Donald Trump : les pleins pouvoirs

En 1787, les rédacteurs de la Constitution avaient veillé à équilibrer les trois branches du pouvoir – exécutif, législatif, judiciaire – pour que chacune puisse contrer les éventuels abus des deux autres. Mais, peu confiants envers l’être humain, ils avaient identifié la faille : l’irruption d’un « démagogue » qui détournerait ces règles à son profit. James Madison le résumait ainsi : « Des hommes d’humeur factieuse, de préjugés locaux ou de sombres desseins, peuvent, par l’intrigue, la corruption ou d’autres moyens, obtenir d’abord les suffrages, puis trahir les intérêts du peuple. » Deux cent cinquante ans plus tard, le démagogue redouté est arrivé. Vous l’avez reconnu ? Il se nomme Donald Trump. Le cauchemar des Pères fondateurs.
Chaque jour, depuis le 20 janvier, il effrite les murs porteurs de la démocratie. « Je suis votre guer- rier. Je suis votre justice. […] Je suis votre revanche », a-t-il promis aux siens. Tous ceux qui ont entravé son action lors de son premier mandat, il les brise.
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LISTES NOIRES
Premier chantier : l’asservissement de l’appareil d’État. Les fonctionnaires, magistrats, procureurs ayant instruit les affaires Trump ou reconnu la victoire de Biden en 2020 sont révoqués. Sous le prétexte légitime de rendre la fonction publique plus efficace, il vide les ministères, coupe dans les budgets et purge à tous les niveaux : les fonctionnaires sont remplacés par des agents « loyaux » non aux lois, mais à sa personne. Comme au Pentagone, dirigé par le fidèle Pete Hegseth, où les généraux légalistes ont été écartés. Tout ce qui concerne le réchauffement climatique, la diversité, la protection des minorités est banni. Les militaires transgenres ont été chassés de l’armée. On a vu les cowboys du département de l’Efficacité gouvernementale, d’abord confié à Elon Musk, munis de listes noires, expulser les « traîtres » des agences, jusqu’à ce que le milliardaire soit limogé à son tour. Trump casse tous les thermomètres de la démocratie, tels les organismes chargés de la surveillance des élections, du commerce, des valeurs boursières… Ces agences et commissions, sous tutelle du Congrès, doivent désormais obéir à la Maison-Blanche ou au ministère de la Justice. Leurs membres peuvent être révoqués du jour au lendemain pour « déloyauté ». Au FBI, le nouveau directeur, Kash Patel, qui autrefois qualifiait le Bureau de «menace existentielle pour les républicains », a pour mission d’instaurer la « loyauté ».
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Tous ceux qui ont entravé son action lors de son premier mandat, il les brise.
Même ménage à la CIA et à l’Agence nationale de sécurité (NSA), où les équipes chargées de la lutte contre la corruption financière, la désinformation ou les opérations d’influence extérieures, notamment russes, sont limogées, laissant des trous béants dans le filet de sécurité nationale. Sans compter la quasi-fermeture des agences extérieures, comme USaid (voir encadré) et des outils du soft power telle la radio Voice of America, tous ces « gauchistes » qui promeuvent la démocratie dans le monde. Offensive culturelle, également : Trump prend le contrôle des Archives nationales et des musées de la Smithsonian Institution, qu’il veut rendre conformes à « la vérité de l’histoire américaine » ; il retire leurs financements aux chaînes publiques NPR et PBS (jugées « gauchistes ») et se bombarde président du Kennedy Center pour imposer un « âge d’or des arts et de la culture ». Quant aux médias privés qui le critiquent, « ennemis du peuple », ils sont frappés de retraits de licence, d’audits fiscaux et d’exclusion des conférences de presse. Beaucoup essaient d’éviter la foudre. Un exemple : le 2 juillet, pour mettre fin à un procès en diffamation après la diffusion d’une enquête critique, la chaîne CBS s’est engagée à revoir sa politique éditoriale et à payer 16 millions de dollars à la future bibliothèque présidentielle de Trump. Car pour ce dernier, ce grand chambardement est aussi une occasion de profit : lancement de crypto-monnaies à son bénéfice, levée de fonds pour ses frais de justice, opérations boursières au mépris du délit d’initiés, contrats signés pour le clan familial lors des visites d’État… L’émir du Qatar lui offre un avion à 400 millions de dollars : pourquoi refuser ? L’expression «conflit d’intérêts» ne figure pas dans son vocabulaire. Pas davantage dans celui du Congrès, qui regarde ailleurs.
