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Tim Ingold, l’anthropologue qui recrée du lien

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L’anthropologue écossais travaille sur les relations entre tous les vivants, humains et non humains, pour rendre perceptible la continuité de la vie. Son nouvel essai, « Le Passé à venir », en approfondit la dimension temporelle. Retour sur un mode de pensée original.
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David Zerbib Philosophe

 20 avril 2025 
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L’anthropologue écossais Tim Ingold, à Paris, en 2022.

La pensée de Tim Ingold, en dépit de la diversité et de la complexité des questions qu’elle aborde, pourrait être comprise à partir d’une intention très simple, qu’il met en mots avec beaucoup de clarté : retrouver le sens de la continuité de la vie. Autrement dit, retisser les liens qui unissent les différentes formes de vie, humaines et non humaines, et renouer le mouvement de filiation qui relie les humains entre eux à travers le temps.

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Dans ses livres, le professeur émérite d’anthropologie sociale à l’université d’Aberdeen (Ecosse), né en 1948, a par exemple exploré la relation entretenue par les peuples des régions circumpolaires avec leur territoire et les animaux qui le peuplent. L’ouvrage brillant qui l’avait fait mieux connaître en France, Une brève histoire des lignes (Zones sensibles, 2011), fournissait quant à lui le dessin même de cette façon de voir : si la modernité avait inventé la « ligne droite », celle du progrès et du projet, c’était au prix, montrait-il, d’une discontinuité nouvelle du rapport au monde et à l’espace, qui n’était plus vécu ni pensé comme un trajet de vie, nécessairement sinueux.

Au cours des dix dernières années, ce lecteur de L’Evolution créatrice, du philosophe Henri Bergson (1907), dont il cite fréquemment la notion d’« élan vital », s’est beaucoup penché sur les enjeux de la création et de l’éducation. Son nouveau livre traduit en français, Le Passé à venir, prolonge cette réflexion en ressaisissant différentes notions importantes de ses travaux antérieurs, afin d’interroger spécifiquement notre rapport à la succession des générations. Question essentielle car, comme il le confie au « Monde des livres », « elle est à la base de notre impression que le monde est parfois une voie sans issue ». Il s’agirait donc, en quatre mots-clés, de soigner notre rapport au passé et au futur.

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Corde

Le motif du tressage parcourt toute l’œuvre d’Ingold. Il renvoie à des techniques ancestrales, comme celle de la confection de paniers ou de cordes à partir de fibres végétales, où le geste accompagne les dynamiques propres au matériau afin d’aboutir, chemin faisant, à un objet consistant. Ingold a développé (notamment dans Faire. Anthropologie, archéologie, art et architecture, Dehors, 2017) une réflexion polymorphe sur ce rapport au « faire », qui met l’accent sur le processus plutôt que sur l’idée d’une forme prédéterminée qui serait simplement projetée et exécutée dans un matériau. La solidité d’une corde, par exemple, repose sur la tension entre le sens de la torsion des fibres dans les torons, et le sens inverse de l’enroulement des torons ensemble pour former la corde.

Cette continuité composée d’une pluralité de fils tenus ensemble par des mouvements différents est au cœur de son nouveau livre. Métaphore de l’enchevêtrement des générations le long d’un même mouvement de vie, la corde s’oppose alors à la « pile », image « stratigraphique » de la conception moderne des générations envisagées comme des « tranches coupées » et empilées. « Cette façon de penser s’est imposée, souvent sans qu’on s’en aperçoive, dans tous les domaines où entrent en jeu les passés et les futurs humains », écrit Ingold. Mais renouer avec la corde n’a pas pour seul but d’assurer la cohésion de la société au fil du temps : « C’est le rapport au vivant dans son ensemble qui s’en trouverait ainsi régénéré », explique-t-il au « Monde des livres ».

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« Respons(h)abilité »

De leur observation des autres mondes, comme celui des Sames de Laponie au sein duquel Tim Ingold a vécu seize mois au début de ses recherches, les anthropologues ne déduisent pas seulement des systèmes savants d’interprétation de cultures lointaines, susceptibles de révéler les structures logiques profondes expliquant les variations d’une culture à l’autre. L’anthropologue montre que sa discipline est aussi le domaine où nos sensibilités sont interrogées par d’autres, et où l’humanité se définit par cette capacité d’écoute et de réponse, ou encore de « respons(h)abilité ».

Par ce néologisme mêlant « responsabilité » et « habileté », détaille-t-il, « il faut entendre une attention aux différentes voix du monde, humaines et non humaines – une diversité qui concourt à soutenir toute existence, et dont il faut prendre soin ». Une telle capacité est précieuse quand la crise écologique nous enjoint de prêter une attention nouvelle à notre environnement et à la polyphonie qui le compose. Marquée par la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) et son approche de l’intrication du corps et du monde, l’écologie sensible de l’anthropologue, qui est aussi violoncelliste, s’attache ainsi à amplifier des résonances et correspondances vitales que la culture de la raison, détachée de la sensibilité, ne pourrait seule nous aider à saisir.

