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Réensauvager le monde pour préserver la biodiversité, une idée controversée qui gagne du terrain

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Julien Guintard

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Né dans les marges du mouvement environnementaliste radical américain, le concept de « rewilding » hante l’ensemble de la science écologique contemporaine. Un mouvement marqué par les controverses entre experts et des conflits d’usages sur le terrain opposant naturalistes et chasseurs ou agriculteurs.

En Amérique du Nord, une organisation travaille à connecter entre elles les principales zones naturelles du continent pour permettre la circulation des grands carnivores. Dans la toundra de l’Extrême-Orient russe, un homme fait renaître l’écosystème de la steppe à mammouths afin d’empêcher la fonte du permafrost, ces sols gelés des hautes latitudes qui renferment d’énormes quantités de méthane et de carbone. En Angleterre, les propriétaires criblés de dettes d’un vaste domaine agricole décident de changer de modèle en laissant des animaux de ferme de races rustiques paître librement aux côtés de la faune sauvage qui s’épanouit. Un peu partout à travers l’Europe, le phénomène de déprise agricole libère des terres qui s’enfrichent et hébergent une nouvelle nature spontanée… Aussi différentes soient-elles, toutes ces expériences se revendiquent d’un même terme : le réensauvagement, ou rewilding en anglais.

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Porteur de la promesse d’un regain de la biodiversité, le réensauvagement hante la science écologique depuis une trentaine d’années au cours desquelles il s’est hissé des marges du mouvement environnementaliste radical américain jusque dans les textes sur la restauration de la nature de l’Union européenne. Derrière la multiplicité de ses acceptions, le concept cache un potentiel miroir aux alouettes, provoquant des controverses aussi bien auprès de la communauté scientifique sur sa délimitation exacte ou sa pertinence, que sur le terrain avec des conflits d’usages entre naturalistes et chasseurs ou agriculteurs.

Pour certains de ses partisans, il serait tout simplement le meilleur remède à l’effondrement du vivant : une « solution basée sur la nature », selon une expression en vogue. D’autres chercheurs, notamment en sciences sociales, y voient au contraire un énième faux nez du greenwashing masquant des velléités néocoloniales ou un moyen pour des aménageurs de s’acheter des droits à poursuivre le pillage de la nature.

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Enfin, pour une partie du monde rural agricole, il est assimilé à une remise en cause des modes de vie et des pratiques des éleveurs (d’ovins et de caprins principalement mais aussi de bovins) à travers la figure du loup dont le front de colonisation en Europe et en France provoque de graves frictions. Jusqu’au sommet de la Commission européenne. Ursula von der Leyen n’a-t-elle pas elle-même qualifié le canidé de « réel danger pour le bétail et potentiellement pour l’homme », et proposé, après avoir perdu, en septembre 2022, un poney sous les crocs de l’animal, de revoir son statut d’espèce protégée ?

« On est en terrain miné quand on parle de réensauvagement, prévient Vincent Devictor, biologiste et philosophe, directeur de recherche à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier. Le terme contient le pire et le meilleur. Le meilleur, c’est la possibilité d’une bonne nouvelle : le retour du sauvage. Le pire, c’est un subterfuge : un détour par le sauvage, mais qui ne changerait fondamentalement rien au régime de destruction dans lequel nous sommes. Sur la forme, en éclipsant derrière de belles images d’animaux emblématiques les causes de l’effondrement de la biodiversité commune. Et sur le fond, en permettant, dans le cadre des doctrines de compensations écologiques, la poursuite du massacre : je détruis à gauche, mais je compense en réensauvageant à droite. » L’auteur de Gouverner la biodiversité, ou comment réussir à échouer (Quæ, 2021) met donc en balance « une sympathie de principe » et le danger de succomber à « une prétention performative ». Comme s’il suffisait de dire « rewilding » pour que tout rentre dans l’ordre.

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Reconstituer espaces et espèces

Car l’« ordre naturel » est sérieusement ébranlé. Le monde vivant affronte la sixième extinction de son histoire (la cinquième correspondant à la disparition des dinosaures, il y a soixante-six millions d’années). Mais cette fois, nul astéroïde ou méga-éruption volcanique à l’horizon. Seulement une espèce d’hominidés bipèdes particulièrement avide et prolifique.

