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Etats-Unis : à la Maison Blanche, cent jours de vengeance tous azimuts pour Donald Trump

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Le président américain, qui passe ce mercredi 30 avril le cap des cent jours depuis son retour au pouvoir, s’est attaqué depuis trois mois à tous ceux qui se sont opposés à lui lors de son premier mandat – et après. Y compris d’anciens alliés.

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Samuel Ravier-Regnat
 29 avril 2025
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«Je suis votre guerrier. Je suis votre justice. Et à ceux qui ont été lésés et trahis, je suis votre vengeance.» Ainsi s’exprimait Donald Trump devant ses partisans réunis à National Harbor, dans le Maryland, un jour de mars 2023. A l’époque, le milliardaire en campagne pour un second mandat à la Maison Blanche promettait déjà de «nommer un véritable procureur spécial pour poursuivre le président le plus corrompu de l’histoire des Etats-Unis d’Amérique, Joe Biden, et toute sa famille de criminels». Deux années ont passé depuis, et Donald Trump a gagné son pari présidentiel.

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Aussitôt investi, le dirigeant d’extrême droite, qui passera ce mercredi 30 avril le cap des cent jours depuis son retour au pouvoir, s’est lancé publiquement, à coups de décrets, dans une entreprise de vengeance tous azimuts contre ceux qu’il considère comme ses ennemis politiques. Dans son viseur figurent notamment son prédécesseur, Joe Biden, et son adversaire lors de l’élection de 2024, Kamala Harris, tous les deux privés fin mars de leur habilitation secret-défense. Devenu président en 2021, Joe Biden avait pris une décision similaire à l’encontre de Donald Trump, dans la foulée de l’assaut contre le Capitole mené par les soutiens de ce dernier.

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Attaques contre d’anciens alliés

Mais le spectre des attaques trumpistes est beaucoup plus large. Elles visent des opposants politiques, figures du camp démocrate, et des institutions jugées trop «woke» ou trop «marxistes» par le Président, comme les prestigieuses universités du nord-est du pays ou le centre culturel Kennedy, à Washington.

Elles frappent aussi d’anciens alliés, avec lesquels il a gouverné lors de son premier mandat. A peine réinstallé dans le Bureau ovale, l’homme d’affaires a ainsi mis fin au dispositif public de protection policière dont bénéficiaient Anthony Fauci, son conseiller santé au temps de la pandémie de Covid-19, et John Bolton, son ancien conseiller à la sécurité nationale. Tous les deux, pourtant, ont été visés par des menaces de mort, mais Donald Trump leur reproche de s’être opposés à lui pendant son premier mandat.

Peu soucieux des normes démocratiques et de la séparation des pouvoirs, plus indépendant des figures traditionnelles du Parti républicain qu’au cours de son premier mandat, le Président est allé encore plus loin, début avril, en réclamant à la justice des enquêtes contre deux ex-collaborateurs. L’un d’eux, Christopher Krebs, ancien directeur de l’agence de cybersécurité américaine, avait été limogé en novembre 2020 après avoir conclu dans un rapport à l’absence de fraude lors de l’élection présidentielle. Donald Trump, qui au même moment criait sans preuve au scandale politico-judiciaire, n’avait guère apprécié.

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Procureurs limogés

«Bien sûr, il y a déjà eu des présidents qui ont cherché à rendre la vie inconfortable à leurs opposants. Nixon, par exemple, était tristement célèbre pour sa “liste d’ennemis” et il a cherché à utiliser le fisc pour se venger de ses adversaires. Mais, avec Donald Trump, nous sommes dans un territoire sans précédent en matière de vengeance», assure l’universitaire américain Lawrence Douglas, professeur de droit au Amherst College, dans le Massachusetts. «Donald Trump fait deux choses qui le distinguent de ses prédécesseurs, complète Jon Rogowski, professeur de science politique à l’université de Chicago. Un, il exige une loyauté absolue de la part des membres de l’administration et coupe les liens avec tous ceux qui osent remettre en question son leadership. Deux, il est entré en fonction avec en tête un groupe d’ennemis politiques qu’il avait l’intention de cibler.»

Premier président de l’histoire des Etats-Unis à être condamné au pénal – pour «falsifications comptables» dans le cadre de l’affaire dite Stormy Daniels –, inculpé dans une série d’autres procédures, le chef d’Etat a commencé par régler ses comptes avec les représentants de l’institution judiciaire. Et notamment le ministère de la Justice, qu’il décrivait pendant sa campagne comme un «ministère de l’Injustice», à la solde de «la gauche radicale».

Dès le mois de janvier, une dizaine de procureurs fédéraux et d’employés du ministère qui avaient travaillé sur les deux enquêtes fédérales visant le milliardaire ont été limogés. Motif invoqué par le gouvernement : il était impossible de «se fier à eux pour appliquer loyalement le programme du Président à cause de leur rôle significatif dans les poursuites» contre celui-ci. Le procureur spécial en charge de ces enquêtes, Jack Smith, avait démissionné avant même l’investiture.

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«Atmosphère d’intimidation»

Au FBI, placé sous l’autorité du fidèle trumpiste Kash Patel, des enquêtes en vue de licenciement ont été ouvertes contre plusieurs dizaines d’agents mobilisés par l’enquête sur l’assaut du Capitole – une affaire qui a valu au milliardaire, en août 2023, une inculpation pour «complot contre l’Etat américain». «Nous nous retrouvons dans une situation effrayante, avec un exécutif qui donne la priorité aux actes de représailles et qui le fait […] en contournant les garanties et les normes traditionnelles», s’inquiétait début avril, dans le New York Times, l’ancien procureur Sean Brennan, lui aussi limogé après avoir travaillé sur les événements du Capitole.

Les recours judiciaires contre les décrets présidentiels sont d’autant plus difficiles que les grands cabinets d’avocats subissent aussi les mesures de rétorsion de l’administration. Au mois de février, le cabinet Covington & Burling, qui avait représenté l’ancien procureur spécial Jack Smith, a perdu ses habilitations de sécurité – sans que Donald Trump ne dissimule ses intentions vengeresses. Ainsi les représailles trumpiennes servent-elles aussi un objectif de dissuasion : faire savoir à toute voix critique qu’elle subira les foudres présidentielles si elle ose s’exprimer.

«Cela permet d’installer une atmosphère d’intimidation, note Lawrence Douglas, du Amherst College. Toute dissidence transforme un opposant en ennemi et menace de transformer un ennemi en criminel. C’est une tactique tout droit sortie du manuel autoritaire.» Une tactique qui semble fonctionner jusque dans les rangs du Parti républicain, à en croire la sénatrice de l’Alaska Lisa Murkowski, l’une des rares figures du «Grand Old Party» à tenir tête au chef de l’Etat. «Nous avons tous peur, confiait-elle le 17 avril, à l’occasion d’un événement à Anchorage, la plus grande ville de l’Alaska. Je suis moi-même souvent très anxieuse à l’idée de dire ce que je pense, car les représailles sont réelles. Et ce n’est pas normal.»

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Procès à gogo et «fake news» : dans le viseur de Donald Trump, les grands médias américains encaissent les coups

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Depuis le début de son second mandat, le harcèlement de Donald Trump envers les journalistes a repris de plus belle. Les enjeux financiers font désormais plier certains médias privés, créant des précédents inquiétants pour la liberté de la presse.

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Abel Berthomier
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«Fake news !» Dans la bouche de Donald Trump, cette accusation, maintes fois lancée en meeting et sur les réseaux sociaux, est devenue une simple interjection. L’obsession du président étasunien pour contrôler le discours autour de sa personne ne date pas de son second mandat. Depuis 2016, il multiplie les invectives voire les insultes contre tous les journalistes qui osent faire leur travail d’information.

Mais depuis sa réélection, en novembre 2024, la croisade de Trump prend un tournant inquiétant. Le Président est engagé dans des procès pour diffamation contre plusieurs chaînes de télévision. «Il y a une judiciarisation de son rapport avec les médias, ce qui n’était pas le cas pendant son premier mandat», analyse Alexis Pichard, auteur de Trump et les médias, l’illusion d’une guerre (VA Editions, 2020).

Plus personne n’échappe à cette guerre permanente visant à contrôler son propre récit. Pas même la très trumpienne Fox News, qu’il accuse d’avoir diffusé un sondage de popularité en sa défaveur, à l’occasion des cent jours de sa présidence : sur son réseau Truth Social, le 24 avril, le Président s’en est pris directement au magnat Rupert Murdoch, qui contrôle la chaîne. «Sa stratégie est d’accabler tous les médias qui sortent de son récit», résume Alexis Pichard.

