En condamnant Marine Le Pen et 23 responsables et salariés du Front national pour détournement de fonds publics, le tribunal correctionnel de Paris a rendu une décision de justice, fondée sur des dispositions de droit français, prise à l’issue de plusieurs mois d’instruction et de procédure contradictoire, et motivée par plus de 150 pages d’attendus. Ce faisant, il s’est borné à appliquer les lois que les représentants du peuple ont votées : ce même « peuple » que Marine Le Pen et son entourage invoquent aujourd’hui pour l’opposer à la légitimité du tribunal et de son verdict.
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Faut-il le répéter ? Marine Le Pen et le Front national ont eu tout le loisir de faire valoir leurs arguments, ainsi que le rappellent les attendus du jugement : « dans le cadre d’une information judiciaire contradictoire qui a duré sept ans, de très nombreux recours ont été exercés, comme le permettent les règles de procédure pénale. Ils ont fait l’objet de décisions de rejet par les juges d’instruction, dans leur quasi-totalité, soumises à la chambre de l’instruction et confirmées par elle. Lorsque des pourvois ont été formés devant la Cour de cassation, ils ont été rejetés. »
Puisque les intéressés en doutent encore, redisons-le donc : dans un État de droit démocratique, les juges sont un contre-pouvoir non seulement légitime mais nécessaire. Leur légitimité se fonde sur plusieurs éléments complémentaires : des modalités de recrutement objectives et de nature à éviter tout risque de népotisme ; des garanties qui protègent leur indépendance vis-à-vis du pouvoir politique ; le caractère collégial de leurs décisions ; l’ensemble des garanties apportées aux justiciables pour garantir un procès équitable.
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Marine Le Pen, justiciable privilégiée
Ainsi donc, dans la procédure qui a conduit à leur condamnation, Marine Le Pen et ses co-accusés ont bénéficié du même traitement que celui qui aurait été réservé à n’importe quel autre justiciable. La démocratie a parlé, et elle a condamné Marine Le Pen.
C’est après le verdict que l’inégalité des armes s’est pleinement révélée : toute occupée qu’elle est à se plaindre, Marine Le Pen omet de mentionner les quelques privilèges dont elle bénéficie.
Tous les justiciables ne se voient pas offrir, le soir de leur condamnation, une tribune au journal de 20 heures de TF1, que regardent des millions de Français, ce afin d’attaquer frontalement la légitimité des magistrats, dénoncer une justice « politique » ou encore pointer du doigt des pratiques « réservées aux régimes autoritaires ». Tous ne bénéficient pas non plus d’un régiment de petits soldats prompts à bêler, sur tous les plateaux et dans tous les micros, contre le « coup d’État judiciaire », la « tyrannie des juges » ou encore la « négation pure et simple de l’État de droit » que constituerait selon eux le jugement rendu lundi.
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Tous les condamnés ne reçoivent pas non plus le soutien du Premier ministre. Doit-elle nous surprendre, cette réaction de François Bayrou que son entourage a opportunément fait fuiter dans la presse ? Le chef du gouvernement, nous fait-on savoir, a été « troublé » en apprenant le verdict du tribunal. Mais faut-il réellement s’étonner du trouble qui l’étreint, alors que lui-même est toujours mis en cause dans une affaire semblable, actuellement au stade de l’appel et pour laquelle ses proches ont été condamnés en première instance tandis que lui était relaxé au bénéfice du doute ? « Il n’y a qu’en France qu’on fait ça ! » a déclaré le Premier ministre devant les élus de sa minorité, sans que l’on sache bien à quoi il faisait référence : peut-être était-il troublé à la pensée que l’on puisse condamner des personnalités politiques qui se sont rendues coupables de détournements de fonds publics. Dormez tranquille, Monsieur le Premier ministre, il n’y a pas « qu’en France » que l’on « fait ça ».
On laissera les intéressés méditer les dispositions de l’article 434-25 du code pénal : « Le fait de chercher à jeter le discrédit, publiquement par actes, paroles, écrits ou images de toute nature, sur un acte ou une décision juridictionnelle, dans des conditions de nature à porter atteinte à l’autorité de la justice ou à son indépendance est puni de six mois d’emprisonnement et de 7 500 euros d’amende. » Un tarif finalement pas si élevé que cela, quand on y pense…
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L’impunité générale plutôt que l’intérêt général
Plus généralement et au-delà de la seule personne de celui qui occupe pour le moment les fonctions de Premier ministre, il y a des années que les représentants de l’exécutif se permettent de critiquer publiquement des décisions de justice et de remettre en cause l’indépendance des magistrats. Dans l’affaire qui nous occupe, on retiendra cette déclaration ahurissante prononcée par Gérald Darmanin en novembre 2024 : il estimait alors qu’il « serait profondément choquant que Marine Le Pen soit jugée inéligible et ainsi ne puisse pas se présenter devant le suffrage des Français ». On peine à suivre la pensée de celui qui est désormais Garde des Sceaux : l’idée même que la loi puisse s’appliquer à une responsable politique nationale est, dans son esprit, choquante.