Comment prendre la mesure du cataclysme en cours ? Le taux d’extinction des espèces actuel est-il mille ou dix mille fois supérieur au rythme d’extinction naturel ? Les scientifiques enquêtent. Mais le constat d’une baisse massive de diversité (nombre d’espèces) et d’abondance (nombre d’individus) est unanime. Le Fonds mondial pour la nature estime que la Terre a perdu 69 % de ses populations de vertébrés sauvages entre 1970 et 2018. Plus de 40 % des amphibiens, un genre présent sur la Terre depuis trois cent soixante-dix millions d’années, sont menacés. Un tiers des oiseaux des campagnes françaises ont disparu en quinze ans. Le fameux « printemps silencieux » redouté par la pionnière de l’écologie Rachel Carson dans les années 1960 semble en passe de s’installer.

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Cette simplification du vivant est la conséquence de cinq pressions listées par la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques, classées par importance décroissante : le changement d’usage des terres (extension et intensification des pratiques agricoles, urbanisation, infrastructures…), la surexploitation des ressources, les pollutions, le changement climatique et la diffusion d’espèces invasives. Face au désastre, le réensauvagement correspond ainsi à un changement de paradigme dans la gestion de l’environnement : il ne s’agirait plus seulement de préserver espaces et espèces, mais de les reconstituer.

Le mot apparaît pour la toute première fois au début d’un article de l’hebdomadaire américain Newsweek daté du 5 février 1990. Dans un papier intitulé « Essayer de reconquérir la planète », la journaliste Jennifer Toole évoque les nouvelles tactiques des activistes environnementaux radicaux, et notamment ceux du mouvement Earth First ! : « Des militants qui ne promettent pas seulement de mettre un terme à la pollution mais également de reprendre et de “réensauvager” un tiers des Etats-Unis. » Les nouvelles tactiques en question, qui se sont largement répandues depuis, consistent à grimper et s’enchaîner aux arbres, à remplir de sable les réservoirs des bulldozers ou encore à placer du métal dans les troncs pour décourager les tronçonneuses…

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Fondé en 1980, Earth First ! s’est choisi pour blason deux « armes » entrecroisées : une hache de pierre primitive et une clé à molette. La première symbolise la lutte fondamentale pour la préservation de la nature sauvage en Amérique du Nord, la wilderness. La seconde signifie que le sabotage est une solution tout à fait acceptable pour y parvenir, et rend hommage au Gang de la clef à molette, un roman d’Edward Abbey paru en 1975 dans lequel un groupe d’idéalistes s’emploie à faire sauter les infrastructures humaines dans l’Ouest sauvage. « On peut considérer que la notion de rewilding a vu le jour dans [cette] œuvre de fiction », explique Régis Barraud, géographe à l’université de Poitiers, qui étudie les politiques de conservation, et particulièrement le réensauvagement.

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« Une disparition d’imaginaires »

L’idée de rendre à la nature des espaces accaparés par l’homme fait son chemin. L’eco-warrior David Foreman (1946-2022), en rupture avec une partie de son mouvement davantage préoccupée par les enjeux sociaux, se tourne vers une autre approche en lançant la revue naturaliste Wild Earth au printemps 1991. Non exempte de pensée malthusienne, elle accueille des articles appuyant scientifiquement la démarche du réensauvagement, dont un article des écologues Michael E. Soulé et Reed Noss, en 1998, qui en synthétise les principes. « Au tournant des années 1980-1990, le concept du rewilding a pénétré ainsi la science écologique proprement dite à travers le courant de la biologie de la conservation », poursuit Régis Barraud. Dix ans plus tôt, Michael E. Soulé (1936-2020) a en effet conceptualisé cette nouvelle branche de la science écologique. Il lui a fixé pour mission de comprendre les perturbations des écosystèmes afin de mieux les protéger.

