Philosophe, écrivain, journaliste, il a prôné une pensée nuancée, l’amour de la liberté et la morale face au pragmatisme politique.

Le 7 novembre 1913 naissait à Mondovi, en Algérie, un enfant qui allait devenir prix Nobel de littérature en 1957 – à seulement 44 ans –, le futur auteur de L’Étranger, traduit aujourd’hui dans plus de soixante-huit langues, l’intellectuel engagé qui fut, selon l’écrivain espagnol Camilo José Cela, « la conscience de l’Europe » : Albert Camus. Sa mort prématurée, dans un accident de voiture le 4 janvier 1960, amputa de son exigence lucide un siècle qu’il qualifiait lui-même « de la peur ». Sur tous les fronts de l’histoire, l’intellectuel dénonça sans compromis l’arbitraire et la sauvagerie des totalitarismes nazi et soviétique. Cet engagement, qui donne parfois de Camus une fausse image de prophète, résonne profondément dans notre siècle, aussi déchiré et incertain que celui qu’il traversa. Retour sur la vie et l’œuvre d’un écrivain essentiel.

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Une enfance entre la misère et le soleil

« J’ai commencé par la plénitude », écrit Camus. Une plénitude originelle qui est celle, solaire et sensuelle, de l’Algérie, de « la mère » et « la mer », de « l’été », de « la misère » et de « l’honneur »… Autant de mots que l’écrivain énumérera dans ses Carnets comme étant ses préférés. Cette plénitude de l’enfance est d’autant plus intense qu’elle connaît précocement le poids du malheur : la perte du père, Lucien, qui meurt en octobre 1914, moins d’un an après la naissance de son fils, des suites de blessures reçues à la bataille de la Marne ; l’installation de la mère, Catherine, et de ses deux enfants chez la grand-mère Sintès (grand-mère maternelle), dans le quartier pauvre de Belcourt, à Alger ; l’appartement exigu où la famille s’entasse et vit pauvrement ; le travail épuisant… Tout cela n’empêche pas l’enfant d’être heureux. Camus garde en effet de ses premières années, souvent âpres et parfois humiliantes, un souvenir émer- veillé. En contrepoint du dénuement extrême et du labeur éreintant, il y a les jeux, les bains de mer, la lumière crue du soleil et les bras tendres et noueux de Catherine qui l’enserrent à chaque retour de l’école. La double expérience du monde et de la pauvreté est fondatrice : elle forge un caractère à la fois jouisseur et ombrageux, partagé entre une forme d’indifférence protectrice et une sensibilité à toutes les formes d’humiliation. Elle nourrit une fidélité et un déchirement qui seront ceux de toute une vie.

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Pour comprendre l’œuvre de Camus, il faut aussi prendre conscience du rôle fondamental qu’ont joué dans sa vie des rencontres capitales. Il y a tout d’abord l’instituteur de l’école communale, Louis Germain, qui a survécu à la guerre et remplace le père absent, corrige parfois durement le gamin turbulent, l’éduque et l’élève tout à la fois. Il lit à sa classe Les Croix de bois de Roland Dorgelès. Louis Germain fait jaillir chez l’enfant une faim qui jamais ne se tarira : celle des livres et de la beauté. Il se rend chez la grand-mère Sintès et la convainc de laisser Albert passer le concours des bourses. Il l’aide en lui donnant des cours supplémentaires : Albert réussit et entre au lycée – c’est naturellement cet homme que l’écrivain remerciera en premier quand il recevra le prix Nobel. D’autres suivent à mesure que l’adolescent grandit et entre dans ce monde qui aurait dû lui demeurer fermé : Jean Grenier, son professeur de philosophie, lui fait découvrir la pensée antique, les textes de Nietzsche, les romans russes ; il l’éveille aussi à la conscience politique. Camus lit André Gide, admire profondément André Malraux, se passionne pour le théâtre et rencontre en classes préparatoires les amis de toute une vie.

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Camus à la faculté d’Alger, en classe de philosophie (le deuxième au deuxième rang en partant de la gauche). 