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MÉTHODES MAFIEUSES
Deuxième chantier : l’affaiblissement des contre-pouvoirs. Au Congrès, et au Parti républicain, Trump utilise les méthodes mafieuses qui lui ont toujours réussi : intimidations, menaces, punitions… Il nomme et limoge d’un claquement de doigts. Un règne de la terreur efficace : les élus battent les records de lâcheté, prompts à se renier d’une seconde à l’autre. Ainsi ont-ils voté sans broncher le budget baptisé One Big Beautiful Bill, qui augmente pourtant le déficit de manière abyssale, ce que les républicains ont toujours critiqué.
La justice, ensuite. Mêmes méthodes, mêmes succès. Sous la pression, des cabinets d’avocats lâchent leurs clients mal vus par le président et s’engagent à défendre ses projets favoris. Trump a nommé ses avocats personnels pour diriger le ministère de la Justice, dont Pam Bondi, qui déclare : «Nous sommes si fiers de travailler selon les directives du président.» Indépendance ? Quel mot désuet ! « Les juges n’ont pas le droit de contrôler le pouvoir légitime de l’exécutif», renchérit le vice-président, J.D. Vance. Voilà résumé le projet autoritaire des idéologues trumpistes, notamment ceux de la Heritage Foundation, qui ont concocté son programme. Ceux-ci se fondent sur une doctrine élaborée sous Reagan et exhumée pour Trump : l’exécutif unitaire, interprétation tordue de l’article II de la Constitution qui donnerait tous les pouvoirs au président. Puisque celui-ci représente la majorité des citoyens, prétendent-ils, il agit toujours au nom du peuple, personne n’est en droit de s’y opposer. C’est le refus affirmé des contre-pouvoirs, le contraire du projet des Pères fondateurs. Rien de moins qu’un coup d’État juridique permanent.
Trump gouverne par décrets, souvent abusifs, sans chercher l’aval du Congrès. À la Maison-Blanche, l’omniprésent Stephen Miller et sa fondation d’extrême droite, America First Legal, lui préparent chaque jour une batterie d’ordonnances pour tirer sur ses cibles privilégiées. L’une de leurs astuces favorites, c’est l’état d’urgence. Trump l’invoque à tout propos pour justifier des procédures expéditives : imposer des droits de douane, octroyer des permis de forage, expulser des migrants sans jugement… Autre astuce : ressortir du grenier législatif de vieilles lois d’exception jamais abrogées, telles l’Insurrection Act de 1807, pour contenir les troubles civils, ou encore l’Alien Enemies Act de 1798, pour chasser les sans-papiers. Ces tripatouillages suscitent en retour des centaines de contestations juridiques. Peu importe, le président passe en force, laissant ensuite ses armées d’avocats trouver des artifices pour bloquer ou prolonger sans fin les procédures. Et il vient de recevoir le soutien stupéfiant de la Cour suprême, pourtant la gardienne de la Constitution, l’ultime recours de la démocratie.
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LE RÈGNE DE L’ARBITRAIRE
Déjà en 2024, les prétendus « sages » (six ultra-conservateurs sur neuf, dont plusieurs nommés par lui) avaient élargi l’immunité présidentielle, mettant Trump à l’abri des enquêtes pour tous les actes effectués dans l’exercice de ses fonctions. Fin juin, ils ont décidé que les injonctions prononcées par les juges fédéraux pour s’opposer à un décret présidentiel n’avaient plus de portée nationale. Elles ne s’appliquent que dans la limite de leur État. « C’est une victoire immense pour notre pays ! » triomphe Trump. Traduisez : « une immense victoire pour moi». Conséquence immédiate : la fin du droit du sol frappe déjà les bébés nés de parents en situation irrégulière ou en séjour temporaire… sauf dans les États où des juges l’ont contestée. Dans le New Jersey, un nouveau-né de sans-papiers est américain. Dans l’Alabama, il ne l’est pas. On verra bientôt des mères fuir pour accoucher dans un État voisin afin de donner la nationalité américaine à leur enfant, à l’image de ces 150 000 femmes qui déménagent chaque année pour avorter (depuis que la Cour suprême a ôté la protection fédérale à l’IVG). C’est l’institutionnalisation d’une inégalité des droits fondamentaux entre les citoyens. Autre victoire pour la Maison-Blanche : le 8 juillet, la Cour a jugé légaux les décrets présidentiels qui démantèlent, sans l’aval du Congrès, les administrations. Un blanc-seing accordé au président républicain, qui poursuit sa politique migratoire de façon inhumaine. Comme à Alligator Alcatraz, cette prison dans les marécages de Floride où les détenus sont enfermés dans des cages. Ou ces rafles de migrants menées par les agents cagoulés de l’agence de l’immigration.