Formés aux méthodes de l’écologie du paysage, les pionniers de la biologie de la conservation travaillent à une large échelle. Ils ne s’intéressent pas qu’à des écosystèmes homogènes (forêt, rivière…) mais étudient l’influence des structures du paysage, y compris les aménagements anthropiques, sur les dynamiques du vivant. Un des constats de l’écologie du paysage est que les interfaces naturelles (rives, lisières, haies…) entre différents milieux (zone humide, forêt, prairie) maximisent les potentialités d’habitats et les interactions de certaines espèces. Tandis que d’autres animaux ont au contraire besoin de grands espaces homogènes. En termes de préservation de la diversité, cela produit un mot d’ordre : il y a un intérêt à connecter entre eux des patchs (ou zone d’habitat homogène pour une espèce donnée), même à travers un territoire largement fragmenté par l’homme.

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C’est sur cette base que la première acception du rewilding voit le jour : le triple C pour « cores, corridors and carnivores », énumère Régis Barraud : « Soulé et Noss prennent comme point de repère les grands carnivores, loups et ours, dont on considère qu’ils structurent les écosystèmes en tant que superprédateurs. Ce sont les espèces clés de voûte ou parapluies : si elles se portent bien, les autres aussi. Ces animaux ont besoin de grands espaces pour vivre sans être dérangés, ce sont les cores (“noyaux” ou “cœurs” en anglais). Schématiquement : les parcs nationaux américains. On essaie de mettre en place des connexions physiques entre ces espaces, les corridors, pour garantir un brassage génétique suffisant. » Cette mission est précisément la raison d’être du Wildlands Network, organisation cofondée par Soulé et Foreman en 1991. La réintroduction du loup à partir de 1995 dans le parc de Yellowstone est considérée comme le programme le plus emblématique de l’approche 3C.

« La crise de la biodiversité, c’est une disparition d’espèces, d’abondance, mais aussi d’imaginaire », indique Laurent Godet, biologiste à l’Institut de géographie et d’aménagement de Nantes Université, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des impacts de l’anthropisation qui a coordonné l’ouvrage collectif Conservation de la biodiversité et état de référence (ISTE, 2023). « Les écosystèmes ont été vidés de leurs grands herbivores et de leurs grands prédateurs, et il y a une habituation à cette pauvreté. On voit toujours le décor, mais les acteurs ne sont plus là. »

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Guépard américain

En 1995, le biologiste marin Daniel Pauly fait ainsi remarquer dans un article du magazine Trends in Ecology & Evolution que les scientifiques ont tendance à observer l’évolution des populations animales en se basant sur un état de référence qui remonte au début de leur carrière. Ainsi, les biologistes ont du mal à évaluer ces évolutions sur un temps plus long. Autrement dit, la nature s’appauvrit graduellement, de génération en génération, sans que les observateurs en prennent conscience, produisant une sorte d’amnésie environnementale collective. « Qui sait qu’il y avait des aurochs [le bœuf sauvage primitif, ancêtre de tous les bovins domestiques] en France jusqu’au XIIe siècle, du bison jusqu’au VIIe siècle, de l’élan jusqu’au Xe siècle ?, interroge Laurent Godet. On pense que ces animaux renvoient à un passé très lointain, mais ça n’est pas si vieux. »

C’est pour secouer le milieu de la conservation et dénoncer cette amnésie collective que le biologiste américain Josh Donlan propose, en 2005, dans un article publié dans la revue Nature, une forme très ambitieuse de réensauvagement. Pourquoi se contenter de restaurer la nature telle qu’elle était avant l’arrivée des Européens en Amérique du Nord ?, écrit-il en substance. Pourquoi ne pas viser plus haut ? La paléontologie a montré que la mégafaune (les animaux adultes de plus de 40 kilogrammes) a été largement décimée dès l’arrivée des premiers humains dans la région, il y a treize mille ans environ.

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Donlan milite ainsi pour un « Pleistocene rewilding » : il s’agit de remettre en place les processus évolutifs qui avaient cours avant l’arrivée des hommes, en substituant au besoin les sous-espèces. Exemple : le miracinonyx, ou guépard américain, est éteint ; recrutons son cousin africain. L’essentiel étant que les antilopes d’Amérique continuent de coévoluer avec un prédateur particulièrement véloce.