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La formation d’un écrivain engagé

Mais le bonheur a toujours son envers, qui lui donne tout son prix. Camus découvre à 17 ans qu’il est atteint de tuberculose et s’éprouve soudainement mortel à un âge où l’on se rit souvent de la mort. Avant de théoriser l’absurde, il en fait ainsi l’expérience. Entre 1930 et 1939, affaibli par la maladie et atteint par l’échec de son mariage avec Simone Hié, il connaît une profonde crise. Fugacement tenté par le suicide, il voyage en Europe, met en chantier plusieurs textes et décide de vivre en affrontant avec lucidité et sans amertume le voisinage de la mort : ce destin qui l’a foudroyé si jeune est la contrepartie de sa liberté. Camus met sa philosophie au diapason de son existence : il la nourrit de l’urgence de l’instant, de la nécessité de la révolte généreuse. Il s’engage au parti communiste, où il est chargé de la mobilisation politique des populations arabes, avant d’en être exclu. Il rêve d’une fraternité sociale et politique. Avec des amis, Albert fonde en 1935 la troupe du Théâtre du Travail, qui devient en 1937 le Théâtre de l’Équipe. Il y tient tous les rôles, tour à tour acteur, metteur en scène et dramaturge. Le théâtre répond à son besoin de projet collectif et de prise sur le réel : les répétitions épuisantes, les questions terre à terre concernant les décors et la mise en scène, le bonheur de jouer ensemble chaque soir le détournent de l’angoisse de la maladie et donnent un ancrage à sa vie menacée.

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Empêché par la tuberculose d’être professeur, Camus exerce plusieurs professions tandis que sa vocation d’écrivain se conforte. Il édite ses premiers textes, Noces, à Alger chez Edmond Charlot. En 1938, il fait la rencontre de Pascal Pia, le directeur d’Alger républicain, un journal progressiste. Pia lui propose de rédiger onze articles sur la situation misérable de la Kabylie. Le jeune reporter se rend sur place et découvre un pays d’une incroyable richesse humaine mais réduit à une scandaleuse détresse. Il décrit avec force le dénuement extrême des populations, qui meurent de faim et de froid, se nourrissent de racines et d’herbes qu’elles disputent aux chiens, vivent dans la boue et les ordures, cyniquement abandonnées par l’administration coloniale. C’est, pour Camus, le début d’un combat contre l’injustice qui ne cessera pas.

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De l’absurde à la révolte : Camus dans la guerre

En septembre 1939, Camus et Pia fondent à Alger un nouveau journal, Le Soir républicain, qui sera interdit en janvier 1940. Camus se retrouve alors sans travail et prend la décision de gagner la métropole. Il divorce enfin de Simone afin de pouvoir épouser Francine Faure, dont il est tombé amoureux. Et il organise les textes encore disparates qui vont former le premier cycle de son œuvre, dédié à la notion d’absurde.

Qu’est-ce que l’absurde ? Le mot latin absurdum signifie « ce qui est discordant ou dissonant ». Le terme est présent dans la théologie puis dans le domaine de la logique, où il désigne un raisonnement faux ou une démonstration par la contradiction. Il se développe en philosophie au XIXe siècle dans le cadre de la pensée de Schopenhauer puis de Nietzsche, qui l’associe au nihilisme. Camus part de la lecture attentive de ces auteurs : la perte du sentiment religieux et le constat de la mort de Dieu anéantissent le sens transcendant de l’existence. La condition mortelle des humains les confronte à la vanité de la vie, elle rend insupportable le scandale de la souffrance humaine (il n’y a plus de justification divine au mal sur terre), elle ne console plus de l’injustice sociale (les derniers ne seront plus les premiers dans l’au-delà). Camus sait décrire superbement cette brutale désillusion qui peut conduire au suicide. On s’étonne d’abord de ce que la vie ordinaire devienne artificielle. La vie en société s’apparente alors à une mascarade où tous jouent un rôle avec plus ou moins de conviction.