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Donald Trump est bien le démagogue redouté, un autocrate narcissique doté d’un instinct exceptionnel, qui profite à la fois de la force des idéologues d’ultra-droite et de la faiblesse de ses opposants démocrates, empêtrés dans l’extrémisme woke, pris dans les phares de ce bulldozer, incapables de trouver la stratégie pour le freiner. Jusqu’où ?
L’Histoire montre que les dérives totalitaires s’installent par coups de boutoir répétés contre l’État de droit, mais aussi au fil des lâchetés et des renoncements. Les contre-pouvoirs ? Ils existent encore, et tentent de résister : on a vu Gavin Newson, gouverneur de Californie, s’élever contre l’intrusion de l’armée dans les manifestations de Los Angeles mais sans effet, et ici et là, des Cours suprêmes locales réagir. Celle du Wisconsin qui vient d’abolir une loi de 1849 interdisant l’avortement. Bien peu… Le plus important, ce n’est peut-être pas Trump lui-même, mais cette partie d’Amérique qui l’a mis sur le trône, tous ces « fatigués de la démocratie » qui espéraient qu’il allait améliorer leur niveau de vie. Seront-ils déçus ? Les élections de mi-mandat, qui pourraient lui ôter sa majorité au Congrès et lui rendre la vie difficile, auront lieu en novembre 2026. Dans seize mois… une éternité.
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Soft power : l’heure du hard discount !
Trump joue à fond la carte de l’isolationnisme et supprime l’USaid. Mais en retirant son financement aux pays étrangers, l’Amérique se tire surtout une balle dans le pied.
La politique de la Maison-Blanche sera-t-elle responsable de 14 millions de morts supplémentaires dans le monde d’ici à 2030 ? Une étude, parue fin juin dans la revue The Lancet, estime quel pourrait être le prix à payer pour la mise à sac de l’USaid (Agence des États-Unis pour le développement L international) par Donald Trump. D’après les modèles de prévision des auteurs, la fin du financement de l’agence gouvernementale chargée du développement économique et de l’aide humanitaire dans le monde devrait entraîner un nombre important de décès évitables. Entre 8 et 19 millions pour les cinq prochaines années, dont une moitié d’enfants, ce qui constituerait un important retour en arrière. En effet, rien qu’entre 2001 et 2021, elle aurait aidé à la préservation de la vie de plus de 90 millions de personnes, dont 30 millions d’enfants de moins de 5 ans, selon l’étude. On peut ainsi lire dans cette dernière que l’agence a contribué «de manière significative à la réduction de la mortalité adulte et infantile dans les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire au cours des deux dernières décennies». Et qu’elle a été associée à une réduction de 15% de la mortalité toutes causes et tous âges confondus, ainsi qu’à une réduction de 65% de la mortalité liée au VIH, 51 % liée au paludisme et 50 % liée aux maladies tropicales. Son définancement s’annonce donc catastrophique du point de vue sanitaire si l’on en croit ces chiffres. D’autant plus qu’il a été acté sans notification préalable, dans un chaos absolu et sans mécanisme de transition. Difficile donc, voire impossible, dans ces conditions d’en atténuer les conséquences les plus graves.
