Dans l’entreprise de demain, la gouvernance doit être à l’écoute du Vivant
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Un collectif
le 22 juin 2025
Dans cette tribune collective, des acteurs engagés dans la transformation de l’entreprise – réseaux économiques comme GenAct ou C3D, et personnalités issues de l’écologie, du droit et de la société civile – appellent à inscrire la nature comme partie prenante légitime dans les lieux de décision économique.
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Selon le World Economic Forum (WEF), 50 % du PIB mondial serait directement dépendant de la bonne santé des écosystèmes. Et pourtant, les flux financiers consacrés à la conservation de la biodiversité représentent environ 0,25 % de ce PIB mondial, selon le rapport sur les changements transformatifs de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES). Ce dangereux déséquilibre devrait suffire à éveiller toutes les consciences économiques mais, dans la gouvernance des entreprises, la nature reste la grande absente. Pas un siège pour représenter ses intérêts, alors même que la soutenabilité de nos modèles économiques dépend tout entière de la préservation des conditions biophysiques de la vie.
Et pour cause. Nous avons longtemps conçu la nature comme une ressource à bas coût, un stock de matières premières, un flux de ressources, un ensemble de services écosystémiques gratuits. Cette vision, profondément utilitariste, a permis l’essor d’une économie extractive, fondée sur la maximisation du rendement financier à court terme, au détriment des équilibres écologiques de long terme. Mais aucune entreprise ne peut créer de valeur sur une planète morte.
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Or, les alertes scientifiques sont sans appel : effondrement de la biodiversité, réchauffement climatique, destruction des écosystèmes. Malgré les reporting extra-financiers, les stratégies RSE et de nouvelles exigences portées par la directive CSRD, les conseils d’administration demeurent focalisés sur la préservation du capital financier, reléguant les « externalités environnementales », et parfois aussi les droits humains, au rang de variables d’ajustement.
Face à cela, un changement de regard s’impose. Il faut reconnaître que la nature n’est pas une chose inerte, mais une communauté vivante, interdépendante, un sujet politique et juridique à part entière avec des intérêts distincts des intérêts financiers, des besoins, et des droits propres.
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Jusqu’au siècle dernier, l’absence de représentation de délégués du personnel réduisait les travailleurs à une masse laborieuse sans voix et sans visage. Il fallut attendre 2011, la loi Copé-Zimmermann, pour que notre législation vienne répondre à l’impérieuse nécessité d’induire un changement des mentalités et des pratiques en combattant la sous représentation systémique des femmes au sein des conseils d’administration, fruit d’une culture patriarcale et d’un état où les femmes ont trop longtemps été considérées pour leur force de procréation et leur rôle de mère, sujets exilés du monde politique et économique.
Au regard des enjeux critiques de notre siècle, la gouvernance de l’entreprise doit évoluer pour donner un signal fort, celle d’une société où la nature n’est plus envisagée comme une simple ressource au service des activités économiques mais comme une « partie prenante » de celles-ci, en étant représentée dans les lieux de décision économique.
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Cette proposition s’inscrit dans la philosophie des droits de la nature, une pensée émergente mais qui connaît un succès grandissant dans le monde. Elle affirme que les entités naturelles – fleuves, forêts, etc – sont des sujets juridiques titulaires de droits intrinsèques, indépendamment de leur utilité pour les humains. Cette approche a déjà trouvé des applications concrètes dans le monde économique : dès 2022, l’entreprise britannique Faith In Nature a intégré un administrateur gardien de la nature dans son conseil d’administration. De son côté, Patagonia a placé la totalité de ses actions sous la responsabilité d’un trust à vocation environnementale, faisant de « la Terre, son unique actionnaire ». En France, Norsys a choisi de confier à la nature la présidence de sa fondation actionnaire mais aussi de lui faire une place dans son conseil d’éthique, son comité de mission et son comité social et économique (CSE). Ces initiatives montrent que ce changement est possible, et même porteur de sens et de cohérence stratégique.
Représenter la nature dans l’entreprise, ce n’est pas faire entrer l’écologie comme une contrainte ou un coût supplémentaire. Il ne s’agit pas de protéger quelque chose qui nous serait extérieur, une nature victime ou de mandater un humain travesti en Pachamama, mais de construire un modèle de gouvernance conscient que notre prospérité économique dépend d’un cadre de vie et d’un climat stable mais aussi de milieux intègres et en bonne santé. C’est réinscrire les activités humaines dans une logique de réciprocité avec les milieux et les autres êtres vivants, et engager une bifurcation vers des modèles d’affaires régénératifs, conscients de notre dette écologique.
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Concrètement, cela signifie intégrer dans les conseils d’administration des administratrices et administrateurs capables de défendre nos interdépendances avec le vivant et de nous rappeler constamment nos responsabilités vis-à-vis des autres qu’humains et des milieux qui sont immédiatement concernés par les conséquences de nos choix économiques.
Ce n’est pas une utopie. C’est une urgence.