Dans la littérature de l’époque, le lieu par excellence où se déploie la révélation de l’absurdité du jeu social est le procès : on le trouve dans la seconde partie du roman L’Étranger (1942). Chacun des protagonistes, avocat, témoin, accusé et procureur, récite son texte et donne la réplique. Jamais on ne cherche à comprendre les mobiles d’un meurtre. Meursault est ainsi moins accusé du meurtre d’un Arabe que de ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère et d’avoir refusé de jouer le jeu des conventions. Il est étranger à sa vie comme à l’issue de son procès ; il les contemple d’ailleurs de façon identique, c’est-à-dire à distance, comme placé derrière une vitre qui l’empêcherait de bien saisir les enjeux de ce qu’il observe.

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Camus recevant le prix Nobel de littérature à Stockholm le 10 décembre 1957.
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C’est l’expérience même de l’absurde qui surgit quand la demande « éperdue » de sens et d’explication rationnelle se heurte au mutisme du monde. La singularité de la position de Camus par rapport aux existentialistes, auxquels il est souvent assimilé dans les années 1940, émerge alors : au lieu de sombrer dans une forme de désespoir ou de nihilisme, il faut, selon lui, se tenir droit dans la lumière brûlante de l’évidence que tout est vain. L’essai Le Mythe de Sisyphe (1942) explore ainsi plusieurs vies absurdes : le conquérant, le séducteur, le comédien, le créateur et… Sisyphe lui-même. Condamné par les dieux à rouler éternellement un rocher au sommet d’une montagne jusqu’à ce qu’il en redescende, Sisyphe effectue une tâche absurde non seulement parce qu’elle se répète inlassablement, mais surtout parce que rien ne la justifie et qu’elle ne produit rien. Frère de tous les travailleurs qui accomplissent des tâches avilissantes et vaines, il parvient au bout de la pente, le visage collé à la pierre. À peine arrivée au sommet, celle-ci retombe. Il va falloir redescendre encore une fois. Sisyphe hésite, écartelé entre impuissance et révolte. Il se tourne alors vers la pente et il fait un pas vers le bas. C’est à ce moment-là qu’il découvre, au cœur de sa détresse, une joie profonde et silencieuse. C’est l’instant où il choisit sa peine et son destin. Ce rocher, c’est le monde, le seul qui vaille la peine qu’on y vive. Sisyphe redescend vers le bas de la montagne. Il éprouve, à défaut d’une victoire, une forme de bonheur d’autant plus intense qu’il est sans avenir. « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

La conclusion de L’Étranger est proche de celle du Mythe de Sisyphe : Meursault, condamné à mort pour ne pas avoir respecté les conventions sociales, attend paisiblement son exécution en regardant par le soupirail de la prison le ciel étoilé. Cet anti-héros a supporté l’existence avec une sorte de placidité, comme s’il en était le spectateur. En prison, pourtant, il saisit sous l’effet de l’angoisse de la mort le non-sens de l’existence et combien celle-ci a compté pour lui. Meursault découvre alors sa vérité : il a vécu comme il l’a voulu et ne regrette rien puisqu’il n’a pas d’espoir. Et s’il vivait encore, il recommencerait ainsi. Le souffle nocturne qui monte alors de la mer révèle au personnage que sa vie était absurde mais qu’il n’y en a pas d’autre et qu’il faut l’aimer précisément pour ce qu’elle est.

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Camus à la rédaction du journal Combat en 1944.

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Dernière déclinaison de l’absurde, le théâtre marque une évolution vers le cycle suivant de la révolte. Si Le Malentendu (1944) met en
scène une situation tragique absurde – une mère et sa fille (jouée par l’actrice Maria Casarès, dont Camus est tombé amoureux) tuent sans le reconnaître leur fils et frère –, la pièce Caligula, plusieurs fois réécrite, révèle la progression intellectuelle et politique de l’écrivain. Une première version est achevée en 1941, mais la pièce n’est jouée qu’en 1945, profondément remaniée. Cette longue maturation empêche Camus d’offrir au public une figure aussi séduisante de l’empereur que celle qu’il avait imaginée au départ. Joué par Gérard Philipe, le jeune homme, désespéré par sa découverte de la mort et de la vanité de l’existence, devient un assassin aveuglé par sa volonté de puissance. Face à sa folie meurtrière surgissent des personnages qui, comme le sage Cherea, incarnent la révolte et l’esprit de résistance. L’expérience tragique de la guerre a en effet convaincu Camus que la position nihiliste était non seulement vaine et égoïste, mais surtout terriblement mortifère et dangereuse.

