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 L’internationale réactionnaire, ou comment trois familles de pensée se retrouvent dans leur détestation du progressisme

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Nicolas Truong
.Trois courants idéologiques à la fois contraires et convergents, les ultraconservateurs chrétiens, les nationaux-populistes et les techno-libertariens, sont portés par la victoire de Donald Trump.

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C’est une guerre intellectuelle et culturelle. Non pas un conflit entre nations, ni même un clash des civilisations, mais un affrontement qui se livre au cœur même de celles-ci. Une bataille idéologique dont le plus puissant centre de gravité se trouve désormais de l’autre côté de l’Atlantique. Une offensive menée par une « internationale réactionnaire », selon l’expression d’Emmanuel Macron, qui, de Washington à Moscou, de Buenos Aires à Ankara, renverse les anciennes alliances et redessine les frontières.

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Cette internationale n’est pas structurée comme les internationales socialistes et communistes du XXe siècle, héritières des associations ouvrières du XIXe, unies par l’espoir de faire du passé « table rase » afin que « le monde » change « de base », comme le chantait L’Internationale (1871). Des tentatives d’unification sont toutefois à l’œuvre depuis une décennie. Ancien conseiller stratégique de Donald Trump de 2016 à 2017, l’idéologue suprémaciste Steve Bannon avait lancé, en 2018 à Bruxelles, Le Mouvement, une fondation destinée à fédérer les populistes et nationalistes d’extrême droite en Europe.

Malgré cet échec patent, la victoire de Donald Trump donne des ailes aux leaders d’extrême droite européens, qui se sont à nouveau retrouvés à Washington, en février 2025, à la Conservative Political Action Conference, le rassemblement annuel des conservateurs américains, afin de dupliquer l’écosystème MAGA [Make America Great Again] en Europe.

Professeur à l’Institut universitaire européen de Florence, en Italie, où nous l’avons rencontré, Olivier Roy estime qu’« il y a plusieurs familles idéologiques qui se félicitent de la victoire de Donald Trump : une mouvance réactionnaire soutenue par une droite chrétienne, un populisme identitaire et une high-tech futuriste ». A la fois contraires et convergents, mais soudés dans une commune détestation du wokisme et du progressisme, ces trois courants forment l’alliage de cette internationale.

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La droite chrétienne, illibérale et climatosceptique

La galaxie trumpiste peut compter sur une partie significative des évangéliques, néoprotestants adeptes d’une lecture littérale de la Bible et de la conversion individuelle. L’élection de Donald Trump a toutefois mis en relief le pôle moins connu, mais très actif, des intégralistes catholiques, dont J. D. Vance, le vice-président américain, est la figure de proue politique et Steve Bannon l’une des plus anciennes têtes de pont idéologiques. Un courant catholique hostile aux apports théologiques du pape François, notamment sur l’écologie et l’immigration. Dans l’une des encycliques les plus marquantes de son pontificat, Laudato si’ (« Loué sois-tu », 2015), le prélat jésuite argentin souhaite articuler la « clameur de la Terre » et celle « des pauvres » au sein d’une écologie intégrale opposée à la « culture du déchet ».

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Donald Trump, de son côté, fait l’éloge de la paille en plastique et veut « forer, forer, forer » afin d’extraire du pétrole et du gaz de schiste. Au « décroissantisme » des écologistes, les réactionnaires opposent crânement le productivisme capitaliste. « Si la démocratie américaine a survécu à dix années de reproches de Greta Thunberg, vous survivrez bien à quelques mois d’Elon Musk », lança avec ironie J. D. Vance aux dirigeants européens venus l’écouter lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, le 14 février.

Le principal combat des catholiques intégralistes repose sur l’interdiction de l’avortement, mais aussi du suicide assisté. Certains vont même jusqu’à plaider pour le rétablissement de la messe en latin, car « Vatican II a été le #MeToo des chrétiens », analyse l’essayiste franco-américain Guy Sorman. Inspirée par le droit naturel de Thomas d’Aquin, leur vision s’inscrit davantage dans le sillage traditionaliste du concile de Trente (1545-1563) que du réformisme de Vatican II (1962-1965) et paraît plus proche du patriarche Kirill de Moscou, d’obédience orthodoxe, que du pape François. Ils participent en tout cas à l’essor d’un christianisme identitaire, illibéral, antivax, climatosceptique et antiscientifique.

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S’il concède que l’Europe et les Etats-Unis sont encore « du même côté », J. D. Vance estime ainsi que la menace la plus inquiétante « n’est ni la Russie, ni la Chine, ni aucun autre acteur extérieur », mais « celle qui vient de l’intérieur », insista-t-il à Munich, en février. Car, selon lui, « l’Europe s’éloigne de certaines de ses valeurs les plus fondamentales ». Un éloignement qu’il impute aux lois et normes des démocraties européennes qui encadrent la liberté d’expression, protègent leurs citoyens des ingérences politiques étrangères sur les réseaux sociaux, cèdent aux injonctions féministes et pénalisent les militants « pro-life ».

« La droite chrétienne est littéralement réactionnaire, analyse Olivier Roy, elle conteste la philosophie des Lumières et défend la famille traditionnelle, refuse le féminisme et l’homosexualité. » Les réactionnaires ne sont pas des conservateurs, ils sont aussi radicaux que les révolutionnaires, fait remarquer l’historien des idées Mark Lilla, professeur à l’université Columbia, à New York, et auteur de L’Esprit de réaction (Desclée de Brouwer, 2019). La réaction est mue par la restauration de l’ordre ancien. A la table rase de la Révolution, les réactionnaires opposent les Tables de la Loi de la Révélation. Toutefois, ajoute Mark Lilla, ils « sont hantés par deux rêves contradictoires : celui de l’âge pastoral et religieux perdu et celui d’une société nouvelle qui sera construite et dirigée par les hommes forts ».

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Le populisme identitaire, nostalgique et revanchard

Deuxième figure de l’arc néoréactionnaire, le populisme identitaire est un nationalisme de classes moyennes et populaires, capable de séduire une élite revancharde à l’égard du « gauchisme culturel ». Il est incarné par des personnalités politiques comme Marine Le Pen en France, Viktor Orban en Hongrie ou Giorgia Meloni en Italie. Dominant en Europe, ce populisme est en réalité « moins réactionnaire que nostalgique », relève Olivier Roy. Il ne cherche pas à restaurer un passé révolu ni à inventer le monde de demain, mais à préserver les avantages présumés du monde d’hier.

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« La nostalgie est descendue comme un nuage sur la pensée européenne après la Révolution française et ne s’est jamais complètement évaporée », analyse Mark Lilla. Comme le rappelle son étymologie grecque – nostos (« retour ») et algos (« douleur ») –, la nostalgie est un sentiment marqué par la tentation du retour. Un retour aux « trente glorieuses » idéalisées pour les populistes de l’Europe de l’Ouest. Et parfois à celui d’une République démocratique allemande (RDA) mythifiée en Allemagne, phénomène appelé « ostalgie » (en allemand, ost signifie « est ») depuis les années 1990.

Le national-populisme peut même endosser l’héritage des mouvements de libération des mœurs des années 1970, qu’il retourne contre les nouveaux progressismes. « On ne peut plus rien dire, on ne peut plus rien faire » : la protestation réunit aussi bien une droite bourgeoise soucieuse de ne pas abandonner ses anciens privilèges qu’une gauche libertaire vieillissante irritée par la culpabilisation des hommes imputée au « néoféminisme ».

