Sélectionner une page
Jusqu’au boutisme
.

«Un immense cimetière» : à Gaza, la partition du chaos d’Israël

.

Gaza, l’engrenage
.

Les bombardements de Tsahal ont fait des dizaines de morts ces derniers jours, dont de nombreux enfants. Les négociations pour un cessez-le-feu restent poussives alors que les ultranationalistes israéliens paradent à Jérusalem.

.
Gaza vu depuis le sud d’Israël, le 26 mai 2025. 
.
Benjamin Delille
 26 mai 2025
.

Gaza. Il fait encore nuit noire. L’ombre d‘une fillette claudicante se détache des flammes d‘une école, transformée en refuge, tout juste bombardée par Tsahal – au moins 36 morts, dont 18 enfants, selon la chaîne Al Jazeera. Jérusalem. Le soleil brille déjà sur le Dôme du Rocher. Des ados gonflés par l’orgueil de l’extrême droite israélienne paradent en hurlant «mort aux Arabes» et «que vos villages brûlent» dans les rues de la vieille ville.

.

Parler d‘un lundi de contraste sonne comme un euphémisme. Malgré les appels grandissant à l’international pour faire taire les armes à Gaza, les bombardements se multiplient, toujours plus meurtriers. Et les nationalistes israéliens le célèbrent sans honte à l’occasion de leur «Journée de Jérusalem» – soit la «réunification» de la ville, depuis l’occupation de sa partie orientale en 1967. Plus de 3 700 Gazaouis ont été tués depuis le 18 mars et la fin de la trêve, avec toujours une proportion honteusement haute de civils et surtout de mineurs. Le week-end a commencé par l’annonce de la mort dans une frappe de neuf des dix enfants d‘une famille de médecins, dont les parents étaient alors de garde. Il s’est terminé, à l’aube ce lundi 26 mai, avec le chaos dans l’école Fahmi al-Jarjaoui dans la ville de Gaza.

Tsahal jure avoir ciblé des «terroristes de premier plan dans un centre de commandement et de contrôle» ; confirme avoir visé 200 cibles au cours du week-end contre des «dépôts d‘armes, positions de tireurs d‘élite et d‘antichars, puits de tunnels et autres infrastructures terroristes». Mais entre les gamins anonymes tués lors de leurs opérations, et les mines grises et amaigries de ceux qui survivent sans nourriture ou presque après deux mois d‘un blocus humanitaire sans précédent, ces justifications sonnent creux.

Ce contraste est de moins en moins supportable pour les alliés d’Israël. «Je ne comprends franchement pas ce que l’armée israélienne est en train de faire dans la bande de Gaza, et je ne vois pas quel est son objectif en affectant la population civile de la sorte», s’est interrogé de manière inédite, ce lundi, le chancelier allemand, Friedrich Merz. Son pays était l’un des rares la semaine dernière à ne pas remettre en cause l’accord d‘association entre l’Union européenne et Israël. «Il faut arrêter cette offensive qui n’a aucun objectif militaire, sauf si l’objectif est de transformer Gaza en un immense cimetière», insiste le chef de la diplomatie espagnole, José Manuel Albares, alors que Madrid appelle à un embargo sur les ventes d‘armes à Israël. «Nous ne soutenons pas ce que fait actuellement le gouvernement israélien en refusant l’accès à Gaza. Absolument pas», a déclaré le Premier ministre suédois, Ulf Kristersson, qui a décidé de convoquer l’ambassadeur israélien face au refus de son pays de laisser l’aide humanitaire entrer librement.

.

«Aucun objectif militaire»

.

Les fous qui gouvernent

.

Israël a bien laissé quelques camions d‘aide humanitaire pénétrer dans l’enclave la semaine dernière, en promettant la mise en place prochaine d‘un système de distribution sous son égide. Mais la manœuvre semble avant tout servir à justifier sa «vaste opération terrestre», entamée le 18 mai et intitulée «Chariots de Gédéon», auprès de ses principaux alliés, les Etats-Unis en tête, qui s’inquiètent du risque de famine. Non seulement la quantité d‘aide qui est entrée est ridicule – l’ONU a évoqué «une goutte d‘eau dans l’océan» –, mais le fameux système à venir, censé mobiliser une nébuleuse d‘entreprises privées pour contourner les Nations unies, semble déjà mort-né. Jake Wood, directeur de la Fondation humanitaire de Gaza qui devait superviser les opérations, a d‘ailleurs démissionné faute d‘assurance pour respecter les principes humanitaires de «neutralité, impartialité et indépendance».