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Le cœur de la révolte : dire non et être généreux

La révélation de l’absurde (Sisyphe) débouche en effet inévitablement sur la révolte (Prométhée), à laquelle Camus consacre le second cycle de son œuvre. Se révolter, c’est dire individuellement non à l’injustice (« Je me révolte… ») tout en définissant des valeurs solidaires et universelles (« … donc nous sommes »). Cette bascule intellectuelle vers la révolte se traduit, pour le philosophe, par son entrée dans la Résistance. Revenu en France avec Francine durant l’été 1942, il s’installe au Panelier, près du Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), pour se soigner d’une rechute de tuberculose. En octobre, Francine, qui est enseignante de mathématiques, regagne Oran sans lui pour effectuer la rentrée des classes. Mais la zone sud est occupée en novembre en représailles du débarquement allié au Maroc et en Algérie. Jusqu’à la Libération, les deux époux seront donc « séparés » – terme que Camus envisage de donner comme titre au roman qu’il a commencé d’écrire et qui deviendra La Peste. Il revoit Pascal Pia et devient rédacteur pour le journal du réseau clandestin Combat, dans lequel il publiera les premières « Lettres à un ami allemand », qui appellent à la résistance et célèbrent son cou- rage face à la mort, la torture et la nuit des prisons. Avec un style héroïque que Malraux n’aurait pas renié, le Camus de Combat oppose le nihilisme méprisant des Allemands à la foi dans la justice des Français.

Après la Libération, Camus rédige de nombreux éditoriaux pour Combat où il dénonce l’atrocité des camps et de la Shoah, les bombardements atomiques lancés sur le Japon (voir page 72), les impostures et les injustices de l’épuration, qui le convainquent définitivement d’être opposé à la peine de mort, l’oubli de l’Espagne encore sous le joug de Franco (il adaptera La Peste au théâtre en situant L’État de siège à Cadix)… Il séjourne en Allemagne juste après l’armistice et en revient, malgré sa légitime colère, convaincu que l’Eu- rope pacifique et sociale qu’il appelle de ses vœux ne pourra se faire sans le peuple allemand. Il retourne en Algérie pour reprendre son enquête critique sur la Kabylie et dénoncer les injustices coloniales. Lui qui a soutenu, en vain, le « projet Blum-Viollette » et les revendications de Ferhat Abbas dénonce les massacres de Sétif du 8 mai 1945 et s’inquiète de l’inévitable violence qui vient. Il défend le programme social du CNR, espère une démocratie solidaire et égalitaire défendue par une presse de qualité dont il définit les principes déontologiques. Il faut, selon lui, « trouver des mots nouveaux pour les temps nouveaux » et participer à la reconstruction du monde avec un langage clair et exigeant : les mots ont leur valeur et ils doivent être pesés. Enfin, il se méfie des monopoles et de la tentation des grands magnats financiers de se servir de la presse pour conforter leur pouvoir.

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Maria Casarès et Serge Reggiani dans la pièce de Camus Les Justes, en décembre 1949.
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Après avoir rédigé cent trente-trois éditoriaux et seize articles pour Combat, Camus se met en retrait du journal à partir de 1946. La tuberculose continue de l’affaiblir et sa vie familiale est intense : en 1945, Francine donne naissance à des jumeaux, Jean et Catherine, la vie sociale du couple à Paris est conséquente et la relation amoureuse d’Albert avec Maria Casarès s’ajoute à cette existence fatigante. Enfin et surtout, Camus souhaite revenir à l’écriture, et il le fait de façon magistrale avec La Peste.