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Transformant les valeurs républicaines, humanistes et féministes en « marqueurs identitaires » vis-à-vis d’un monde musulman « considéré comme moyenâgeux », la référence chrétienne n’est que « rhétorique » chez les populistes identitaires, constate Olivier Roy, auteur de L’Europe est-elle chrétienne ? (Seuil, 2019) : c’est « une métaphore pour défendre un Occident “blanc” et s’opposer au “grand remplacement” », poursuit le chercheur, qui étudie cette bataille des valeurs : « La plupart des populistes ne sont pas contre le droit à l’avortement voire contre le mariage homosexuel. »

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Les techno-libertariens, autocrates du numérique

Le transhumanisme libertarien constitue la troisième branche de cette extrême droite internationale. Une poignée d’élus, ingénieurs fortunés de la Silicon Valley, estime qu’une caste de start-upeurs géniaux dotés d’un fort quotient intellectuel est appelée à gouverner la planète.

Comme le rappelle l’historien américain David Bell, professeur à l’université de Princeton (New Jersey), aux Etats-Unis, ces « techno-césaristes » ont forgé leurs armes théoriques contre le « politiquement correct » sur les campus américains dans les années 1990, à l’image des entrepreneurs David Sacks et Peter Thiel, anciens étudiants à Stanford, qui animaient une revue étudiante hostile au « mythe de la diversité ». Rejoints par Elon Musk, ces idéologues de Palo Alto (Californie) ont, dit David Bell, « radicalisé » la « PayPal mafia » – terme lancé par le magazine Fortune en 2007, en référence à ces jeunes geeks qui se sont rencontrés au sein de la société de services financiers PayPal à la fin des années 1990.

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Férus des sagas de fantasy de J. R. R. Tolkien (1892-1973), inspirés, pour les plus diplômés d’entre eux, par la philosophie politique de Leo Strauss (1899-1973) – certains d’entre eux étudièrent même avec le philosophe français René Girard (1923-2015), qui fit toute sa carrière à Stanford –, ces techno-futuristes aspirent à former une nouvelle aristocratie – le gouvernement (kratos) des meilleurs (aristoi), souligne l’étymologie. Comme le dit sans ambages Peter Thiel, ces autocrates de l’économie numérique ne croient plus que la liberté individuelle et la démocratie soient « compatibles ».

Ces magnats transhumanistes « ne sont pas populistes mais élitistes », analyse Olivier Roy. Ils assument même souvent leurs penchants eugénistes. « Les libertariens ne sont pas des libéraux, ce sont des néodarwiniens qui pensent incarner une race de géants », observe l’essayiste libéral Guy Sorman. Leur mission : « Organiser le séparatisme d’une élite blanche et géniale, enfermée dans ses gated communities [quartiers résidentiels fermés] et autres “zones franches”, en attendant d’aller sur Mars. Ils n’ont que faire du peuple, tout juste bon à pédaler pour livrer les pizzas », prolonge Olivier Roy, dans un article à paraître dans Le Grand Continent.

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Mark Lilla relève que la galaxie réactionnaire mondiale « se rengorge des mêmes auteurs » : le juriste nazi Carl Schmitt, le décliniste allemand Oswald Spengler, l’ésotériste René Guénon, le royaliste antisémite Charles Maurras, l’occultiste fasciste italien Julius Evola, l’impérialiste russe Alexandre Douguine, ou bien encore la romancière et philosophe Ayn Rand, dont l’œuvre est « leur Coran », insiste Guy Sorman.

Mais les références des geeks néoréactionnaires sont également très contemporaines, comme en témoigne le succès de « Bronze Age Pervert » (« le pervers de l’âge du bronze »), pseudonyme d’un jeune blogueur roumano-américain, Costin Alamariu, proche du mouvement « néoréaction » (Dark Enlightenment en anglais, « lumières sombres », ou « NRx ») porté par l’informaticien anti-égalitaire américain Curtis Yarvin et le philosophe antidémocrate anglais Nick Land. « En ce moment, les livres de ces intellectuels sont en train d’être traduits, retraduits, et publiés dans toutes les langues européennes », constate avec effroi Mark Lilla.