La clé du raisonnement tient en un terme : l’impunité. C’est l’impunité que veulent celles et ceux qui, dans la classe politique et jusqu’au sommet de l’État, contestent la légitimité des juges et en réalité, à travers elle, la possibilité d’être contraints de rendre des comptes. Prenons Jean-Luc Mélenchon (« La République, c’est moi ! »), qui soutient implicitement la position de Marine Le Pen lorsqu’il affirme que « la décision de destituer un élu devrait revenir au peuple », ou encore Laurent Wauquiez, ci-devant magistrat au Conseil d’État, qui estime qu’il « n’est pas sain que dans une démocratie qu’une élue soit interdite de se présenter à une élection ». Ce que révèlent leurs propos, ce n’est pas (ou pas seulement) un cynisme de bas étage : c’est une vision de la République dans laquelle l’élection et/ou les velléités de candidature sont un instrument de légitimité absolue, qui autorise à violer toutes les règles et justifie d’écarter tous les contrepouvoirs. Leur vision de la démocratie est celle d’une tyrannie élective, dans laquelle la personne qui se voit périodiquement confier ou renouveler un mandat par les électeurs se trouve, par ce seul fait, au-dessus des lois.
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Ce type de déclarations, qui, redisons-le, font écho à de très nombreuses déclarations similaires de la part de responsables politiques nationaux qui, depuis de nombreuses années, attaquent sans vergogne l’institution judiciaire lorsqu’elle ne fonctionne pas dans le sens de leurs intérêts personnels et/ou partisans, créent un climat favorable à la vendetta entamée par l’extrême-droite pour venger la condamnation de sa cheffe de file. Ce climat auquel, par cynisme ou faiblesse, nombre de ces responsables ont activement contribué, permet aux extrémistes de se sentir autorisés à passer à l’acte. Il va certainement conduire des juges, en France, en 2025, à être l’objet de menaces physiques et d’intimidations. Invitée par TF1, Madame Le Pen a ainsi pu, à une heure de grande écoute, désigner la présidente du tribunal qui l’a jugée à la vindicte de ses soutiens en estimant que celle-ci avait, en accomplissant sa mission, obéi « à une consigne, à un ordre ». Les réseaux de l’extrême droite se sont ensuite chargés de diffuser l’adresse personnelle de la présidente du tribunal, qui est désormais placée sous protection policière.
Nul besoin de faire évoluer le droit : si nous acceptons, en France, en 2025, que des magistrats puissent faire l’objet de menaces pour le simple fait d’avoir fait leur travail, alors c’en sera fini de l’indépendance de la justice. Plus aucun magistrat ne pourra faire son travail sereinement, sans craindre d’être personnellement attaqué ensuite par un prévenu reconnu coupable. C’est ce qui est en jeu dans le moment que nous vivons.
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La fabrique du consentement à l’autoritarisme
Tout le problème réside là : dans ce que la société française est prête à accepter. Car ces critiques de l’institution judiciaire et, plus largement, des contre-pouvoirs qui imposent des limites aux gouvernants ne sont pas l’apanage de l’extrême-droite ou de ceux qui lui courent après : elles infusent dans l’ensemble de la société.
A cet égard, les responsables politiques ne peuvent s’exonérer de leur responsabilité dans la définition du champ de ce qui est collectivement considéré comme acceptable. Dans le cas français, la récurrence de déclarations hostiles à l’institution judiciaire, exprimées par des voix reconnues et légitimes dans le champ politique, conduit à normaliser une conception profondément anti-démocratique des institutions, et contribue à définir un imaginaire politique autoritaire centré sur la prééminence du pouvoir exécutif. La « lepénisation des esprits » qu’évoquait Robert Badinter en 1997, en l’occurrence à propos (déjà…) d’un projet de loi relatif à l’immigration, s’observe ici aussi.
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Dans un contexte aussi délétère, qui s’étonnera des constats mis en lumière par le CEVIPOF dans son dernier baromètre de la confiance politique, publié mi-février ? Seuls 26 % des personnes interrogées déclarent avoir confiance dans la politique, contre 47 % en Allemagne. 52 % considèrent qu’il n’y a « pas de quoi être fiers” de notre système démocratique, tandis que 48 % souhaitent “moins de démocratie et plus d’efficacité », 41 % souhaitant « un homme fort qui n’a pas besoin des élections ou du Parlement ». Sans aller jusqu’à ce raffinement de conceptualisation, 73 % des personnes interrogées disent souhaiter « un vrai chef en France pour remettre de l’ordre ».
Ces chiffres reflètent aussi et surtout le sentiment, de plus en plus répandu parmi nos concitoyens, que nos institutions politiques (le fameux « système ») ne servent que les intérêts des plus aisés, de ceux qui ont de l’argent et des relations. De fait, les gouvernants en place alimentent ce sentiment, en poursuivant obstinément une politique qui creuse les inégalités et appauvrit le pays, tout en détruisant les services publics qui viennent justement compenser, bien que très imparfaitement, ces inégalités.
