentielle, voilà qui devrait solder cette séquence navrante qui s’est transformée en une remise en cause de l’Etat de droit. Où on a entendu bien des (ir)respondables publics placer la souveraineté populaire comme seul juge de paix de notre démocratie, au mépris de la justice et de l’ensemble des contre-pouvoirs. Cette dérive illibérale, qu’on la qualifie de berlusconisation ou de trumpisation, doit nous alerter et même nous inquiéter.
Changer la loi en urgence d’ici la prochaine présidentielle, comme l’extrême droite, une bonne part de la droite (laquelle a toujours été un frein à une moralisation de la vie publique) et même au-delà le souhaitent, voilà qui ne serait pas sain. Une majorité de Français semble d’ailleurs plus mature que leurs représentants, si l’on en croit les études d’opinion publiées ces derniers jours. Selon un sondage Elabe pour BFMTV réalisé le 31 mars, 57 % des Français considèrent que la condamnation de Marine Le Pen est normale au vu des faits reprochés mais, surtout, 68 % des Français, qui en mesurent parfaitement les conséquences, estiment que l’exécution provisoire de son inéligibilité est juste. Ils sont en outre 59 % à réfuter les propos tapageurs de Jordan Bardella sur la «démocratie Française qui est exécutée». Alors que le festival des outrances occupe le devant de la scène médiatique et qu’une partie de la classe politique donne le sentiment de faire corps avec Marine Le Pen pour faire reculer l’exigence de probité, voilà qui a quelque chose de rassurant.
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Jonathan Bouchet-Petersen