François Bayrou, dans son discours du 15 juillet dernier, a présenté ses orientations budgétaires pour 2026 : plus de 40 milliards d’euros de réduction de dépenses essentiellement sociales, justifiées par l’importance de l’endettement public de notre pays.
Il a longuement agité l’épouvantail de la dette, d’abord dans un registre religieux : « Être obligé d’emprunter tous les mois pour payer les retraites ou payer les salaires des fonctionnaires, c’est une malédiction qui n’a pas d’issue ». Puis d’addictologue : « Nous avons considéré comme normal dans notre pays depuis des années, des décennies, que l’État, puissance publique et sécurité sociale, que l’État paie tout. Nous sommes devenus accros à la dépense publique. Il n’y a pas de difficulté du pays, il n’y a pas de changement nécessaire, il n’y a pas d’obstacle à surmonter, ni d’ordre sanitaire, ni d’ordre climatique, ni d’ordre énergétique ou familial devant lesquels les élus, les citoyens, les médias n’aient eu chaque fois qu’une seule réponse à la bouche, se tourner vers l’État »..
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Pêcheurs, nous serions aussi drogués à la dette publique ; les Français se plaignent du coût de la vie, de l’inflation, de la difficulté de se loger, de l’impossibilité de partir en vacances, de la baisse du niveau de vie de la majorité d’entre eux, par aveuglement. Comment ne se sont-ils pas aperçus que l’État payait tout ? Enfin, il a traité les Français de fainéants : « … nous avons peu à peu perdu de vue que pour distribuer, il fallait produire … J’ai la conviction qu’il faut réconcilier notre pays avec le travail, avec l’emploi, avec l’épanouissement au travail. Il faut que toute la nation travaille plus pour produire … Je propose donc que deux jours fériés soient supprimés pour tout le pays ».
François Bayrou va engager la responsabilité de son gouvernement le 8 septembre 2025, pour faire confirmer, ou rejeter, par lui, ce qu’il dit de la dette publique.
Mais la vérité n’a rien à voir avec ce récit. La dette publique n’est ni une malédiction, ni le fruit de la paresse des Français. Elle est un choix politique qui profite aux créanciers de l’État, pas à ceux qui paient les impôts et les cotisations qui permettent de la rembourser. La croissance de la dette publique et celle du capitalisme financier sont allées de pair.
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Pour Karl Marx la dette publique est un moyen d’aliéner l’État et d’asservir les pauvres
Karl Marx ne nous a sans doute pas fourni les réponses aux problèmes auxquels nous sommes confrontés, mais il a remarquablement analysé leur nature. Il y a un siècle et demi, il décrivait, dans Le Capital, dans des termes qui restent d’une étonnante actualité, comment le capitalisme s’est développé grâce à la dette publique et comment il a, grâce à elle, « aliéné les États » quelle qu’en soit la forme politique.
« La dette publique, en d’autres termes l’aliénation de l’État, qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l’ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. Il n’y a donc pas à s’étonner de la doctrine moderne selon laquelle plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit. Le crédit public, voilà le credo du capital… La dette publique opère comme un des agents les plus énergiques de l’accumulation primitive. Par un coup de baguette, elle dote l’argent improductif de la vertu reproductive et le convertit ainsi en capital, sans qu’il ait pour cela à subir les risques, les troubles inséparables de son emploi industriel et même de l’usure privée.
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Les créditeurs publics, à vrai dire, ne donnent rien, car leur principal, métamorphosé en effets publics d’un transfert facile, continue à fonctionner entre leurs mains comme autant de numéraire. Mais, à part la classe de rentiers oisifs ainsi créée, à part la fortune improvisée des financiers intermédiaires entre le gouvernement et la nation – de même que celle des traitants, marchands, manufacturiers particuliers, auxquels une bonne partie de tout emprunt rend le service d’un capital tombé du ciel – la dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toute sorte de papiers négociables, aux opérations aléatoires, à l’agiotage, en somme, aux jeux de bourse et à la bancocratie moderne.
Dès leur naissance les grandes banques, affublées de titres nationaux, n’étaient que des associations de spéculateurs privés s’établissant à côté des gouvernements et, grâce aux privilèges qu’ils en obtenaient, à même de leur prêter l’argent du public. Aussi l’accumulation de la dette publique n’a-t-elle pas de gradimètre plus infaillible que la hausse successive des actions de ces banques, dont le développement intégral date de la fondation de la Banque d’Angleterre, en 1694. Celle-ci commença par prêter tout son capital argent au gouvernement à un intérêt de 8 %%, en même temps elle était autorisée par le Parlement à battre monnaie du même capital en le prêtant de nouveau au public sous forme de billets qu’on lui permit de jeter en circulation, en escomptant avec eux des billets d’échange, en les avançant sur des marchandises et en les employant à l’achat de métaux précieux. Bientôt après, cette monnaie de crédit de sa propre fabrique devint l’argent avec lequel la Banque d’Angleterre effectua ses prêts à l’État … Elle donnait d’une main, non seulement pour recevoir davantage, mais, tout en recevant, elle restait créancière de la nation à perpétuité, jusqu’à concurrence du dernier liard donné. Peu à peu elle devint nécessairement le réceptacle des trésors métalliques du pays et le grand centre autour duquel gravita dès lors le crédit commercial…
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Avec les dettes publiques naquit un système de crédit international qui cache souvent une des sources de l’accumulation primitive chez tel ou tel peuple. C’est ainsi, par exemple, que les rapines et les violences vénitiennes forment une des bases de la richesse en capital de la Hollande, à qui Venise en décadence prêtait des sommes considérables. À son tour, la Hollande, déchue vers la fin du XVIIe siècle de sa suprématie industrielle et commerciale, se vit contrainte à faire valoir des capitaux énormes en les prêtant à l’étranger et, de 1701 à 1776, spécialement à l’Angleterre, sa rivale victorieuse. Et il en est de même à présent de l’Angleterre et des États-Unis. Maint capital qui fait aujourd’hui son apparition aux États-Unis sans extrait de naissance n’est que du sang d’enfants de fabrique capitalisé hier en Angleterre.