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Compagnonnage

Ingold distingue deux modèles d’éducation, qui renvoient à deux attitudes différentes : la « posture académique » et le compagnonnage. Dans la première attitude, l’enseignant se tient face à des élèves qu’il fait sortir de leur état d’ignorance. Dans la deuxième attitude, « l’enseignant regarde dans la même direction que ses élèves », écrit Ingold. « Eduquer », rappelle l’anthropologue, vient du latin qui signifie « conduire vers l’extérieur ». Orienter l’attention vers les êtres et les choses qui se trouvent dans le monde, voilà bien le rôle de l’éducation selon lui. Raison pour laquelle l’éducation artistique, en particulier, lui apparaît un moyen essentiel pour cultiver cette attention collective nouvelle (comme il le démontre dans l’édition bilingue récente Architecture educates ! Au contact de l’art, ESAAA Editions/Ensag/UGA, 2025).

Il existe deux manières différentes de « comprendre » le monde, comme il l’analysait dans L’Anthropologie comme éducation (PUR, 2018). La compréhension qui traduit l’anglais « understanding » indique un socle de connaissances prédéfini sur lequel se tenir – ici la connaissance précède l’attention. C’est l’inverse dans la notion, plus intéressante pour Ingold, de « undercommoning », contre laquelle bute la traduction française. Ne faudrait-il pas parler de « commune préhension » ? Ingold acquiesce : « L’important est de faire entendre, sur fond d’absence d’un socle de connaissances préalable, cette dimension de mise en commun de l’attention et de la découverte. »

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« Humaner »

Tim Ingold met l’accent, dans sa définition de l’humain, sur le processus par lequel, comme toutes les créatures, l’humain perdure en se créant lui-même. Idée qui traduit bien la formule du mystique catalan Raymond Lulle (v. 1232-1315), selon qui l’humain « est un animal hominifiant ». Il faut là encore échapper au piège des découpages du monde en entités fixes qui s’opposent les unes aux autres, y compris dans le rapport de l’humanité à elle-même. Ainsi, quand, devant les ravages de l’« humanisation » de la Terre (expansion de la domination de l’humain sur la nature envisagée uniquement comme ressource à exploiter), on invoque un dépassement « post-humaniste » d’Homo sapiens rendu obsolète, on reste dans une logique progressiste fermée qui nie l’humanité comme processus vivant et ouvert.

L’anthropocentrisme n’est pas non plus en cause. « Le problème n’est pas d’être centré, mais de se croire au sommet », distingue celui qui déclare par ailleurs ne pas aimer le terme d’« anthropocène » : « Il renforce le rapport sédimenté et stratifié à la vie humaine. » Il propose le terme « humaner » pour désigner au contraire le potentiel de l’humanité comme processus vivant, « comme on pourrait dire qu’un éléphant “éléphante” ou qu’un babouin “babouine”. La vie se pense avant tout à travers des verbes d’action », explique-t-il en faisant référence à son livre Machiavel chez les babouins. Pour une anthropologie au-delà de l’humain (Asinamali, 2021). Certes, mais qu’en est-il de la spécificité humaine ? « Je suis en train de travailler sur cette question, confie Tim Ingold. La réponse est à mon avis dans le langage, mais qui doit être redéfini comme écoute et capacité à donner une voix aux autres. »

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Suivre les pas de nos prédécesseurs

« Le Passé à venir. Repenser l’idée de génération » (The Rise and Fall of Generation Now), de Tim Ingold, traduit de l’anglais (Ecosse) par Cyril Le Roy, Seuil, « La couleur des idées », 240 p., 18,90 €, numérique 14 €.

Parler de génération X, Y ou Z est représentatif d’une façon de voir l’avènement d’une cohorte de population sous l’angle d’une rupture avec celle qui la précède et qui la suit. Dans Le Passé à venir, Tim Ingold critique ce « penchant très prononcé » de notre époque qui, écrit-il, a fait « glisser l’attention de la génération de la vie sociale vers les générations ». L’anthropologue considère que ce pluriel « revêt une importance capitale ». En effet, tandis que la génération est un processus continu, « les générations, au pluriel, sont comme des tranches coupées au travers du processus de la vie ».

A ce « modèle généalogique » fait de strates distinctes et qui, à chaque couche, ferait triompher une « génération maintenant » balayant la précédente, l’auteur oppose une pensée de l’engendrement, qui implique de retrouver dans la collaboration entre les générations le sens de la continuité de la vie – ce qu’il appelle encore un « réalignement ». A partir de l’opposition entre ces deux modèles, il déploie de limpides réflexions sur la biologie de l’évolution, l’archéologie, l’éducation, l’héritage et la tradition, ponctuant chaque étape par des reproductions de schémas dessinés à la craie sur un tableau noir.

Un dessin frappe particulièrement, celui qui montre que venir au monde, c’est suivre les pas de nos prédécesseurs vers l’avenir. A l’inverse, en se retournant sur son seul présent et ce qu’elle y projette, la « génération maintenant » tournerait paradoxalement le dos à l’avenir.

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