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SIGNATAIRES (extrait)
- Fabrice Bonnifet, président de GenAct et du Collège des Directeurs du Développement durable (C3D)
- Marine Calmet, président de Wild Legal et vice-présidente de GenAct
- Corinne Lepage, ancien ministre de l’Environnement, avocate à la cour
- Pierre Larrouturou, ancien député européen, ancien membre du Haut Conseil pour le Climat
- Alexandre Rambaud, codirecteur des chaires « Comptabilité Écologique’et’Double Matérialité », cofondateur du Cerces (Cercle des comptables environnementaux et sociaux)
- Olivier Hamant, directeur de l’Institut Michel Serres
- Eric Duverger, fondateur de la CEC (Convention des Entreprises pour le Climat)
- Pierre-Henri Gouyon, professeur émérite au Muséumnational d’Histoire naturelle
- Sylvain Breuzard, président de norsys et créateur du modèle permaentreprise
- Thomas Breuzard, directeur permaentreprise de Norsys et Co-Président de B Lab France
- Charlène Descollonges, ingénieure hydrologue
- Pierre-Yves Burlot, président OREE
- Kalina Raskin, directrice générale Ceebios
- Laurent Tillon, ingénieur des forêts pour l’ONF
- Mélanie Tisserand Berger, ancienne présidente du Centre des Jeunes Dirigeants (CJD)
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« Pourquoi ne pas imposer des gardiens de la nature dans les conseils d’administration des entreprises ? »
Fabrice Bonnifet était, jusqu’à il y a quelques jours, chargé de la responsabilité sociétale au sein du groupe Bouygues. Il l’a quitté pour bâtir, avec le Collège des Directeurs du Développement durable (C3D) qu’il préside, un mouvement plus large qui entend bousculer la façon dont fonctionne l’économie de marché.
L’association GenAct, qui sera lancée le 26 avril, a pour ambition de mobiliser les bonnes volontés de façon large et impactante au sein des entreprises, des organisations et des territoires. Objectif : fournir un service d’agrégation, de mise en réseau, d’échange et d’accès à des ressources pédagogiques fiables. Pour transformer, en profondeur, la culture de production. Fabrice Bonnifet nous explique comment.
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Pourquoi lancer cette initiative ?
Fabrice Bonnifet Les responsables de RSE [Responsabilité sociétale des Entreprises, NDLR] essaient, depuis des années, de faire prendre conscience aux dirigeants d’entreprise et aux administrateurs de l’urgence de produire autrement. Mais on est très loin d’avoir réussi ! Or le temps presse : cela fait cinquante ans que les scientifiques nous alertent, et qu’on ne fait rien de suffisamment significatif. On arrive à la fin de la capacité de résilience des écosystèmes sur plusieurs limites planétaires. On a notamment passé le point de bascule sur la biodiversité : des milliers d’espèces ont disparu et ne reviendront pas. Sur les autres limites – comme la concentration de CO₂ dans l’atmosphère – on peut espérer revenir à l’ère préindustrielle (280 ppm), mais seulement d’ici 3 ou quatre siècles ! Sur la pollution chimique ou le plastique, on peut compter sur la capacité de la nature à les « digérer »… sauf pour les polluants éternels.
En changeant de méthode. Nous sommes de plus en plus nombreux à avoir conscience du problème, à avoir suivi des ateliers de sensibilisation comme la Fresque du Climat ou l’Atelier 2 tonnes. Mais comprendre ne veut pas dire agir, et ne dit pas comment agir. Vu le temps qu’il reste avant des basculements irréversibles, on a donc décidé au sein du C3D de créer GenAct. L’idée est de doter tous les citoyens volontaires que nous appelons des « GenActrices » et « GenActeurs » d’une « boîte à outils » pour que chacun dans son entreprise – aux achats, à l’informatique, au marketing, à la production – ait les moyens de changer les façons de créer la valeur pour faire advenir un modèle économique à visée régénérative.
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C’est-à-dire ?
Jusqu’à présent, les entreprises ont juste cherché à faire un peu mieux, en réduisant leurs « externalités négatives » : en utilisant moins d’eau, moins d’énergie, moins de matières premières, en limitant l’artificialisation des sols… Cette étape d’écoconception correspond à une recherche d’efficacité. Elle est bien comprise et indispensable, mais insuffisante. De même que respecter les réglementations actuelles – les seuils légaux d’émissions de polluants, de rejets dans l’air, le sol et l’eau – ne suffit pas. Ces seuils, fixés par le droit des « Hommes », sont en deçà de ce que la nature exigerait si c’est elle qui votait. On ne peut donc pas s’en contenter. La seule loi qu’on doit prendre en compte, c’est celle qui s’étalonne, non par rapport à des conventions humaines, mais par rapport aux faits scientifiques. Il faut donc ajouter à la recherche d’efficacité des étages de préservation, de réparation et de régénération dans les processus de production.