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On ne peut que constater la déliquescence du rapport des citoyens aux institutions censées les représenter, déliquescence nourrie par l’absence totale de respect, par nos gouvernants, des usages républicains, de la logique d’équilibre des pouvoirs qui font la santé d’une démocratie et, plus généralement, de la plus élémentaire décence. Guidé par la conviction que son approche technocratique est par définition souhaitable parce qu’il est nécessaire de “réformer” le pays et qu’il n’y a pas d’alternative envisageable (there is no alternative, disait Thatcher), l’extrême centre au pouvoir ne reconnaît aucune limite. Ne pas respecter les élections et de mépriser les usages républicains ; forcer le consentement du Parlement à coups de 49-3 ; affirmer que l’État de droit doit être adapté en fonction de la volonté des gouvernants de l’heure ; prétendre imposer l’élection présidentielle comme source unique et indépassable de légitimité dans notre système démocratique ; refuser de rendre des comptes, y compris devant la représentation nationale ; vider le langage politique de sa signification et de sa valeur pour en faire ce que l’on veut et dire n’importe quoi, tout et surtout son contraire ; proclamer son attachement à des principes tout en menant une politique contraire à ces mêmes principes…
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Comment le citoyen peut-il, face à un pouvoir qui se comporte de la sorte, avoir encore confiance dans nos institutions ? Comment peut-il trouver des motifs d’espoir dans la politique alors que le comportement de ceux qui nous gouvernent suggère chaque jour que tout cela n’est qu’un jeu, que tous les coups sont permis pour mener à bien des entreprises tactiques à courte vue ? Triste jeu, en vérité, dont le seul horizon consiste à conserver le pouvoir à tout prix, sans que l’on comprenne bien dans quel but : dans les politiques menées depuis de longues années, on ne discerne ni souci de la justice sociale, ni détermination à agir contre l’effondrement climatique, ni volonté de faire en sorte que chacun puisse vivre une vie digne, ni aucun esprit de solidarité avec les plus faibles.
Puisque la décence ne fait pas recette, puisque tout est permis au sommet de l’État, puisque rien ne semble avoir de conséquences (on peut bien perdre les élections et rester au pouvoir), chacun en tire les conclusions: ce jeu dans lequel nous sommes embarqués n’ayant pas de règles ni de morale, et puisqu’il est un jeu à somme nulle dans lequel chacun est en compétition avec tous les autres, il ne reste qu’à être plus malin que les autres et à apprendre à jouer avec les failles du système pour sortir gagnant – ou moins perdant que les autres.
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Du point de vue des « outsiders » (dont le Front national revendique de faire partie), ces détournements de fonds condamnés par la justice peuvent n’apparaître que comme une manière particulièrement sophistiquée de « jouer avec le système » en étant « malin ». Joli coup, en vérité, que de faire financer par le Parlement européen les activités d’un parti europhobe – l’idéal aurait évidemment été de ne pas se faire prendre. Hélas, « le système » a plus d’un tour dans son sac pour mener la vie dure aux « patriotes »… Marine Le Pen et ses acolytes auront d’ailleurs beau jeu d’affirmer qu’ils sont persécutés pour une sombre histoire de processus administratif et financier, alors qu’il n’y a eu aucun enrichissement personnel. Au passage, on soulignera que ce n’est pas exact : il y a eu enrichissement de la personne morale Front national, qui s’est ainsi épargné de coûteuses dépenses pour financer ses activités, et enrichissement indirect de ces vrais-faux assistants parlementaires, qui ont bénéficié d’une généreuse rémunération dont le montant était déconnecté de la réalité de leurs activités.
Qu’importe. Crucifiée par la justice, ressuscitée par les plateaux télé, voici Marine Le Pen : figure de proue des outsiders contraints, par un système injuste et biaisé au profit des insiders, à transiger avec les règles (on dirait plus familièrement : à magouiller) pour s’en sortir et emmener avec elle « le peuple » vers un avenir radieux. S’étonnera-t-on encore que ses attaques contre les juges et, plus largement, contre les contrepouvoirs accusés de brimer « le peuple » dans ses élans rencontrent un écho favorable dans une part croissante de l’électorat ?
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Saper les fondements de notre République par convenance personnelle et partisane : voilà le jeu auquel s’adonnent, depuis plusieurs années maintenant, les principaux responsables politiques de notre pays. Par leur cynisme et leur irresponsabilité, ils érodent le consensus qui devrait unir notre société autour des principes fondateurs de notre État de droit et de notre démocratie.
Les prochaines échéances électorales nationales devront nous permettre de répondre à la question : stop ou encore ?
D’ici là, qu’on se rassure : même si elle n’obtient pas gain de cause en appel, l’héritière de l’entreprise familiale Le Pen pourra sans difficulté parcourir le pays, de meeting en meeting, aux côtés de l’homme de paille qui aura été désigné pour prendre sa place dans la liste des candidats admis à concourir à l’élection présidentielle de 2027. On imagine déjà le « ticket » proposé aux électeurs : élisez l’un président, il nommera l’autre Première ministre, et le tour sera joué. Pour reprendre un vieux slogan des années 1980 : « Vivement demain ! »
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