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Les racines intellectuelles de l’internationale réactionnaire sont disparates et confuses, voire contradictoires. Et les mouvements politiques populistes portés par elle n’ont, quant à eux, « pas d’idéologie structurée » comme l’avaient les communistes avec le marxisme-léninisme, précise Mark Lilla. Ce qui rend la période encore plus troublante. « Elle me rappelle la France de 1940, déclare David Bell, auteur du Culte des chefs. Charisme et pouvoir à l’âge des révolutions (Fayard, 2022), lorsque le nationaliste Charles Maurras et l’ancien communiste devenu collaborationniste Jacques Doriot voyaient dans la “révolution nationale” du maréchal Pétain le moyen d’écraser leurs ennemis communs. »

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Un ennemi commun, le « totalitarisme woke »

Qui sont les adversaires aujourd’hui ? Les woke, assurément. La détestation du wokisme est incontestablement leur ciment le plus puissant. Cette notion fourre-tout vise à disqualifier et à caricaturer les « savoirs critiques », comme les études de genre, les approches décoloniales ou les humanités environnementales dont l’université est le foyer et dont l’école serait la chambre d’écho. C’est pourquoi, considère J. D. Vance, « les professeurs sont les ennemis, les universités sont les ennemis ».

Les idées à abattre sont clairement ciblées dans les diatribes de Donald Trump contre la « théorie critique de la race » ou les imprécations de Javier Milei, qui compare « l’hégémonie woke » à un « cancer » ou à un « virus mental ». Les vitupérations du président argentin rassemblent les colères des réactionnaires, des populistes et des techno-césaristes : « Il faut extirper cette idéologie ignoble de nos institutions, a-t-il lancé au Forum de Davos, le 23 janvier, à propos du wokisme, sinon la race humaine ne pourra retourner vers le progrès. Il faut changer d’idéologie si nous voulons entrer dans un nouvel âge d’or. »

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Des propos qui font écho aux pamphlets récurrents consacrés à la « fiction », au « marketing », au « capitalisme », à la « tyrannie », à la « religion », à la « révolution », voire au « totalitarisme » woke qui, depuis près d’une décennie, envahissent les librairies et les chaînes d’infos en France, bien au-delà de la galaxie du groupe Bolloré. La proximité sémantique avec l’extrême droite est désormais embarrassante pour les intellectuels qui assuraient vouloir défendre un « antiwokisme de gauche » ou tout simplement humaniste.

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Pour de nombreux chercheurs qui ont alerté sur les dangers des campagnes menées contre les savoirs critiques, comme le sociologue Eric Fassin dans Misère de l’anti-intellectualisme. Du procès en wokisme au chantage à l’antisémitisme (Textuel, 2024), les antiwokistes semblent avoir joué le rôle d’idiots utiles du trumpisme. Contempteur de la « gauche identitaire » des campus américains, Mark Lilla avoue qu’« il est difficile de ne pas avoir un peu de sympathie pour cette contre-révolution intellectuelle qui démantèle les bureaucraties de la Vertu universitaire chargées d’appliquer le nouvel évangile du wokisme ». Mais, s’alarme-t-il aussitôt, « ces chouans américains que sont les républicains demandent aussi des scalps et veulent brûler des villages universitaires ».

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Ils ont déjà commencé : l’administration Trump a gelé sans préavis 400 millions de dollars (370 millions d’euros) de subventions qui avaient déjà été accordées à l’université Columbia, où Mark Lilla enseigne, notamment pour la recherche médicale : « Les trumpiens veulent mettre à genoux toutes les universités et les contraindre à suivre la ligne du Parti républicain. » L’emblématique université new-yorkaise a ainsi cédé à la demande d’installer une force d’agents spéciaux chargés de faire régner l’ordre sur le campus, de réglementer les manifestations étudiantes et de mettre sous tutelle académique le département d’études sur le Moyen-Orient, l’Asie du Sud-Est et l’Afrique.