Cette approche, qui reste théorique, fait écho au projet du Russe Sergueï Zimov qui, dans son Pleistocene Park de Sibérie, près de Tcherski, en Russie orientale, a rassemblé depuis la fin des années 1980 un cheptel (chameaux de Bactriane, yacks, bœufs musqués, bisons…) dans un espace de 14 000 hectares. Son but : tester grandeur nature une hypothèse qu’il a exposée en 2005 dans Science. En grattant le sol l’hiver pour chercher de quoi brouter, ces animaux, à la manière de leurs lointains prédécesseurs mammouths et rhinocéros laineux, favoriseraient la prééminence d’une végétation herbacée sur les mousses et les arbustes, et exposeraient les sols au froid et au sec. Cela aurait pour effet un meilleur maintien du permafrost.

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Le « rewilding » herbivoriste

Mais c’est bien en Europe que le réensauvagement provoque les plus vives polémiques. Sur un Vieux Continent nettement plus anthropisé et où le domaine sauvage n’a ni la même définition ni la même extension qu’en Amérique du Nord ou en Sibérie (en France, à peine plus de 1 % du territoire national est strictement protégé), le rewilding va susciter de nouvelles interprétations controversées.

Si les plus grands espaces encore sauvages du continent se trouvent en Europe centrale et dans les pays nordiques, c’est dans le pays le plus densément peuplé d’Europe de l’Ouest qu’une expérience originale prend place. A la fin des années 1960, les Néerlandais font émerger par assèchement le site des Oostvaardersplassen : un lac d’eau douce en lieu et place d’un ancien golfe maritime, à quelques kilomètres à l’est d’Amsterdam. Les 6 000 hectares devaient à l’origine connaître un aménagement industriel, mais les ornithologues obtiennent la protection du site après y avoir observé des oies sauvages. Pour le bien-être des oiseaux, les conservateurs décident de maintenir des prairies aux abords du lac en utilisant des animaux (cerfs et chevreuils, puis bovins et chevaux rustiques). Surprise : d’autres espèces s’installent, la biodiversité s’emballe. « On peut qualifier cette approche de rewilding herbivoriste, explique Régis Barraud. Les grands herbivores sont considérés comme des espèces ingénieurs qui vont, par leur action, multiplier les microhabitats en faveur d’autres espèces. »

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L’éleveuse britannique Isabella Tree, qui a adopté cette méthode de pâturage extensif pour la gestion des 1 400 hectares de son domaine agricole de Knepp, dans le sud-est de l’Angleterre, parle d’« effet Serengeti » (en référence au parc national de Tanzanie) pour qualifier ces troupeaux libres dans une sorte de savane européenne (Le Rensauvagement de la ferme à Knepp, Actes Sud, 2022).

A Oostvaardersplassen cependant, il n’y a pas de corridors vers d’autres espaces naturels – la réserve est enclose –, et encore moins de grands carnivores au sommet de la chaîne alimentaire pour réguler l’écosystème. C’est le manque de ressources qui doit s’en charger. Mais au cours de l’hiver 2017-2018, particulièrement rigoureux aux Pays-Bas, des centaines d’animaux affamés meurent sous les yeux des usagers des lignes de trains de banlieue qui longent la réserve. L’opinion publique s’émeut et les gestionnaires du parc doivent faire abattre des bêtes. Dorénavant, le nombre d’herbivores restera strictement contrôlé : les individus qui pourraient ne pas passer l’hiver sont tués préventivement.

