L’éducation populaire, un pilier du vivre-ensemble menacé
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Les enfants sont en vacances et les centres de loisirs tournent à plein. Derrière les jeux, les sorties et les repas partagés, c’est tout un monde associatif qui tient la baraque. Un secteur discret et pourtant omniprésent dans la vie quotidienne. Centres de loisirs, maisons de quartier, clubs sportifs, associations d’insertion ou de formation… L’éducation populaire irrigue la société, des tout-petits aux seniors. Pourtant centrale dans l’organisation sociale, elle reste méconnue et mal reconnue. C’est tout l’enjeu du rapport d’impact publié par Hexopée – organisation représentative du secteur – et dévoilé ce jeudi 10 juillet par Libération : livrer pour la première fois une photographie précise de son poids économique, éducatif et social.
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Derrière les grands noms comme la Ligue de l’enseignement, les Francas ou Léo-Lagrange, ce sont des milliers de petites associations – pour la plupart de moins de 50 salariés – qui assurent des activités culturelles ou sportives, du soutien scolaire, de la formation, des ateliers sur la santé ou l’environnement, et cela pour tous les âges. Selon un sondage Verian réalisé pour l’enquête (4 001 répondants), 70 % des Français ont déjà été en lien avec l’éducation populaire, comme bénéficiaires, bénévoles ou salariés.
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Au cœur de l’activité, l’accueil des jeunes en dehors de l’école. Selon le rapport, chaque enfant bénéficie en moyenne de 656 heures d’accueil extra et périscolaire par an. Sans cette solution, «ce sont des gens qui ne pourraient pas aller bosser parce qu’il faudrait s’occuper des mômes», résume David Cluzeau, délégué général d’Hexopée. Cela représenterait un manque à gagner de 1,2 milliard d’heures de travail par an, soit 70 milliards d’euros de productivité. Cette charge pèserait d’abord sur l’emploi des femmes, les premières à réduire leur activité en l’absence de garde collective.
Concurrence du privé
L’éducation populaire, un secteur largement féminisé, s’appuie sur 430 000 associations, près de 470 000 salariés et six millions de bénévoles. Avec 2 % des salariés en France, elle pèse deux fois plus que l’agriculture et représente à elle seule plus de 1 % du PIB. Le secteur a connu un rebond rapide après la crise sanitaire, avec une hausse de 16 % de l’emploi salarié entre 2018 et 2022, soit 10 points de plus que dans l’ensemble de l’économie. Les trois quarts des financements proviennent des recettes d’activités, d’adhésions et de dons. Seuls 27 % relèvent de subventions publiques.
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Ces structures irriguent le territoire, mais de façon inégale. Dans le sondage, seules deux personnes sur trois vivant en zone rurale déclarent avoir été en contact avec l’éducation populaire, contre trois sur quatre en Ile-de-France. Pourtant, les activités pratiquées sont similaires, quelle que soit la taille de la commune. Ce déséquilibre peut conduire à une absence totale d’activité éducative, culturelle ou sportive pour les habitants ou à l’arrivée d’acteurs privés alternatifs.
Malgré des tarifs bien plus accessibles, les associations sont de plus en plus concurrencées par ces derniers. Dans les MJC, les activités proposées varient en général de 10 à 30 euros par mois. A titre de comparaison, certains clubs sportifs privés affichent des prix allant de 40 à plus de 100 euros pour des disciplines comme l’équitation. Mais le privé séduit avec des prestations sur-mesure : cours individuels, collectifs, en ligne, créneaux étendus, équipements dernier cri. Une montée en puissance qui s’inscrit aussi dans une évolution des modes de vie et accompagne une «pression sociale à remplir les agendas des enfants», note le rapport.
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Pour un service public de la continuité éducative
Cet écosystème est pourtant fragilisé. Sous pression budgétaire, les collectivités cherchent à faire des économies, notamment depuis la baisse des dotations de l’Etat. Et ce sont souvent les dépenses facultatives, dont l’éducation populaire fait partie, qui sont coupées. «Quand une collectivité coupe ce budget, ça peut vouloir dire plus d’école de musique dans telle commune et un accueil périscolaire réduit à une simple garderie, sans projet pédagogique, sans penser au développement de l’enfant», alerte David Cluzeau. Résilientes, les associations rognent partout avant de renoncer : elles tapent dans les réserves, réduisent leurs activités. Mais l’alerte monte : en deux ans, la part des structures déclarant ne pas exclure une fermeture a triplé, de 1 à 3 %. Un seuil jamais atteint.
Pour David Cluzeau, ce grignotage silencieux appelle une réponse politique. Il plaide pour une loi qui garantirait un service public de la continuité éducative, au même titre que l’école. «Aujourd’hui, tout repose sur la bonne volonté des élus locaux. Or on parle de besoins fondamentaux des enfants et des familles.» A ses yeux, la convention citoyenne sur les temps de l’enfant est le bon moment pour poser cette question : faut-il sortir l’accueil périscolaire, l’accompagnement éducatif, les activités culturelles et sportives du statut de «dépenses facultatives» ? Et reconnaître, dans les faits comme dans la loi, un droit à la continuité éducative tout au long de la journée, de la semaine et de l’année ? «Sinon, les inégalités vont continuer à se creuser selon les territoires, et selon les revenus.»
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Car au-delà des enjeux budgétaires, le rapport documente l’impact de ces activités. A profil socio-démographique équivalent, les bénéficiaires ont un niveau de diplôme plus élevé. Ils se sentent aussi plus en confiance pour choisir leur orientation ou changer de métier. Sur le plan démocratique, leur niveau d’engagement citoyen est 1,5 fois plus élevé. Ils votent davantage, s’investissent plus dans la vie associative, syndicale, politique, participent plus à des activités culturelles et sportives. Ils accordent aussi plus d’importance à des principes fondamentaux comme la solidarité, la diversité ou la lutte contre les discriminations.
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Cécile Bourgneuf à suivre sur Libé