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Paru en 1947, le roman connaît, avec ses 100 000 exemplaires écoulés en trois mois, un succès considérable. Rédigé pendant la guerre, il s’en présente au premier abord comme la transcription allégorique. La maladie qui atteint et ravage Oran durant « l’année 194* » transforme la ville mise en quarantaine en une prison à ciel ouvert. Le récit évoque ainsi l’enfermement, la séparation de ceux qui s’aiment et la lutte contre le mal. Le fléau est une métaphore de l’Occupation, mais aussi, de façon plus métaphysique, renvoie à la condition de tous les êtres humains, qui sont condamnés à mort. La chronique des événements rédigée par le docteur Rieux offre explicitement une évocation de la guerre, avec ses privations, ses souffrances et ses morts abominables. Si l’incinération nocturne des cadavres des pestiférés renvoie aux camps de concentration, les procédures sanitaires de rétention d’information puis de confinement suivies par la ville et les responsables hospitaliers ont plus récemment pu sembler prophétiques aux lecteurs de 2019. La Peste a ainsi une portée universelle. Les réactions possibles face à l’épidémie sont explorées à travers des personnages qui évoluent de l’ignorance à la croyance fanatique, de la panique à la lutte courageuse, de l’opportunisme à l’action politique plus ou moins efficace. Camus préfère insister sur les fortes individualités, comme Tarrou et Rieux, qui, malgré une forme commune de désabusement, se donnent corps et âme au combat. L’issue « heureuse » du roman encourage à la vigi- lance : « Le bacille de la peste ne meurt, ni ne disparaît jamais. »

De fait, un an avant la parution du roman, Churchill avait dénoncé le « rideau de fer » tombé sur l’Europe de l’Est. Dans Les Justes (1949) et L’Homme révolté (1951), Camus choisit de s’attaquer explicitement au totalitarisme soviétique et aux philosophies de l’histoire hégélienne et marxiste qui lui servent de justification. La publication de ces ouvrages, suivie en 1954 du déclenchement du conflit algérien, va entraîner des ruptures et un déchirement profond dans la vie de l’écrivain.

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Un intellectuel déchiré dans la guerre froide

L’Homme révolté dénonce sans aucune ambiguïté l’imposture philosophique et la barbarie des régimes totalitaires du XXe siècle. Partant de l’esprit de révolte de Prométhée, Camus montre que celui-ci s’est progressivement dégradé pour aboutir, dans la mise en œuvre de la révolution, à une aliénation de tous. Dans un contexte de guerre froide, cette dénonciation ne peut que faire scandale chez les intellectuels de gauche et réjouir les libéraux : Camus reproche notamment aux régimes totalitaires de légitimer tout sacrifice dans le présent (retarder les réformes sociales, justifier les purges, imposer la dictature d’un parti) au nom d’un avenir glorieux repoussé dans un futur lointain. Héritière en ce sens du raisonnement religieux, la prophétie marxiste serait une trahison de l’espoir des peuples et repousserait sans cesse le bonheur dans le futur en exigeant au présent la privation de liberté. Camus dénonce l’histoire comme étant un nouveau dieu moderne : les hommes lui sont immolés parce qu’ils n’en comprennent pas le sens. Ils sont des moyens sacrifiés à une fin supérieure. D’autres viendront plus tard, qui seront heureux à leur place : c’est la thématique des lendemains qui chantent. Camus, tout en rappelant qu’une vie donnée n’est pas une vie ravie, respecte dans sa pièce Les Justes les révolutionnaires russes de 1905 qui ont accepté de mourir en même temps que le grand-duc qu’ils tuaient avec leur bombe. Il explore leurs doutes face au meurtre des enfants innocents qui pourraient être aux côtés des « coupables ». Quelle idée vaut qu’on tue pour elle des êtres humains ? Qu’est-ce qui distingue le terroriste et le résistant ? Le meurtre est bien le problème politique du siècle, souligne l’introduction de L’Homme révolté. En revanche, Camus ne peut cautionner ceux qui commandent des assassinats sans se salir les mains ni en assumer la responsabilité. Ce refus de la violence sur des innocents et des civils au nom d’une cause supérieure, même juste, sera constant. Il nourrira ses prises de position lors du conflit algérien, à l’instar de l’appel lancé aux côtés d’intellectuels algériens à la « trêve pour les civils » en janvier 1956 ou de son rêve impossible de « communauté algérienne ».