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Des dogmes à abattre

Syrien d’origine palestinienne, Mahmoud Khalil, l’un des leaders des manifestations étudiantes propalestiniennes sur le campus de Columbia, a été arrêté à son domicile, le 8 mars, par la police fédérale des frontières. « On l’accuse sans preuve d’avoir diffusé des tracts pro-Hamas, il a un permis de séjour en règle, la police n’avait pas de mandat d’arrêt lorsqu’elle est venue le déloger de chez lui devant sa femme américaine enceinte – et il est toujours en détention. C’est la guerre ! », conclut Mark Lilla.

« Lorsqu’on est dans un tel climat de répression aux Etats-Unis et au bord d’une guerre avec la Russie, la lutte contre le wokisme n’est plus le combat prioritaire », estime aujourd’hui Nathalie Heinich, autrice du Wokisme serait-il un totalitarisme ? (éd. Albin Michel, 2023). Cofondatrice, en janvier 2021, de l’Observatoire d’éthique universitaire, elle a démissionné de cette association de « lutte contre les idéologies identitaires à l’université » en février 2025 : elle venait d’apprendre que le financement apporté depuis 2022 par le milliardaire ultraconservateur Pierre-Edouard Stérin était désormais assumé par le projet Périclès, « non plus philanthropique mais ouvertement politique ». Et dont le programme idéologique, ajoute-t-elle, est « très marqué à droite, illibéral et antilaïque ».

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« L’antiwokisme est devenu le mot d’ordre de celles et ceux qui s’attaquent à l’indépendance des institutions scientifiques », constate l’historien Antoine Lilti, professeur au Collège de France et spécialiste de la pensée des Lumières.

Une charge qui s’étend également sur le terrain des valeurs. Un philosophe comme Diderot (1713-1784), par exemple, serait-il considéré comme woke aujourd’hui ? On attribue à l’encyclopédiste un passage de l’Histoire des deux Indes (ouvrage collectif dirigé par l’Abbé Raynal et publié en 1780) dans lequel il déplore le  « fanatisme » qui consiste à « trouver quelques continents à envahir, quelques îles à ravager, quelques peuples à dépouiller, à subjuguer, à massacrer », et se demandait si « celui qui éteindrait cette fureur » ne mériterait pas d’être « compté parmi les bienfaiteurs du genre humain ». Or, il est probable que « Diderot serait aujourd’hui critiqué pour ses positions anticolonialistes », estime Antoine Lilti, auteur de L’Héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité (EHESS/Gallimard/Seuil, 2019).

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Les Lumières sont un point d’achoppement particulièrement important. Ce mouvement de pensée que l’on peut résumer par l’invitation à penser de manière autonome, par le courage de se servir de son propre entendement et par « la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable », selon les mots d’Emmanuel Kant (1724-1804), est à la fois rejeté par les réactionnaires, récupéré par les populistes et retourné en son contraire par les libertariens. Les réactionnaires défendent la tradition et la religion. Les populistes convoquent les principes républicains pour rejeter un islam jugé incapable de se réformer. Les libertariens renversent l’héritage des Lumières : ils en font l’équivalent d’un ancien régime.

Un ordre politique, symbolique et idéologique qu’il faudrait abolir, de la même manière qu’il fallait détruire l’absolutisme au temps de Rousseau et de Voltaire. Un ancien régime qualifié de « cathédrale », notamment par Curtis Yarvin, théoricien du techno-monarchisme. La « cathédrale », c’est le système formé par l’alliance du gouvernement fédéral américain, des universités et des médias démocrates. Et les « lumières sombres » – Dark Enlightenment –, théorisées de manière provocatrice par Curtis Yarvin, sont les armes intellectuelles qui permettront de la mettre à bas.

« Dans leur conception apocalyptique et inégalitaire de l’humanité, le progrès et la démocratie sont considérés comme des dogmes à abattre. A l’inverse, analyse Antoine Lilti, les Lumières ont toujours défendu un idéal d’émancipation des individus fondé sur la diffusion la plus large possible du savoir. » Diderot ne disait-il pas qu’il fallait se hâter de « rendre la philosophie populaire » ?