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La licence de diffusion en jeu

L’une des dernières cibles dans le viseur de Trump est la chaîne CBS, parmi les plus regardées du pays, et son émission d’information 60 Minutes. En novembre, le président a accusé la chaîne d’avoir coupé une interview de Kamala Harris à l’avantage de la candidate démocrate. Malgré le démenti de la chaîne, rushes à l’appui, le président lui réclame toujours 20 milliards de dollars. «Ils devraient perdre leur licence !» s’énerve-t-il sur Truth Social le 14 avril.

Cette licence, nécessaire aux chaînes pour diffuser, est un épouvantail souvent agité par Donald Trump. Depuis 2023, le président ne cache plus son souhait d’exercer un contrôle direct sur la FCC (Federal Communication Commission), l’agence qui renouvelle l’autorisation de diffusion tous les huit ans, pour l’instant indépendante de l’exécutif.

Mais révoquer la licence d’une chaîne n’est pas encore envisageable, et Donald Trump le sait bien. «Je ne pense pas qu’il le fasse, d’un point de vue constitutionnel. La CBS pourrait porter l’affaire en justice et la Cour suprême lui réhabiliterait à coup sûr, au nom du Premier amendement», anticipe Alexis Pichard. Alors le président, faute d’armes plus efficaces, place ses pions et compte sur son influence indirecte. Dix jours après son élection en novembre, il nomme Brendan Carr à la tête de la FCC. Allié de Trump, l’homme avait participé à l’élaboration de la feuille de route «Projet 2025», bible des ultraconservateurs américains dont les principes se retrouvent dans la politique actuelle du président.

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Pressions financières

Même sans révoquer de licences, la FCC peut exercer une pression financière indirecte sur les chaînes dans le viseur de Trump, car c’est à elle d’approuver les grandes opérations de fusion-acquisition entre médias. Comme le projet de fusion entre Paramount (société mère de CBS) et Skydance, qui risque d’être freiné par le bras de fer entre Trump et la chaîne.

C’est dans ce contexte que Bill Owens, producteur de «60 Minutes» pour CBS et devenu la bête noire de Trump, a démissionné, le 22 avril. «C’est un gage donné à Donald Trump pour désamorcer la guerre, décrypte Alexis Pichard. Ils sont aussi revenus sur les politiques de diversité et d’inclusion, pour aller vers un compromis.»

Car quand un grand média plie, c’est souvent pour des raisons financières, estime le spécialiste : «Les conglomérats financiers [qui possèdent les médias attaqués] ont des intérêts qui les amènent à négocier avec Trump. C’est ça, le talon d’Achille : ces fusions-acquisitions qu’ils mènent en parallèle les forcent à chercher la mansuétude de Trump et de son administration.»

Autre symbole inquiétant, l’accord à l’amiable signé en décembre 2024 par ABC News. Attaquée en diffamation par Trump, la chaîne a accepté de payer 15 millions de dollars au milliardaire pour mettre fin aux poursuites. «De toute évidence, ABC News souhaite avoir accès à l’administration Trump [depuis] son retour au pouvoir. Et sa maison mère, Disney, a de nombreux intérêts commerciaux», expliquait alors le journaliste David Folkenflik sur la NPR. «Ça crée un précédent douteux, l’impression que les médias capitulent», s’inquiète Alexis Pichard.

Le glissement récent du Washington Post suit la même logique. Historiquement au centre gauche, le quotidien n’hésitait pas à critiquer le président républicain lors de son premier mandat. Mais depuis son rachat en 2013 par Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon impose une dépolitisation croissante de la ligne éditoriale, allant jusqu’à la censure d’une caricature le visant. Pour Alexis Pichard, inutile de chercher bien loin : «Bezos essaie de décrocher des contrats publics pour sa société spatiale Blue Origin.»

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Médias publics menacés

Les médias publics, dépendants de l’argent fédéral, ne sont pas non plus épargnés par Donald Trump, qui dispose contre eux d’armes beaucoup plus directes. En mars, il a ainsi décidé de démanteler la radio publique Voice of America. Heureusement pour les 1 300 employés de cette station qui émet dans le monde entier, un juge fédéral s’est opposé à cette décision le 22 avril.

Mais le président étasunien ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Dans une note révélée par la NPR le 15 avril, l’administration Trump explique son intention de couper tous les financements fédéraux pour les médias publics – comme la chaîne de télévision PBS ou la radio NPR – qualifiées par le président de «monstres de la gauche radicale». Le document devrait être présenté au Congrès le 28 avril.

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Abel Berthomier et Samuel Ravier-Regnat à suive sur Libération

 29 avril 2025

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