Par exemple, certaines activités industrielles comme le traitement de surface ou le nettoyage industriel de vêtements nécessitent beaucoup d’eau. C’est la matière première la plus utilisée dans le monde, devant le sable, les métaux et la biomasse. Et bien, concrètement, il s’agit de rembourser les dettes environnementales causées par les activités humaines par des investissements dans la préservation et la régénération des écosystèmes au coût de maintien ! Cela vaut pour tous les secteurs : bâtiment, électronique, textile…
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Mais le système en place pousse plutôt à produire et vendre toujours davantage, au détriment de la planète
Oui, cela suppose de basculer dans ce qu’on appelle « l’économie de fonctionnalité » : au lieu de pousser à la consommation, il faut au contraire fabriquer des produits ultra-robustes et se financer sur leur usage. On sait faire des objets « increvables », il n’y a pas de barrière technique. Le problème est financier : si l’objet dure trop longtemps, on ne le rachète pas. D’où l’obsolescence programmée par le marketing, la technologie, les influenceurs… Mais c’est un modèle écocide. Il faut au contraire viser la pérennité programmée !
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Comment rendre cette « économie de l’usage » économiquement viable ?
Certaines entreprises le font déjà. Ricoh ne vend pas des photocopies, il vend des copies, donc, il reste propriétaire de ses machines et les loue aux entreprises. De la même manière, Accenta, qui fait de la géothermie, loue ses infrastructures et vend sa chaleur. Problème : dans la comptabilité actuelle, si l’entreprise reste propriétaire du stock de ses produits, ça lui coûte très cher à cause des règles d’amortissement. On réclame donc avec GenAct de modifier ces règles. Les entreprises y ont intérêt, sachant que la part de la matière dans les objets est de plus en plus coûteuse.
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Mais pour l’instant, les dirigeants sont surtout incités par leurs actionnaires à maximiser les profits. Comment changer leur gouvernance ?
Pour faire la bascule, nous devons changer les règles du jeu. Les conseils d’administration ont intérêt à nommer des représentants du vivant pour garantir la durabilité du « capital nature », qui est le premier garant de sa prospérité au côté du capital humain et du capital financier. On a réussi à faire passer une loi imposant la parité dans les conseils d’administration, pourquoi ne pas imposer d’avoir des gardiens de la nature aux entreprises cotées et non cotées ? Cela changerait le rapport de force : les capitaux « nature » et « humain » ne seraient plus les variables d’ajustement du capital financier. Le groupe informatique Norsys s’y essaie : il vient d’attribuer à la nature un siège et un droit de vote au sein de son conseil d’administration.
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Est-ce que ça ne risque pas de pénaliser les entreprises exposées à la concurrence ?
Non au contraire, l’entreprise gagnerait notablement en robustesse dans la période chaotique qui s’annonce, et elle attirerait les vrais talents. Mieux : si elle fait un gros effort de transparence sur ses flux financiers, elle pourra séduire des consommateurs les plus conscientisés qui veulent acheter des produits durables. C’est Nicolas Chabanne, le fondateur de C’est qui le patron ?, qui nous a alertés sur ce point. Une entreprise régénérative doit jouer la transparence sur ses flux. Ses clients doivent savoir où va leur argent ; qui touche quoi à chaque niveau : producteurs, transformateurs, logistique… Cela jouera en faveur des acteurs les plus vertueux sur un plan social et écologique.
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Comment ce principe peut-il s’appliquer à l’économie numérique et ses centres de données ?
On peut appliquer le concept du régénératif à la conception du data center. Le problème de ces sites, c’est qu’ils consomment énormément d’eau, d’énergie, d’espace, de métaux. Via des procédés plus sobres, il est possible de réduire ces intrants. Mais on peut surtout réutiliser certaines externalités : la chaleur fatale [générée par le procédé industriel] pour chauffer des serres agricoles ou une piscine. L’eau est recyclable à l’infini, les métaux aussi peuvent être recyclés ou, dans certains cas, réemployés. Pour le sujet de l’artificialisation des sols, il est tout à fait possible d’obliger les opérateurs à renaturer et restaurer la biodiversité sur des friches industrielles à proximité… Et puis viendra, tôt ou tard, l’heure du techno-discernement de la part des acteurs économiques de ce secteur qui renonceront à traiter et stocker des données vides de sens.
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Mais un tel data center coûte plus cher…
En coût économique instantané, oui. Mais ce n’est pas le cas en coût carbone complet, quand on tient compte de la durée de vie de l’infrastructure, des économies de flux, de matières premières réemployables et surtout des externalités négatives supportées par la collectivité… La bascule vers une « économie préventive » est indispensable si on souhaite rembourser nos dettes financières et environnementales. Compter ce que l’on gagne aujourd’hui, sans compter ce que l’on doit pour la protection du vivant est une mauvaise façon de gérer.
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Vu le poids des fonds anglo-saxons dans leur capital, cela ne peut pas commencer par les entreprises du CAC 40…
La bascule devrait effectivement commencer par les grosses PME familiales. Mais il n’y a pas besoin d’une majorité d’entreprises pour que le système commence à changer. Il faut sublimer ce qui fonctionne déjà. L’essentiel est que ceux qui pensent que changer le système n’est pas possible ne viennent pas emmerder ceux qui pensent que c’est possible !
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Morgane Bertrand et Dominique Nora à suivre sur L’Obs