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Rencontre avec Lauren Groff : “Le livre est la plus grande technologie que l’homme ait jamais inventée”

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Invitée du festival littéraire America à Vincennes, Lauren Groff, l’écrivaine américaine plébiscitée par Barack Obama livre les dessous de son écriture.
Par Sophie Rosemont
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23 septembre 2024

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Depuis le succès de son roman Furies (2015), portrait d’un opaque couple de la Nouvelle-Angleterre, Lauren Groff s’est illustrée avec un captivant recueil de nouvelles, Floride (2018) avant d’imposer la singularité de son style avec Matrix (2023). On y suit le parcours existentiel, affectif et mystique de la première poétesse française reconnue comme telle, dont les Lais, propices à l’amour courtois et à la bravoure chevaleresque, sont étudiés dans les cours de littérature. Chez Lauren Groff, elle devient la fille naturelle de Geoffroy V d’Anjou, second mari d’Aliénor d’Aquitaine devenu le roi d’Angleterre. Elle a seulement 17 ans lorsqu’on la nomme prieure d’une abbaye à laquelle elle va s’attacher à la vie, à la mort – en dépit des amours laissés derrière elle…

Sensuel et spirituel à souhait, Matrix s’attache à la puissance de la nature comme de la féminité. Lauren Groff vient en parler lors de la prochaine édition du beau festival America, qui se tiendra à Vincennes du 26 au 29 septembre 2024. Et d’ici là, se livre sur Matrix comme sur son rapport à l’écriture.

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Interview de l’écrivaine américaine Lauren Groff

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 Parlons d’abord de Matrix. Pourquoi avoir choisi de vous attarder sur le personnage (fascinant) de Marie de France ?

Lauren Groff. Je suis tombée amoureuse des Lais de Marie de France à l’université, quand j’étais étudiante en littérature française et anglaise. Pendant des décennies, j’ai gardé en tête ses récits aussi fous que brillants… Et sous l’administration Trump, j’ai soudain vu un moyen de parler du monde empoisonné créé par l’ex-président à travers l’histoire d’une abbaye médiévale réservée aux femmes. Parfois, la critique est possible par ce que nous choisissons d’ignorer, ou d’écrire autour, dans ce qu’on appelle l’espace négatif… Si j’aime autant Marie de France, c’est parce que nous ne savons presque rien d’elle, hormis qu’elle s’appelait Marie et qu’elle était originaire de France, et qu’elle a habité en Angleterre. Mais c’est une figure cruciale de la littérature mondiale et le fait que nous ne connaissions pas du tout sa biographie montre que la vie des femmes qui n’étaient ni saintes, ni reines, n’était pas considérée comme suffisamment importante pour être consignée dans les archives historiques.

Comment avez-vous découvert cette autre femme fascinante, également convoquée dans Matrix : Hildegarde de Bingen ?

Durant mes recherches sur les mystiques médiévaux, j’ai pu constater l’extraordinaire génie des femmes de l’époque médiévale. De la grande abstraction de leurs visions, elles créaient un espace de pouvoir et d’influence pour elles-mêmes et, du moins dans le cas d’Hildegarde de Bingen, également pour les femmes dont elles s’occupaient. J’ai adoré le symbolisme et la subversion de leurs visions. Dans Matrix, celles de Marie synthétisent celle de plusieurs personnalités mystiques médiévales.

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Vous aussi, avez-vous des visions en écrivant Matrix ?

Ce livre m’est venu à l’esprit en écoutant une spécialiste du Moyen Âge, Katie Bugyis, donner une conférence sur les liturgies des religieuses médiévales. Mais de telles visions sont étonnamment rares. Je peux les compter sur les doigts d’une main depuis le début de ma vie d’écrivaine… La plupart du temps, les livres sont développés de manière itérative, couches après couches composées de brouillons et de rêves.

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Peut-on dire que vous avez spontanément intégré votre féminisme à votre écriture ?

Si je n’ai jamais intentionnellement insufflé un quelconque “-isme” dans mon travail, je suis féministe, bien sûr. Car l’alternative au féminisme est d’être quelqu’un qui déteste les femmes, et les romans sont des extensions de la personne extraordinairement compliquée et parfois même contradictoire qui les écrit. Et si mes livres sont féministes, c’est parce que je crois que les femmes sont naturellement égales aux hommes dans tous les domaines et que les structures artificielles de la société ont empêché cette égalité naturelle d’être pleinement envisagée dans le monde entier.

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Lauren Groff – Les Furies; 11 €, 

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En quoi le succès de votre roman Furies a-t-il changé votre parcours d’écrivaine ?

Eh bien… C’est étrange de dire cela en tant que féministe, mais jusqu’à Furies, j’étais presque exclusivement lue par des femmes. Cela ne me dérangeait pas : j’aime les femmes, qui constituent la grande majorité des lecteurs, du moins aux États-Unis. Cependant, lorsque le président Obama a déclaré publiquement que Furies était son livre préféré de l’année, j’ai soudainement eu droit à un afflux de lecteurs masculins !

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Quand vous étiez enfant, rêviez-vous d’écrire ?

Enfant, j’étais poète ! Je pense que la plupart des enfants sont des poètes nés. Quand on est novice en termes de langage, les mots sont si élastiques et passionnants ! L’astuce consiste à garder le langage aussi frais, vivant et vibrant au fur et à mesure que l’on vieillit. Quand j’avais douze ans, un ami m’a offert un livre de poèmes d’Emily Dickinson. La nature radicale de ses poèmes, leur austérité et leur apparente simplicité m’ont enflammée. J’ai écrit des poèmes en secret jusqu’à l’université… où la poésie s’est avérée ne pas m’aimer en retour. Mais j’ai découvert la fiction, qui est devenue mon nouvel amour pour la vie.

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D’après vous, en quoi la littérature peut changer, ou transformer une vie ?

La littérature est à la fois une manière de lutter contre la solitude existentielle de l’être humain sur la planète (car les livres abritent des morceaux de l’âme de l’écrivain, et celui qui nous reste en tête est un ami pour la vie) et une immense fenêtre transparente sur les vastes possibilités que recèlent les autres existences. Le livre est la plus grande technologie que l’homme ait jamais inventée. Rien doté d’un écran ne pourra jamais rivaliser avec lui.

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Lauren Groff – Matrix, 24 €

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Festival America à Vincennes, du 26 au 29 septembre 2024.

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