La parution de L’Homme révolté déclenche l’hostilité de Jean-Paul Sartre et des intellectuels qui lui sont proches, et la violente polémique qui s’ensuit meurtrit profondément Camus. Le monologue qu’il fait paraître en 1956, intitulé La Chute, s’en fait l’écho, mais il ouvre sur une réflexion bien plus vaste sur la difficulté et l’inconfort de tenir une position nuancée dans un monde de culpabilité et d’invective généralisées.

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Albert Camus et l’éditeur Michel Gallimard en Grèce, en juin 1958. Ils meurent tous les deux dans l’accident de voiture de janvier 1960.
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La pensée de midi et le cycle inachevé de l’amour

L’Homme révolté s’achève sur un chapitre intitulé « La pensée de midi », qui exprime magnifiquement le cœur de la philosophie et de l’engagement de Camus. Il ouvre sur le cycle de l’amour, ou de Némésis, la déesse grecque de la colère mesurée et de la justice. Entre « l’idéalisme impénitent », qui n’est plus possible, et le pragmatisme politique, aveugle à toute morale, l’auteur choisit une voie difficile. Il trace une ligne mince et fragile, toujours mouvante et compliquée à défendre tant elle lui est contestée de tout bord. Il fixe avant tout une limite à la violence, puis avance « sur une ligne de crête » en cheminant « entre les deux abîmes de la frivolité et de la propagande » ou « de la démission et de l’injustice ». Il est jusqu’au style même de Camus qui oscille dans son phrasé, opte pour le balancement binaire des phrases et des titres d’ouvrages antithétiques, comme L’Envers et l’Endroit ou L’Exil et le Royaume. Cette position de recherche d’équilibre entre des forces en tension, Camus la reconnaît aussi dans la bascule du jour et de la nuit, dans l’oscillation entre l’engagement et le retrait pour écrire, dans la dialectique entre la solitude et la solidarité, la jouissance du monde et le hérissement, la parole et le silence. La mesure n’est pas une attitude tiède ou indifférente, c’est une tension dynamique entre des poussées contraires. Elle se tient à la croisée des extrêmes au sein d’un monde qui change sans cesse et la contraint à de constants rééquilibrages. Le révolté résiste, à la fois serein et crispé : sa position est politique, mais la mesure est aussi une philosophie qui tente de « ne rien séparer et ne rien exclure ».

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En 1957, Camus reçoit le prix Nobel de littérature. Un échange mal compris avec un jeune Algérien interprète son refus de la violence à l’égard des civils comme une défense de l’Algérie française. Il décide de ne plus s’exprimer officiellement sur la question pour ne pas ajouter au malheur et à la confusion de la situation. Il agira désormais dans l’ombre pour favoriser notamment la libération de combattants algériens. Il adapte des romans (Faulkner, Buzzati, Dostoïevski) au théâtre, le seul endroit où il est encore heureux. Il rédige ce qui sera son dernier livre : Le Premier Homme narre la destinée de tous les oubliés de l’histoire qui ont bâti l’Algérie. Croisant les époques, il mêle le récit de son enfance à celui des vies de sa famille et des populations arabes et européennes, qui ont vécu ensemble et sont mortes pour le pays. Il écrit : « Rendez la terre. Donnez toute la terre aux pauvres, à ceux qui n’ont rien et qui sont si pauvres qu’ils n’ont même jamais désiré avoir et posséder… »

Le 4 janvier 1960, Camus meurt dans un accident de voiture. De son premier texte à son dernier, il n’aura cessé de refuser l’injustice tout en disant son amour du monde, des êtres vivants, de la mer et du soleil. Lire et relire ses ouvrages dans notre monde incertain et violent, c’est trouver tout à la fois les mots justes et nécessaires de la révolte et ceux qui célèbrent la beauté fragile, les choses et les êtres qui ne durent pas.

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