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Le spectacle du monde sauvage

Avant cet épisode terrible, le rewilding herbivoriste a commencé à être diffusé à travers le continent par l’association néerlandaise Rewilding Europe, fondée en 2011. Celle-ci a mis en place des partenariats dans dix territoires baptisés « paysages de réensauvagement ». Un onzième est en projet en France, entre la Drôme et les Hautes-Alpes. Mais des leçons ont été tirées des erreurs commises à Oostvaardersplassen. Chacun semble avoir compris que « le rewilding n’est pas seulement une question écologique », comme le glisse avec un brin de provocation le politiste roumain Mihnea Tanasescu. « Si ce n’était qu’une question écologique, il n’y aurait aucune difficulté. Déjà, la conceptualisation même d’une nature sauvage pose problème car elle a une visée coloniale. Historiquement, la conservation a pu justifier l’accaparement de terres et l’expulsion d’autochtones, estime l’auteur d’Ecocene Politics (Open Book Publishers, 2022, non traduit). Les problèmes viennent précisément du fait que le réensauvagement est aussi une question sociale et politique. Et c’est la participation des populations locales qui va définir le succès d’un projet. »

Le chercheur a suivi les opérations de Rewilding Europe dans les Carpates du Sud et dans le delta du Danube, en Roumanie. Dans les deux cas, un volet économique lié au développement de l’écotourisme était inclus, « car, dans la perspective de Rewilding Europe, la population locale ne sauvera pas son environnement si elle n’en tire aucun profit », souligne Mihnea Tanasescu. Et ce profit ne saurait venir que de la monétisation du spectacle du monde sauvage.

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Mais cette forme de tourisme revient à dire que le rapport de l’homme à la nature doit être celui du « promeneur contemplatif », dénonce Benedikte Zitouni, sociologue belge spécialisée dans les humanités environnementales. « Il doit s’en retirer, il en est séparé, estime-t-elle. Comme si toute relation, toute intervention de l’homme dans la nature était forcément néfaste, instrumentalisante et prédatrice. » En 2020, elle publiait un article acide contre les tenants du réensauvagement sur le site libertaire Lundi matin. Elle y critiquait notamment la vision développée par les biologistes Gilbert Cochet et Béatrice Kremer-Cochet dans leur livre L’Europe réensauvagée (Actes Sud, 2020), membres du bureau de l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas), principale instigatrice des projets de réensauvagement en France à travers l’achat de terrains pour créer des réserves.

Les deux biologistes défendent l’intérêt de laisser des espaces évoluer librement pour en augmenter et en préserver la biodiversité, dans la lignée de l’écologue Jean-Claude Génot, qui a adapté aux paysages en déshérence le concept de féralité, utilisé par les zoologistes pour décrire les animaux domestiques retournés à l’état sauvage (La France des friches. De la ruralité à la féralité, avec Annik Schnitzler, Quæ, 2012). Un réensauvagement passif qui ne nécessite a priori aucune intervention. « Réensauvager, ça veut dire accepter de ne plus exploiter certains endroits. De ne pas diriger la façon dont ils vont évoluer. Et surtout accepter de ne pas les occuper en permanence. C’est différent de ne pas y être du tout », indique Gilbert Cochet. « Dans la protection des zones sauvages, la priorité est de préserver ce qui est encore en bon état écologique, poursuit Béatrice Kremer-Cochet. Et ce qui est en bon état en France, ce sont des terrains qui n’ont plus été exploités depuis cinquante, soixante ou cent ans en raison de l’exode rural. »

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« Nouer des alliances »

A travers l’Europe, l’équivalent de deux fois la superficie du Portugal pourrait être libéré entre 2000 et 2030, selon les estimations de certains chercheurs (Rewilding European Landscapes, sous la direction d’Henrique M. Pereira et Laetitia M. Navarro, Springer, 2015). Un retrait silencieux et diffus qui contribue au malaise du monde agricole et à sa crispation face aux politiques européennes en faveur de la nature.

C’est ce risque d’accaparement des terres qui a poussé la Confédération paysanne à dénoncer, en 2019, l’installation à Valfanjouse (Drôme) d’une réserve de l’Aspas, qui a racheté le lieu d’une ancienne chasse privée. Le fait que le syndicat agricole français le plus soucieux des questions environnementales puisse porter une motion contre le réensauvagement a fait l’effet d’un électrochoc pour de nombreux « penseurs du vivant ».

