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Guiliano da Empoli et les nouveaux prédateurs

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 Thierry SALOMON
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Résumé Auteur des « Ingénieurs du chaos » puis du « Mage du Kremlin » Guiliano da Empoli nous alerte dans son nouvel essai « L’Heure des prédateurs » sur nos nouveaux colonisateurs de la tech et de l’IA qui développent leurs projets dans des entreprises privées sans aucun contrôle public ni garde-fous.
Pris en étau entre les anciens et les modernes, entre la primauté de la force brutale (Poutine, Trump) et la nouvelle vague de ces oligarques de la tech qui menacent de remplacer la conscience humaine par des machines, l’Europe représente pour lui encore un obstacle à leur dessein. Mais pour résister, elle doit imaginer un destin différent. Résister et créer …
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Billet Extrait de l’interview de Guiliano da Empoli dans « Les Matins de France Culture », 14 avril 2025
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Guillaume Erner : Vous utilisez une métaphore : vous dites que nous sommes dans la situation des Aztèques qui accueillaient leurs colonisateurs, que nous pensons pouvoir les amadouer et qu’en étant gentils avec eux, les choses se passeront bien. Les colonisateurs, ce sont les gens de la tech et l’intelligence artificielle.

Guiliano da Empoli : « J’utilise cette métaphore à propos du rapport entre les politiques et les gens de la tech qui ont débarqué dans les années 90 un peu comme des conquistadors espagnols sur les rives du Mexique. C’était de gentils et jeunes personnages en sweat à capuche et les politiques n’ont pas véritablement compris de quoi il s’agissait ! Mais ils ont compris qu’il y avait là une technologie, quelque chose de nouveau. Donc ils ont accepté en réalité de ne jamais véritablement contenir ou réguler la puissance de ces personnages qui se sont transformés en 30 ans en une machine hyper-puissante aujourd’hui supérieure à celle de la plupart des Etats.

Et quand le conseiller à la sécurité nationale de Biden est parti il y a deux mois de la Maison Blanche, il a dit « Attention, il y a aujourd’hui aux Etats-Unis au moins 3 ou 4 projets de recherche qui ont l’envergure et le potentiel en termes de transformation d’impact sur la race humaine du projet Manhattan ». Donc du projet à travers lequel a été créée la bombe atomique. Sauf qu’au contraire du projet Manhattan, ces projets se développent sans aucune forme de supervision publique, de contrôle, de garde-fou dans des entreprises privées en utilisant la population mondiale comme laboratoire et comme fournisseur de données. Donc, encore une fois, le problème n’est pas la technologie qui en soi représente un progrès mais c’est la gouvernance de la technologie qui est aujourd’hui totalement dystopique. »

Guillaume Erner: Alors comment sortir de cette dystopie-là ? « L’Heure des prédateurs », c’est le livre que vous publiez à ce sujet, Giuliano da Empoli. Sachant qu’il y a aussi le vieux monde qui pousse. Je pense [ainsi à] Surkov, cet homme que vous avez dépeint dans « Le mage du Kremlin », Surkov qui est l’un des conseillers de Vladimir Poutine, et bien cet homme appartient au vieux monde. C’est comme si nous étions pris en tenaille entre le vieux monde, le monde que vous dépeignez comme relevant d’un moment machiavélien, et ce nouveau monde qui lui relève plus du [« moment K. Dick »] (1)

Guiliano da Empoli : « Vous avez parfaitement raison, je trouve que nous sommes pris en étau entre le retour de quelque chose de très ancien, de très classique, cette primauté de la force brutale, sans règle, qui est un peu la constante de l’histoire humaine, et cette nouvelle vague qui nous vient du futur et qui menace au fond de remplacer la conscience humaine par les machines.

Et au milieu, [il] est très difficile de résister. Je pense que l’Europe représente quand même, malgré ses limites et malgré ses défauts, une référence très forte. Et ce qui le prouve, c’est le fait que tous les prédateurs, les anciens et les modernes, les Poutine et les Trump et les oligarques de la tech s’en prennent à l’Europe et à ses institutions, à ses règles, très violemment, et pratiquement tous les jours. Et s’ils s’en prennent à nous de cette façon, ça veut dire peut-être que nous les embêtons, que nous représentons au fond un obstacle par rapport à leur dessein, à leur projet. Donc il faudrait peut-être repartir de là pour imaginer un parcours [européen] différent. »

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 Thierry SALOMON
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(1) Note TS : Guiliano da Empoli fait ici référence à l’auteur de science-fiction Philip K. Dick dont « la fiction explore diverses questions philosophiques et sociales telles que la nature de la réalité, la perception, la nature humaine et l’identité. » (Wikipedia)

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