Les opérations militaires, en revanche, ne cessent de s’intensifier. Au-delà des bombardements, Tsahal a de nouveau lancé un appel d‘évacuation de la ville méridionale de Khan Younès, que l’armée rase méticuleusement depuis plusieurs jours, en assurant y avoir lancé «une attaque sans précédent». Selon la chaîne Al Jazeera, les tanks israéliens encerclent aussi depuis ce lundi deux hôpitaux du nord de Gaza. Comme pour les écoles, l’armée israélienne justifie ses assauts contre les structures de santé en affirmant qu’elles servent de refuges et de postes de commandement aux hommes du Hamas.

Benyamin Nétanyahou a beau jurer qu’employer toujours plus de force est le seul moyen de ramener les otages encore détenus par le Hamas, les faits donnent plutôt l’impression d‘un blanc-seing accordé à l’extrême droite israélienne et ses velléités d‘annexion de la bande de Gaza. Pour pousser un peu plus loin le mépris des Palestiniens, le très radical ministre de la Sécurité nationale israélien, Itamar Ben-Gvir, est allé célébrer la «Journée de Jérusalem» sur l’esplanade des Mosquées, juste avant de voir la vieille ville prise d‘assaut par des ados vociférants. «J’ai prié pour la victoire dans la guerre [à Gaza] et pour le retour des otages», a-t-il écrit sur Telegram. Le ministère des Affaires étrangères français dénonce une «nouvelle provocation inacceptable».

.

Cessez-le-feu en suspens

Autre signe de la stratégie jusqu’au-boutiste du gouvernement israélien, il a refusé ce lundi une proposition de cessez-le-feu et de libération d‘otages portée par Bishara Bahbah, homme d‘affaires palestino-américain qui a fait campagne pour Donald Trump et a joué un rôle clé dans la libération de l’otage israélo-américain Edan Alexander le 12 mai. Une autre proposition a été émise dans la foulée par l’émissaire américain Steve Witkoff selon l’agence de presse Reuters, qui cite une source palestinienne. Elle prévoit la libération de dix otages en deux groupes contre des prisonniers palestiniens ; ainsi qu’une trêve de 70 jours qui verrait un retrait partiel des troupes israéliennes de Gaza en vue d‘un cessez-le-feu permanent. Tel-Aviv n’a pas encore répondu à cette proposition que le Hamas dit avoir acceptée, selon l’AFP.

C‘est que rien ne semble en mesure d‘arrêter la machine de guerre israélienne. Ni les protestations internationales, comme celle, conjointe, de la France, du Royaume-Uni et du Canada la semaine passée, que le gouvernement de Benyamin Nétanyahou a décrit comme une «incitation à la haine» et un «encouragement» des «meurtriers du Hamas». Ni les appels à plus d‘humanité, relayés sans relâche par des ONG humanitaires dont plusieurs accusent Israël de commettre un «génocide» à Gaza, alors que l’aide se masse aux frontières de l’enclave sans parvenir à entrer.

Lundi, l’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens a réagi à l’attaque contre l’école de la ville de Gaza en évoquant des abris «submergés par les personnes déplacées qui cherchent désespérément la sécurité» : «Mais aucun endroit n’est sûr et aucune zone n’a été épargnée par les hostilités. De nombreuses familles s’abritent dans des bâtiments abandonnés, inachevés ou endommagés. Les conditions sanitaires sont désastreuses – dans certains cas, des centaines de personnes doivent partager les mêmes toilettes. D‘autres, dont des enfants et des femmes enceintes, dorment à la belle étoile. La crise actuelle et la crainte de nouveaux déplacements ajoutent une souffrance insupportable à ceux qui survivent déjà avec un minimum de nourriture.» Pour toute réponse, cet organisme honni des autorités israéliennes a vu ses locaux à Jérusalem pris d‘assaut par des militants nationalistes accompagnés par un élu du Parlement.

.
Benjamin Delille à suivre dans libération
 26 mai 2025

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *