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Quand les rivières étaient des déesses, elles naissaient des cuisses sombres de la terre, et étaient accueillies par des sages-femmes en robes blanches. Les robes baignaient dans l’eau scintillante et les femmes chantaient en recevant l’enfant liquide qui ne cessait jamais de naître.

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Le vieux sanctuaire est silencieux ce soir. Pas de chansons, pas de longs jupons, pas de bras doux pour accueillir. Mais il y a la mélodie pure d’un merle, et la berceuse lointaine d’un pigeon ramier. Il y a la note mélancolique d’un crapaud accoucheur, Ouh…. Ouh…., une note comme un cœur qui bat, appelant la nuit de velours, la nuit pleine de plis d’ombres où les déesses parfois, se remettent à parler. Je suis venue pour écouter cette voix-là, ancienne et jamais rouillée.

Celle d’ici s’appelait Sequana. Je dis son nom à voix haute plusieurs fois, me calant à la pulsation du crapaud, Sequana… Sequana… Il s’est mis à bruiner doucement, une pluie légère comme le voile d’une mariée. Ses milliers de bouches murmurent des incantations qui se fondent aux miennes. J’avance lentement, attentive à tous les gardiens du lieu, toutes les sages-femmes non humaines. La rivière-enfant coule et s’étire, là, tout près, invisible, protégée par deux lignes ondulantes de reines des prés. Leurs longues tiges fleuries se penchent au-dessus du filet d’eau sacrée comme les marraines sur la couche d’une princesse, et elles disent les sortilèges de protection que les humains ont oubliés. Elles dodelinent gentiment de leurs têtes légères, offrant leurs cheveux de crème à la brise brune.

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Un pont minuscule enjambe le minuscule fleuve, je traverse, recevant brièvement le secret de l’eau miroitante. Plus loin, il y a une statue, elle représente l’ancienne déesse. Un panneau explique que c’est une réplique de la statue d’origine sculptée à l’époque gallo-romaine et qui a été retrouvée précisément ici. Sa tête et ses bras avaient été mutilés, avant qu’elle soit jetée au sol et abandonnée pendant des siècles. Une femme sans visage et sans bras : ils font aux déesses ce qu’ils font aux rivières, n’est-ce pas ?

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Quand les rivières étaient des déesses, on pouvait les voir sourire tandis que leurs bras liquides s’ouvraient et offraient leur miracle au monde. Ils les ont défigurées les unes après les autres, sourires arrachés, bras amputés. Ils les ont étouffées de barrages, corsetées de canaux, souillées encore et encore. Est-ce ici que tout a basculé ? Avec ce premier affront à l’ancienne Sequana ? Les archéologues modernes ont modelé une nouvelle statue, imaginant le visage austère de l’époque gallo-romaine, redonnant à la déesse ses bras perdus, les drapant tendrement de plis de roche. Ils s’interrogent encore sur la raison de cette mutilation qui date du début de l’époque chrétienne. Pas moi. Je sais. Je sais pourquoi ils ont fait taire les vieilles mères, les remplaçant par ce dieu unique qui n’est pas de la terre. Le nouveau dieu a son royaume dans un ciel éthéré et lointain. Et puisqu’il n’est pas d’ici, puisqu’il n’est pas issu des cuisses sombres de Gaia, puisqu’il n’habite pas sa chair vivante, puisqu’il promet un paradis qui est toujours à chercher ailleurs, alors toutes les destructions sont permises sur la terre qui n’est plus sacrée.

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Je sais que le paradis est ici, là où mes pieds sont plantés, là où mon souffle se mêle à l’Autre Souffle : celui des bêtes, des arbres, des pierres, de l’eau. Ce paradis est mutilé comme les déesses qui le gardaient. Brisé en mille morceaux et éparpillé dans les décombres de la modernité, il attend notre improbable réveil. J’en ramasse des éclats, ici et là. Partout il y a des miettes de paradis. Il suffit de regarder assez longtemps.

Sequana. Le nom a été gravé dans la pierre sous la nouvelle statue. Des bouquets de fleurs sont laissés là en offrande, une pomme de pin, une pierre ronde. Il y a donc des humains qui se souviennent encore. Qui prennent le petit pont en disant le nom de la déesse. Qui chantent pour elle peut-être… En arrivant à la source je chante, je verse des mots sortilèges pour que celle qui nait ici soit protégée. Un long chemin de 776 km l’attend. La Seine. C’est ainsi qu’on la nomme désormais. Elle prendra son temps pour rejoindre la mer, ondulant comme un serpent d’argent dans toute la Bourgogne, subissant les barrages et les pollutions, offrant son don malgré tout aux innombrables villages et villes qui sont nés d’elle, et qui sans elle disparaîtraient. Elle s’unira encore et encore aux ruisseaux et rivières de son bassin versant, car elle est déesse multiple, faite de mille autres qu’elle. Ainsi aussi sont faits les humains qui la saccagent, oubliant qu’elle coule dans leur propre corps.

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Elle continuera sa route, la déesse défigurée, fécondant vallées et forêts, portant en elle des milliards de vies. Elle sera déesse d’écailles, de plumes, de peau, de poils, de carapaces, déesse de saules, d’aulnes et d’algues, de minuscules créatures, de minéraux innombrables. Elle deviendra fleuve sombre et souillé. Mais sous les digues et les poisons elle sera sauvage encore. Et belle encore. Elle sera sacrée à ceux qui savent voir. Elle traversera Paris puis Rouen, la ville où je suis née. En arrivant vers la mer, elle ouvrira ses bras à nouveau, se jetant dans l’estuaire en riant, se roulant dans les boues fécondes, redevenant indomptable et libre. Elle prendra le goût du sel et dansera le rythme sacré des marées avant de s’unir à la Manche. Certains pensent que les rivières, en rejoignant la mer, disparaissent. Mais personne ne disparaît jamais. La Seine-Sequana s’offre sans se rendre, transformant l’eau qui la reçoit, mêlant ses molécules à celles, anciennes, de l’océan. Si nous étions des anguilles, nous pourrions sentir son parfum de déesse à des milliers de kilomètres de son embouchure, et nous rappeler qu’elle est là, encore…

Je me rappelle. Je suis venue ici pour me rappeler. Ce filet d’eau gargouillante est déjà le large fleuve qui a veillé sur ma naissance. Les eaux polluées qui se jettent dans la mer sont encore la source guérisseuse que mes ancêtres celtes honoraient. A laquelle ils laissaient d’innombrables offrandes. J’offre moi aussi ce soir. Dans le bassin d’eau cristalline où naît la source, je verse une fiole de liquide sacré. Ce sont les eaux que j’ai recueillies au fil des années dans d’autres sources, ou d’autres rivières. Eaux douces, eaux salées, eaux d’orages, eaux de marécages, eaux d’océan déchaîné… Une eau unique qui les contient toutes. Qui toutes leur rappelle qu’elles sont encore des déesses.

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Dans le bassin, il y a une autre statue. Un plaque en bronze explique que celle-ci date du XIX ème siècle. C’est une Sequana voluptueuse et généreuse, qui est représentée. Une femme nue et couronnée, portant les fruits de la terre. Une autre facette de la déesse aux mille visages. Des piécettes dorées scintillent à ses pieds. On vient ici faire un vœu, sans savoir vraiment que la pièce est une offrande laissée à la source. Sans se rappeler que les anciens jetaient ainsi, dans les eaux sacrées des rivières, des trésors immenses. Les archéologues en ont retrouvés certains. Nos ancêtres devaient y croire fort, à leurs dieux d’eaux, pour y laisser de pareils joyaux. Nos pièces sont ridicules à côté. Nous ne savons plus croire. Nous ne savons plus donner notre cœur aux rivières. Mais quelque chose se souvient encore, tout au fond de nous… Quelque chose brille encore sous nos pièces.

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Dans la source, parmi les piécettes flamboyantes, nagent des alevins et deux jeunes tritons. Ainsi la rivière-enfant, dès sa naissance, abrite le monde, offre son refuge frais aux minuscules créatures qui en ont besoin. Je la remercie pour les tritons et les petits poissons. Pour les larves cachées dans le mucus nourrissant qui tapisse le fond du bassin. Je lui demande de m’aider à être moi aussi l’abri du monde… Un éclat de paradis que d’autres pourront recueillir…

La source s’écoule du bassin et devient le filet d’eau que j’avais entrevu sur le petit pont. Je vais m’accroupir là et j’imagine celle qu’elle va devenir. La Seine. Je mets mes mains sur sa peau glacée, sentant la densité de sa surface, sa façon de bouger et de répondre à ma caresse. Je chante encore. On ne chante jamais trop pour les rivières. Je parle. Il y a une manière de parler qui est douce comme l’eau et est une forme d’écoute. De même que nous ne savons plus croire aux rivières, nous ne savons plus leur parler je crois. Mais ici on peut réapprendre. Les mots qui sortent de ma bouche ont des oreilles immenses, toutes tendres et liquides. Des mots qui rencontrent. Des mots qui reçoivent. Ils coulent dans le ruisseau et se mêlent à sa chanson. Ensuite, je recueille une fiole de l’eau guérisseuse. Elle viendra se mêler aux autres eaux dans la bouteille de terre que j’emporte partout avec moi. Mais elle n’oubliera pas son nom, Sequana.

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Quand les rivières étaient des déesses, elles coulaient vives et joyeuses vers leur destin. C’est ainsi que la toute jeune Seine coule ici. Sait-elle les difficultés qui l’attendent ? Lui a-t-on parlé des intrants de l’agriculture intensive, de l’énergie nucléaire et des centrales hydro-électriques ? De tout ce qui a été mis en place année après année pour qu’elle se tienne bien sage ? Pour qu’elle reste à sa place ? A-t-elle eu vent de cette muselière qu’on mettra sur sa gueule sauvage ? De ce bras qu’on lui a coupé en plein Paris, au niveau du boulevard Saint Germain ? Dois-je lui dire ? Je marche un moment avec elle, suivant sa lente descente. Je ne dis rien. Je la regarde s’élargir, confiante, audacieuse. Forte. Plus forte que tout. Plus forte que nous. Je croise le trait bleu et étincelant du martin pêcheur, le cri grincheux d’un héron, la nage féérique d’un groupe de chevaines. Ils remontent le courant. Leurs longs corps d’argent ondulent doucement, tandis que le feu de leurs nageoires pelviennes secoue des mémoires de soleil par-dessus l’obscurité des fonds liquides. Certainement la déesse sait. Les informations circulent en elle bien plus efficacement que nos réseaux internet. Mais elle chante encore ici. Elle sème des éclats de paradis. Je suis là, dit-elle. Je suis déjà là-bas et encore ici. Je sais. J’ai toujours su.

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Je reviens un peu triste vers le van, la main de mon amoureux dans la mienne. Je voudrais rester ici, auprès de Sequana. Je voudrais rester là où elle est encore pure et libre et heureuse. Là où elle crée le paradis. Là où je me sens la force de le créer avec elle. Mais une longue route m’attend. Une éprouvante navigation sur les nouveaux fleuves de bitume, ceux qui ne savent pas se courber et prendre leur temps. Ceux qui foncent tout droit et férocement, piétinant la vie au lieu de l’abriter.

Ma petite fiole d’eau de Seine à la main, j’ai le cœur serré.

C’est là que je la vois, au bord de la route qui mène au sanctuaire. Cachée à l’écart, gravée dans un ancien poteau de bois. La troisième Sequana. Toute simple et bouleversante et humble, elle ressemble à une très vieille déesse de l’eau, entourée de ronces protectrices. Celle-ci n’a ni panneau, ni plaquette pour raconter son histoire. Celui qui l’a gravée n’a pas laissé son nom. Il a juste offert ce miracle né au bord de la route, ce trésor sorti de ses mains inconnues et bénies. Des mains aimantes. Des mains qui savent écouter. Des mains qui se rappellent que les rivières sont encore des déesses.

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Toutes les photographies ou peintures partagées sur ce compte Conversations Sauvages sont les miennes ou celles de mon compagnon Matt. Pas d’IA ici, pas d’artifice, pas d’imagination pillée. Juste la créativité vivante et la joie de la partager.

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2025 Sandrine Booth

26 Saint Julien en Vercors

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