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Dès 2020, dans le sillage de la revue Terrestres, un collectif baptisé « Reprise de terres » se met en place pour « essayer de concilier le monde de la paysannerie et celui de la protection », résume Antoine-Aurèle Cohen-Perrot, l’un de ses membres. « Pourquoi la question de la protection de la nature a-t-elle mauvaise presse auprès de petits paysans qui sont normalement des alliés politiques face à ceux qui ravagent le monde, aux grandes industries extractivistes ?, s’interroge la philosophe Virginie Maris. Comment nouer des alliances, sinon en injectant dans cette question du non-usage, de la sanctuarisation, de la protection forte de la nature, une dynamique politique radicale de critique du capitalisme et de ses effets ? » Ne pas oublier d’où vient la catastrophe, ni ceux qui en souffrent ensemble en première ligne : la faune et la flore commune, tout comme la paysannerie traditionnelle.

Les pratiques de réensauvagement doivent ainsi échapper au dualisme qui écartèle notre rapport aux autres vivants, mis en exergue par Charles Stépanoff dans son essai L’Animal et la mort (La Découverte, 2021). A savoir « cette tendance de l’Europe moderne à diviser notre rapport à la nature en deux, entre protection et exploitation. Sans que l’une n’aille jamais sans l’autre ». L’anthropologue, qui se dit favorable à « la gestion forestière en libre évolution », estime cependant qu’« il ne faudrait pas croire qu’on a tout résolu quand on a créé un espace de 200 hectares qu’on laisse intact. Qu’est-ce qu’on fait sur l’ensemble de notre territoire ? Dans les villes, les campagnes, au bord des routes, pour la biodiversité ? Il faut éviter de présenter une seule voie comme la bonne, éviter la confrontation avec les usages locaux de la nature, être conscient que la nature qui nous entoure est le produit de millénaires d’interactions, et ne pas être dans la recherche d’une forme de pureté ».

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Comme saint François d’Assise

Le chemin de crête qui entend concilier usages raisonnables des milieux et défense de la biodiversité est celui choisi par le réseau Paysans de nature ou encore la ferme du Grand Laval, dans la plaine de Valence, où l’agriculteur et ornithologue Sébastien Blache, accompagné entre autres par le philosophe Baptiste Morizot, a lancé l’association Réensauvager la ferme.

Leur idée est de cesser d’opposer domestique et sauvage, de ne plus considérer que les cultures agricoles sont menacées ou parasitées par les dynamiques naturelles, mais au contraire d’assumer qu’elles les favorisent et les soutiennent. « La vitalité du milieu étant déterminante pour la vitalité de la ferme », les associés de Réensauvager la ferme se proposent de faire « cause commune » : favoriser la productivité de l’exploitation en accueillant le maximum de « dynamiques portées par les espèces sauvages », exposaient-ils dans un webinaire en février 2023. Reconstitution des haies, multiplication des nichoirs et des mares, bandes enherbées autour des cultures… Les actions mises en place font de cette ferme un îlot débordant de vie au milieu d’une zone de grandes cultures, et un terrain d’études pour naturalistes..

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A l’instar de saint François d’Assise – dont le pape rappelait, en 2015, dans son encyclique d’écologie intégrale Laudato si qu’il recommandait de toujours laisser sans culture une partie du jardin des couvents pour qu’y croissent spontanément les herbes sauvages, images de la volonté du Créateur –, de nombreux biologistes de la conservation continuent de réclamer une forme de retrait des activités humaines au profit des dynamiques naturelles.

« Vous n’avez pas du tout la même faune qui passe au point de départ d’un sentier de randonnée, avec des chiens, des gens, du bruit, que 500 mètres plus loin dans un endroit plus calme, insiste Vincent Devictor. Donc ce n’est pas parce qu’on a dépassé le grand dualisme nature-culture que l’homme doit être partout ! » Et de souligner le paradoxe du confinement du printemps 2020. « Rappelons-nous de ce moment que certains ont appelé l’“anthropause”. Quand nos activités se sont arrêtées, on a vu les espèces communes autour de nous sortir au grand jour. Cela veut dire qu’en temps normal, lorsque nous ne sommes pas confinés, ce sont elles qui le sont. Elles survivent dans les interstices d’une matrice ultra-anthropisée. En biologie de la conservation, cela porte un nom : l’écologie de la peur. »

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Julien Guintard

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