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La longue longue personne

Sandrine Booth
juin 26

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Je suis assise auprès d'elle et je l'écoute chanter. 
C'est le soir. 
Une mère cormoran, tout près, 
apprend à ses petits à remonter le courant. 
Deux hérons viennent se poser dans les arbres au-dessus, faisant 
grincer le feuillage presque éteint. 
Je suis assise auprès d'elle et je l'écoute respirer. 
Je guette les premières étoiles avec elle. 
La longue longue personne. 
C'est ainsi que les Cherokees la nomment. Celle-ci 
qui étire son large corps vert et vivant. 
Celle-ci qui court sans fin vers la mer. 
Je l'écoute courir. 
La rivière.
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La longue, longue personne aux courbes guérisseuses, celle qui va dans la fureur ou dans la grâce. La déesse pieuvre aux mille bras dansants, aux cheveux tressés, dénoués, puis tressés à nouveau. Au creux de ses coudes s’éveillent les grenouilles. Les libellules brillent sur sa peau liquide comme des bijoux précieux.

La longue et douce personne… Elle me prend dans ses bras. Blottie à la fraicheur de son sein, je pleure. Pleure, mon enfant. Pleure, pleure et laisse le chagrin se mouvoir. Laisse-le aller vers la mer lointaine. Elle recueille chaque larme comme si c’était un trésor. Il y a de vieilles histoires qui racontent cela. A propos d’une vieille femme, au fond d’une vieille forêt, ou au sommet d’une vieille montagne, ou peut-être même assise dans la rue passante d’une ville moderne. Elle attend, la vieille. Elle attend que passent ceux qui auront besoin d’elle. Ceux qui ont le cœur suffisamment ouvert en deux pour la voir. Quand ceux-là s’arrêtent près d’elle, elle leur tend un calice magique. Un calice de larmes. Elle leur dit d’ajouter les leurs à la coupe. Elle leur dit les mots de la rivière : pleure, mon enfant. Pleure, pleure et laisse le chagrin se mouvoir. Et quand ils ont fini de pleurer, elle leur offre un talisman de protection. Une fiole minuscule qui contient les larmes qu’elle a recueillies au fil des années, au fil des siècles, au fil des millénaires. Et elle finit avec ces mots : quand tu auras besoin d’être secouru, ne crie pas à l’aide, ne prends pas la fuite, ne cherche pas le combat. Prends la fiole et verse-la sur la terre autour de toi. Les histoires disent encore que ceux qui ont utilisé la fiole ont vu l’eau des larmes devenir rivière. Et toujours la longue longue personne leur a donné l’aide dont ils avaient besoin.

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Dans le silence du soir je reçois l’aide espérée. Accroupie au rivage, je mets mes mains dans le courant et j’écoute sa réponse. Mes doigts pétillent, mes paumes parlent une langue inconnue que je croyais perdue. La longue longue personne écoute. Elle est vivante. Vivante et ancienne. L’humanité est à peine éclose et la voici déjà à demie-morte. Je ne veux pas me faner comme elle. Je veux être vivante comme la rivière. J’apprends. Je me couche dans ses eaux éternelles, mon dos enveloppé par sa caresse, mes bras ouverts comme des offrandes, et je la laisse m’emporter. Les arbres me regardent passer en penchant leurs têtes tranquilles. Les hérons s’envolent et me gardent sous l’encre de leurs ailes soyeuses. Un martin-pêcheur coupe le soir dans un trait de fusée bleue. Je glisse. Mon corps est à peine plus lourd qu’une feuille de saule. Mon bassin parfois s’accroche aux galets et roule comme une branche cassée. Je voudrais la laisser me porter ainsi, la longue longue personne, la laisser me porter pendant des heures, pendant des nuits sous la danse des étoiles. Je voudrais sentir comment elle polit les arrêtes blessées de mon cœur, remplit les fissures, fait craquer les nœuds durs, comment elle me fabrique à nouveau, me rendant douce et lisse et floue. Je voudrais suivre son chemin de serpent, et flotter, flotter, au gré de ses courants. Elle me conduirait au royaume salé et au chant des baleines, aux abysses d’ombre et de merveilles. Et à ce lieu mystérieux, perdu dans l’océan Atlantique, où les anguilles argentées retournent pour donner la vie et embrasser la mort.

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Je suis couchée sur son ventre
et je l'écoute me guérir.
La longue longue personne, la 
déesse courbée.
Il n'y a pas grand chose à faire pour guérir ici. 
Pas de rituels compliqués. 
Pas de traitement long et pesant.
Il ne faut pas trop réfléchir.
La chanson de la rivière est la médecine.
L'odeur de la rivière est la médecine.
Il n'y a rien à penser. 
Rien à dire. 
Mais tu peux pleurer.
Pleure, mon enfant.
Pleure, pleure et laisse le chagrin se mouvoir.
Pleure des ruisseaux, des torrents, des rivières 
Où les petits cormorans
Viendront nager joyeusement.
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Toutes les photographies ou peintures partagées sur ce compte Conversations Sauvages sont les miennes ou celles de mon compagnon Matt. Pas d’IA ici, pas d’artifice, juste la créativité vivante et la joie de la partager.

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Conversations Sauvages
Dans ces conversations poétiques je partage le lien intime et émerveillé que j’ai tissé avec le monde sauvage. Les récits que vous trouverez ici sont nés de mes immersions en nature et inspirés par la sagesse des vieux contes et des mythes…

https://conversationssauvages.substack.com/

Sandrine Booth

Saint Julien en Vercors

 

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