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« Impérialisme continental »

Ces courants d’extrême droite parviendront-ils à leurs fins ? Olivier Roy n’y croit guère, car ils représentent « trois systèmes de valeurs opposés » : les catholiques traditionalistes sont heurtés par la « science-fiction démiurgique » des techno-libertariens, qui eux-mêmes entrent en conflit avec les populistes identitaires attachés à un Etat régalien. Sans compter que « ce n’est pas parce que les Français visitent en nombre le Puy-du-Fou [un parc d’attractions retraçant l’histoire de France situé en Vendée, créé par Philippe de Villiers en 1978] qu’ils deviendront à nouveau des catholiques pratiquants ».

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David Bell considère que ces courants scient la branche sur laquelle ils sont assis. « Trump, c’est la politique du ressentiment qui permet, certes, à des ouvriers déclassés de soutenir un milliardaire issu du Queens qui fut méprisé par l’élite new-yorkaise », analyse-t-il. Mais « le président américain est en train de les précipiter dans la faillite ». Guy Sorman, de son côté, estime que les populations précarisées qui ont voté pour Trump ou Milei se retourneront contre leurs dirigeants, même si « la revanche du mâle blanc est un fédérateur puissant ».

Philosophe, auteur de Producteurs et parasites. L’imaginaire si désirable du Rassemblement national (La Découverte, 2024), Michel Feher est moins optimiste. Selon lui, l’internationale réactionnaire ne va pas précipiter le monde dans un conflit des nationalismes, mais « les potentats régionaux ambitionnent de se répartir leurs zones d’influence. Ils annexeront les territoires convoités, de préférence au moyen de sanctions et, si nécessaire, par des invasions ». C’est pourquoi « leur impérialisme est continental, selon l’acception qu’en donnait Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme [1951], et se déploie sur les continents et aires géographiques des nations expansionnistes », assure-t-il.

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La Russie pourrait continuer d’étendre son influence sur l’Ukraine et les pays baltes, les Etats-Unis sur le Canada et le Groenland, la Chine sur Taïwan. Autre exemple : « Ce n’est plus l’Empire ottoman que prétend reconstituer Erdogan, mais une politique expansive qui considère que là où il y a des Turcs, c’est la Turquie », analyse Michel Feher.

Comment résister à cette déferlante ? Tout d’abord en prenant acte que « le prisme de la pensée antitotalitaire, qui oppose la démocratie à la tyrannie, ne fonctionne plus à l’heure où les Etats-Unis peuvent voter avec la Corée du Nord à l’Organisation des Nations unies », constate Michel Feher. Il en va de même pour « le vieil anti-impérialisme, incapable de voir la volonté impériale russe », dit-il.

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Résister consisterait à constituer une « autre internationale », celle des citoyens opprimés par les pouvoirs autoritaires qui inventent, dans les interstices des sociétés, des formes d’autogouvernement, indique Michel Feher. En imaginant une « internationale des libéraux », préfère de son côté Guy Sorman, puisque le libéralisme – « ce cosmopolitisme patiemment construit depuis le début du XIXe siècle afin de garantir la liberté de penser et d’entreprendre », dit-il – est sérieusement menacé par le techno-césarisme.

L’un se rattache à la gauche radicale ; l’autre à la droite libérale. Tous deux considèrent malgré tout que l’Europe pourrait saisir sa chance historique. D’être « un pôle de résistance à l’union des potentats mondiaux », ou bien alors se contenter de devenir « une maison de retraite fortifiée pour épargnants de souche », lance Michel Feher. De redevenir « le plus bel exercice de libéralisme appliqué », espère de son côté Guy Sorman. Malgré les différences, cette période de résistance place l’Europe au cœur de toutes les convergences.

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Nicolas Truong à suivre sur Libé

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