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Au-delà de ce rôle essentiel, l’USaid a aussi été un formidable outil de soft power (séduction et persuasion sans usage de la force) pour les États-Unis. Créée en 1961 par John F. Kennedy pour contrer l’influence soviétique, l’agence était le principal fournisseur mondial d’aide humanitaire. Sa présence partout sur le globe, dans les zones de guerre et dans les pays en développement, a participé à la valorisation de l’image de la première puissance mondiale et à la promotion de ses valeurs. Elle lui a aussi offert l’opportunité d’avoir des yeux et des oreilles partout. Tout ceci lui a d’ailleurs valu de multiples critiques. En abandonnant l’un de ses puissants relais, l’Amérique de Trump se replie sur elle-même, perd une source précieuse d’information et donne l’impression de réduire sa politique internationale au seul hard power (puissance militaire et sanctions économiques). Plus grave encore d’un point de vue stratégique, elle laisse le champ libre aux puissances rivales, comme la Chine, sur le terrain humanitaire. Dans son dernier billet, publié avant sa mort en mai dernier, le géopolitologue américain Joseph S. Nye, père du concept de soft power, dénonçait cette politique d’autosabotage. « Si Trump pense pouvoir rivaliser avec la Chine tout en affaiblissant la confiance des alliés américains, en affirmant des aspirations impériales, en détruisant l’USaid, en réduisant au silence Voice of America, en remettant en cause les lois nationales et en se retirant des agences de l’ONU, il est probable qu’il échouera », expliquait-il. Avant de conclure que la restauration de ce qui a été détruit « ne sera pas impossible mais particulièrement coûteux».
L’administration Trump a peut-être scié la branche sur laquelle son pays et des millions de personnes démunies étaient assis. Le résultat devrait être un recul de l’influence américaine et une dégradation de la situation humanitaire mondiale. Si les interrogations sur la hausse continue de la dette publique sont légitimes, le récent vote d’une grande loi budgétaire creusant un peu plus le déficit tend à démontrer qu’il ne s’agit pas d’une priorité pour la Maison-Blanche. L’USaid a donc été sacrifiée pour des considérations bien plus idéologiques que budgétaires. Et l’addition liée à ce démantèlement pourrait se révéler très salée. Par Théo Laubry
EPSTEIN : LES MAGA EN PLEIN BUG
Epstein m’a « tuer ». C’est peut-être ce que pourra écrire Donald Trump dans ses mémoires… Après des mois de scandales et de rumeurs agitant la complosphère, la note finale du FBI, publiée le 7 juillet, conclut qu’aucune « liste de clients » n’existe. Trump, qui promettait de « tout déclassifier », voit revenir le boomerang : sa base paranoïaque refuse d’en démordre et continue à penser qu’on lui ment. Surtout que l’actuel président a été vu en photos à ces soirées ! Sur Truth Social, le président a exhorté ses partisans à « passer à autre chose ». Il s’est même agacé d’une question sur le sujet, rétorquant qu’il avait plus important à décider. Il en faudra plus pour calmer ses fans. Ainsi, l’influenceuse d’extrême droite Laura Loomer, très proche du président, exige la tête de la ministre de la Justice, Pam Bondi, accusée d’avoir « menti à la base ». Le complotiste Alex Jones éclate en larmes ; et un hashtag #EpsteinCoverUp (« l’affaire étouffée ») tourne contre… Trump. Certains partisans vont jusqu’à brandir des pancartes «Release the Files» («Publie les dossiers») devant la Maison-Blanche. Pris à son propre piège, Trump cherche la parade : appuyer le FBI sans renier complètement les récits conspirationnistes qu’il a nourris. Problème : chaque concession alimente la suspicion. Si le dossier est vide, pourquoi l’avoir brandi comme arme électorale ? Et si Trump était devenu le « Deep State» qu’il dit dénoncer? Plusieurs instituts de sondage américains évoquent une «crise de confiance» des sympathisants républicains, doutant désormais de la sincérité de Trump. Une séquence qui illustre à merveille la logique cannibale du conspirationnisme : utilisé pour mobiliser, il peut dévorer son créateur quand la réalité n’épouse pas le fantasme collectif. Une sorte d’Erreur 404 à la Maison-Blanche. À seize mois des midterms, le bloc MAGA se fracture entre loyalistes et fanatiques, fragilisant le socle trumpiste. Fin de la toute-puissance ? Ou début d’une nouvelle droite, encore plus irrationnelle ? Par David Medioni
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