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Les lettres finement calligraphiées d’un manuscrit gazaoui du XIXe siècle dansent sur l’écran sous le regard concentré d’Abdellatif Abou Hachem. Dans son bureau de l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (Iremam) à Aix-en-Provence, l’historien originaire de Rafah zoome sur le document et retranscrit avec soin l’écriture noire et rouge qui suit les conventions islamiques en vigueur lors de la période ottomane.
Quelques semaines après avoir quitté l’enfer de Gaza, l’universitaire de 59 ans, spécialiste de la conservation du patrimoine dans l’enclave palestinienne, s’est replongé à corps perdu dans ses recherches. Abdellatif Abou Hachem a été évacué de Gaza le 23 avril et accueilli dans la foulée par l’Iremam, en même temps que le poète Yousef Alqedra. Une opération rendue possible par le programme Pause, un mécanisme mis en place par le Collège de France en 2017 et visant à accueillir temporairement des universitaires menacés en raison de leurs travaux ou de dangers pour leur intégrité physique.
« Je suis heureux d’être installé dans cette bibliothèque, au milieu de 200 000 livres, dont 40 000 en arabe. Cela me permet de remplacer un peu la bibliothèque que j’avais créée dans ma propre maison », confie Abdellatif Abou Hachem.
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Chercheur, bibliothécaire, chasseur de manuscrits : la vie d’Abdellatif Abou Hachem tourne autour des livres depuis son adolescence, quand il dépensait son argent de poche pour acheter ses premiers ouvrages dans le camp de réfugiés de Yebna, à Gaza – nommé comme le village de Palestine dont sa famille a été chassée peu après la fondation de l’État d’Israël en 1948.
Après une vie de recherches académiques, il a fini par posséder une collection personnelle de près de 20 000 livres, entassés au rez-de-chaussée de sa maison à Rafah. Son quotidien de chercheur a été fracassé par la dernière guerre entre le Hamas et Israël, qui a abouti à une destruction sans précédent des infrastructures de santé et d’éducation dans l’enclave. Contrairement aux précédents conflits traversés par Abdellatif Abou Hachem, celui en cours a été dénoncé par plusieurs organisations de droits humains comme une vaste campagne d’épuration ethnique.
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Loin du fracas des bombes, Abdellatif Abou Hachem a retrouvé à Aix-en-Provence les petits plaisirs simples du quotidien, du thé noir indien et du café de qualité.
Entouré de livres et abreuvé de café et de thé, le chercheur palestinien commence même à trouver les horaires universitaires français – de 9 h à 17 h 30 – un peu étriqués, lui qui était habitué avant la guerre à travailler jusqu’à l’aube. Sa femme Rihab, ancienne proviseure à Rafah évacuée en même temps que lui et un de leurs huit enfants, plaisante : « À l’époque, je lui disais qu’il ferait mieux de dormir au bureau ! »
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La famille est désormais hébergée dans des logements universitaires rattachés à l’Iremam, à proximité de la médiathèque. Yousef Alqedra, le poète, est quant à lui logé dans une petite chambre du Crous, à deux pas du Vieux-Port de Marseille.
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Leur nouvelle vie en France leur permet de retrouver le sel des échanges intellectuels avec d’autres universitaires. Jeudi 19 juin, Abdellatif Abou Hachem et Yousef Alqedra se sont retrouvés aux côtés de chercheurs ukrainien, afghan et syrien réfugiés en France pour une table-ronde au sujet de la proposition de loi déposée par François Hollande portant sur la création d’un statut de « réfugié scientifique ». Devant l’ancien président, Yousef Alqedra a récité un poème évoquant la sensation de mort-vivant qui l’a saisi face aux massacres en cours à Gaza.
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« Mais je me souviens très bien
que je n’ai pas survécu
Les survivants ne dorment pas
avec les fantômes
Je subsiste dans l’air,
dans les cendres,
dans la gorge d’une chanson
soudain interrompue »
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« C’était vraiment très touchant », a confié à France 24 l’un des scientifiques américains venus assister à la conférence. « Ce qui se passe à Gaza est terrible, c’est vraiment encore un autre niveau par rapport à ce qu’on vit aux États-Unis », a assuré le spécialiste des sciences du climat, qui préfère garder l’anonymat en attendant de décider s’il viendra poursuivre ses recherches à l’université d’Aix-Marseille à la rentrée prochaine.
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Deux mois après leur évacuation de Gaza, négociée de longue date auprès de l’occupant israélien par le ministère français des Affaires étrangères, les rescapés palestiniens font encore face à des difficultés administratives. Leurs papiers d’identité ayant été détruits pendant la guerre, Abdelattif Abou Hachem et Yousef Alqedra n’ont pas pu ouvrir un compte en banque, toucher leur salaire de chercheur ou entamer les démarches pour que leurs visas soient inscrits dans leur passeport.
