
La convergence des haines
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Enquête sur les pensées réactionnaires
Introduction
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Au fondement du succès politique des mouvements autoritaires et d’extrême droite, il y a eu un véritable travail idéologique, identifié par Daniel Lindenberg il y a plus de vingt ans dans Le Rappel à l’ordre. Ce dossier, coordonné par Anne Dujin et Marc-Olivier Padis en prolonge les intuitions pour montrer que la convergence des haines, si elle n’est pas toujours intellectuellement cohérente, est politiquement efficace. À charge pour la gauche de lui opposer un projet démocratique et émancipateur.
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Cela fait maintenant quelques années que la lecture des pages « Idées » de la presse a de quoi faire mentir ceux qui ont professé la disparition de l’« intellectuel organique », relégué au statut de relique du xxe siècle. Des articles ou portraits consacrés à Alexandre Douguine, idéologue du Kremlin, à Curtis Yarvin, ingénieur accélérationniste et figure de proue du trumpisme, ou encore à Nick Land, le philosophe anglais des « lumières sombres », ressort comme une prise de conscience : au fondement du succès politique des mouvements autoritaires et d’extrême droite, on découvre un véritable travail idéologique, qui porte aujourd’hui ses fruits. Ce sentiment se renforce du constat que ces figures, par-delà leur diversité, partagent de nombreuses références, donnant presque l’illusion d’un corpus cohérent : le juriste nazi Carl Schmitt, le contre-révolutionnaire et antisémite Charles Maurras, l’ésotériste et « superfasciste » italien Julius Evola1 – sans oublier Nietzsche ou Heidegger, dont les œuvres sont restées des matrices inépuisables pour la pensée d’extrême droite.
C’est ainsi que, outre celui d’« intellectuel organique », un autre concept d’Antonio Gramsci a connu une fortune aussi paradoxale que problématique : l’« hégémonie culturelle » serait passée de la gauche à la droite, dont on répète ad nauseam qu’elle aurait « gagné la bataille des idées ». C’est confondre la capacité à parler fort et à mettre des sujets à l’ordre du jour médiatique, grâce au soutien de nouveaux oligarques, avec un travail intellectuel de fond. C’est aussi faire l’impasse sur l’aspect le plus important du concept d’hégémonie culturelle, qui relève des conditions d’élaboration et de diffusion des idées dans le tissu social et ses institutions concrètes. Ce n’était pas, pour Gramsci, dans le ciel des idées que se joue la « bataille » politique, mais dans l’expérience sensible des hommes et des femmes, là où ils éprouvent leur appartenance à la société, ce qu’il appelait le « sens commun ».
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S’il est un indice du succès de l’extrême droite, c’est que son discours a pris le visage du « sens commun ».
Interrogée à ce prisme, la diffusion des idées d’extrême droite dans les sociétés démocratiques est indéniable. En quelques années, les propositions politiques fondées sur la naturalisation des inégalités, la bouc-émissarisation de certains groupes sociaux et l’éloge d’un pouvoir fort ont acquis un écho grandissant. Ceux qui s’y opposent – et ils sont néanmoins nombreux – ont aujourd’hui le vent de face. Le succès mondial de la théorie du « grand remplacement » n’est qu’un exemple parmi d’autres de diffusion massive d’une idée d’extrême droite. Ceux qu’elle révulse ne peuvent plus se permettre de simplement l’ignorer, mais doivent la contredire arguments à l’appui. S’il est un indice du succès de l’extrême droite, c’est que son discours a pris le visage du « sens commun ».
En France, un homme et un livre ont été particulièrement clairvoyants sur cette évolution, avant qu’elle ne devienne manifeste. En 2002, Daniel Lindenberg, historien des idées, professeur à l’université Paris 8 Saint-Denis et membre de la revue Esprit, publiait Le Rappel à l’ordre2. Il identifiait l’émergence d’une culture « néoréactionnaire » dans le paysage intellectuel français, portée par des figures venues de différents horizons politiques, y compris de la gauche, qui au nom de la lucidité face au « réel3 » (la montée de l’islamisme, de l’insécurité, les excès de l’individualisme et du féminisme…) s’engageaient de fait dans une critique de la démocratie libérale. Ce livre, qui suscita à l’époque une vive controverse, fait aujourd’hui figure de jalon dans un mouvement général qui n’a cessé de se confirmer. Si le propos portait essentiellement sur la France, il s’inscrivait déjà dans une évolution européenne convergente. Vingt-trois ans ont passé depuis sa sortie, et le présent dossier, sans chercher à actualiser l’analyse de Daniel Lindenberg, qui n’en a pas besoin, voudrait reprendre et prolonger quelques-unes de ses intuitions, dans un contexte politique et géopolitique désormais bousculé par les forces autoritaires et réactionnaires.
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Interroger la porosité croissante des sociétés démocratiques aux idées d’extrême droite invite à se pencher sur des figures, dont les références, mais surtout les trajectoires, sont révélatrices d’un changement des coordonnées du débat politique et intellectuel. Il s’agit alors d’identifier des thématiques (l’obsession migratoire, l’islam, le souverainisme, la critique des droits de l’homme…), mais aussi les lignes de clivage (par exemple au sein du féminisme), les hybridations inattendues (par exemple un athéisme « judéo-chrétien »), les modes de circulation (notamment dans l’espace transatlantique) qui s’imposent dans des espaces publics aujourd’hui transformés par le numérique. Il faut aussi s’affronter à un problème de caractérisation du phénomène : le conservatisme, la réaction ou le fascisme ne sont pas la même chose. Or les courants de pensée dont se réclament les extrêmes droites mondiales ont un caractère si hétéroclite que l’on a parfois pensé qu’il nuirait à une dynamique d’ensemble. Il n’en est rien. Si leurs incohérences ne sont pas rédhibitoires, c’est qu’elles ont en commun une détestation, celle de l’État de droit libéral, dont le moteur se substitue à celui d’un projet de société, de fait introuvable entre elles. Alors que la convergence des luttes est restée un horizon toujours lointain des mobilisations de gauche, celle des haines se révèle efficace, et productive au plan politique.
Mais à replacer ce qui se passe aujourd’hui dans une certaine profondeur historique et comparatiste, un autre enseignement se fait jour : les idées infusent et travaillent les sociétés sur le temps long. Pendant que les forces démocratiques croyaient à tort qu’un certain nombre de combats étaient définitivement gagnés, d’autres fourbissaient patiemment leurs armes, pleinement conscientes de la valeur du travail intellectuel en politique. Il appartient à la gauche de s’y remettre aujourd’hui, si elle veut un jour être en capacité de redessiner les contours d’un « sens commun » véritablement démocratique et émancipateur.
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Notes
- 1. Pour une synthèse de ces références, voir Nicolas Truong, « L’internationale réactionnaire, ou comment trois familles de pensée se retrouvent dans leur détestation du progressisme », Le Monde, 29 mars 2025.
- 2. Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires [2002], avec une postface inédite de l’auteur, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2016.
- 3. Sur cette évocation du « réel », voir D. Lindenberg, « Le Rappel à l’ordre, suite et pas fin », La Pensée de midi, no 26, 2008, p. 54-66.