« Les défis administratifs sont énormes, ça les rend très dépendants de nous pour le logement, la nourriture, l’habillement, ainsi que pour l’accès à la sécurité sociale et le suivi médical », explique Norig Neveu, historienne à l’Iremam très investie dans l’aide aux chercheurs gazaouis. En attendant que le consulat de Palestine leur délivre de nouveaux papiers, c’est la solidarité des chercheurs et la mise en place de cagnottes qui permettent de parer au plus urgent.
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« Si je dois mourir, autant que ça soit en lisant »
Après avoir survécu aux bombes israéliennes qui ont décimé des dizaines de leurs connaissances – membres de la famille, amis, voisins –, ces péripéties administratives n’entachent pas la joie d’Abdelattif Abou Hachem de rejoindre chaque matin son bureau au cœur de la médiathèque.
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Aux pires heures des bombardements, le chercheur a même imaginé que ses livres adorés seraient son tombeau.
« Alors que le reste de la famille partait pour essayer de s’abriter, je suis resté au milieu de ma bibliothèque en me disant que si je devais mourir, alors autant que ça soit en lisant », se remémore Abdellatif Abou Hachem.
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Le chercheur et sa famille se sont finalement résolus à quitter leur maison de Rafah le 7 mai 2024, après un ordre d’évacuation israélien. Une semaine plus tard, leur bâtiment de trois étages était soufflé par une bombe tombée sur une maison voisine. Plusieurs ouvrages dans la précieuse bibliothèque d’Abdellatif Abou Hachem ont été abîmés, mais la majeure partie de sa collection a survécu au bombardement.
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Malgré les privations et les bombardements incessants, Abdellatif Abou Hachem a été tiraillé entre rester ou partir au moment où il a reçu l’appel du consulat de France lui proposant une évacuation.
« Au départ, je ne voulais pas partir. Mais après une semaine, j’ai changé d’avis. Je pensais en boucle aux nombreux amis que j’ai perdus. J’ai écrit leur nom dans le journal que je tenais quotidiennement et je compte écrire leur nécrologie un jour. Je me sentais terriblement isolé (…). Puis nos enfants nous ont dit qu’il fallait qu’on s’en aille », explique le Palestinien.
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« Montrer le véritable visage de Gaza »
Si le programme Pause permet en théorie de faire venir la famille des universitaires invités, les rescapés de Gaza ont laissé de nombreux proches derrière eux. La femme et les enfants de la personne sélectionnée sont autorisés à l’accompagner, mais ce n’est pas le cas des conjoints de ces derniers, des parents ou des petits-enfants.
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Les chercheurs et artistes gazaouis accueillis à l’université d’Aix-Marseille restent ainsi taraudés par la peur que quelque chose n’arrive à leurs proches restés à Gaza, où l’armée israélienne continue à tuer des dizaines de personnes presque quotidiennement.
Yousef Alqedra pense chaque jour à ses parents, et notamment à sa mère de 67 ans, atteinte d’une forme grave de diabète. Abdelattif Abou Hachem, lui, est rongé par l’inquiétude au sujet de l’une de ses filles, enceinte de plusieurs mois. Quand on lui demande ce qui lui manque le plus de Gaza, un sourire illumine son visage et l’érudit évoque les souvenirs joyeux de ses petits-enfants qui lui faisaient la fête chaque fois qu’il revenait de voyage avec des chocolats et sucreries plein ses valises – un « magasin sur pattes » selon sa femme Rihab.
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Les conditions matérielles de recherche dans l’enclave ayant été annihilées, c’est depuis son bureau de l’Iremam qu’Abdelattif Abou Hachem espère désormais ressusciter une image des jours heureux à Gaza, bien avant l’établissement de l’État d’Israël en Palestine en 1948. Un défi logistique pour des universitaires qui ont été obligés de quitter l’enclave sans ordinateur, manuscrit ou tout autre matériel de recherche.
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« Israël a essayé d’effacer le patrimoine de Gaza afin de faire croire que rien n’existait ici (…). Les archives sur lesquelles je travaille sont essentielles car il n’existe pas d’autres copies. Elles montrent le véritable visage de Gaza, une ville où l’on vivait comme à Paris, où à l’époque hellénique les riches familles athéniennes envoyaient leurs enfants étudier… Une ville qui a produit plus de chercheurs et de scientifiques que tout autre endroit en Palestine. »
Des chercheurs gazaouis qui continuent à payer un lourd tribut à la guerre de destruction totale menée par Tel-Aviv. Le 13 mai, l’architecte et chercheur en art Ahmed Shamia mourait des blessures infligées lors d’un bombardement israélien. Il faisait partie d’un groupe de 13 Palestiniens admis dans le programme Pause, toujours en attente d’une évacuation.
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26/06/2025