Comme la dette publique est assise sur le revenu public, qui en doit payer les redevances annuelles, le système moderne des impôts était le corollaire obligé des emprunts nationaux. Les emprunts, qui permettent aux gouvernements de faire face aux dépenses extraordinaires sans que les contribuables s’en ressentent sur-le-champ, entraînent à leur suite un surcroît d’impôts ; de l’autre côté, la surcharge d’impôts causée par l’accumulation des dettes successivement contractées contraint les gouvernements, en cas de nouvelles dépenses extraordinaires, d’avoir recours à de nouveaux emprunts. La fiscalité moderne, dont les impôts sur les objets de première nécessité et, partant, l’enchérissement, de ceux-ci, formaient de prime abord le pivot, renferme donc en soi un germe de progression automatique. La surcharge des taxes n’en est pas un incident, mais le principe.[1] »
On pourrait reprendre une grande partie de cette analyse pour exposer le rôle de la dette publique dans nos économies.
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Les deux piliers du néocapitalisme : la financiarisation de l’économie et la dette publique depuis les années 1970
La dette souveraine est un moyen de financement des dépenses publiques, en plus de l’impôt et de la création de monnaie, depuis que des États ont commencé à se constituer et qu’ils ont dû financer des dépenses militaires, d’ordre public et d’administration. L’adjectif « souveraine » avait au temps de Philippe Le Bel plus de sens qu’aujourd’hui : ce n’est pas parce qu’on lui avait prêté de l’argent que l’on pouvait lui dicter sa conduite ; bien au contraire il était risqué d’être un créancier du roi, lequel après avoir manipulé la monnaie pour en faire diminuer la valeur réelle, n’hésitait pas à envoyer ses créanciers en prison.
L’émission de titres de dette publique achetés par des créanciers privés fut longtemps le mode privilégié de financement du déficit public. Mais dans les années trente du XXe siècle, les États s’émancipèrent un peu de cette dépendance et mirent en place un financement de la dette reposant sur des obligations de dépôts à la banque centrale faites à certains acteurs économiques et sur la création monétaire via les banques centrales. Puis, ces modes de financement de l’action publique qui échappaient largement aux marchés financiers furent remis en cause à partir des années soixante.
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En France, depuis le Front Populaire et jusque dans les années 1960, l’État s’est financé grâce au système rappelé ci-dessus, baptisé « le circuit du Trésor ». Concrètement, l’État imposait aux institutions publiques le dépôt de leurs fonds sur le compte du Trésor ouvert à la Banque de France. Il imposait également aux banques le dépôt de fonds à la Banque de France et l’achat obligatoire de titres de la dette publique. De cette façon, l’essentiel des besoins de financement de l’État pouvaient être satisfaits sans recourir aux marchés financiers. Ce système, qui ferait frémir aujourd’hui une grande partie de l’intelligentsia, des médias et bien sûr le patronat, fut celui qui permit la reconstruction du pays.
Mais à partir du milieu des années 1960, Michel Debré, alors Premier ministre de De Gaulle (qui n’était donc pas l’ennemi de la finance que l’on présente trop souvent aujourd’hui, en citant la phrase qui lui est prêtée : « la politique ne se décide pas à la corbeille » (de la bourse) ), aidé par Jean-Yves Haberer, ont entrepris de liquider ce mode de financement de l’État, en commençant par supprimer les obligations de dépôts des banques et d’achat d’obligations de l’État.
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Il n’est pas inutile de rappeler qui fut Haberer. Il fut conseiller économique au cabinet de Michel Debré, et devint directeur du Trésor, puis PDG de la banque Paribas sous la présidence de François Mitterrand avant d’être nommé PDG du Crédit Lyonnais par Pierre Bérégovoy. Haberer conduira le Crédit Lyonnais à la faillite. Il ne sera condamné pour cela qu’à 18 mois de prison avec sursis et 59 000€ d’amende, en dépit de manquements aux règles les plus élémentaires de gestion d’une banque.
Après le premier assaut donné par Michel Debré, les banques furent autorisées à s’organiser entre elles pour gérer leurs liquidités sur un marché créé, par les autorités publiques, pour cela. Les banques ayant un surplus de liquidités pouvaient désormais prêter à celles qui n’en ont pas assez, sans passer par la Banque de France. Cette dernière se limitant à piloter le coût de la ressource pour les banques et à contrôler l’inflation.
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Le contrôle du crédit a disparu en 1984 et les opérations de liquidités sont devenues l’outil principal de la politique monétaire. Le 4 août 1993, la Banque de France est devenue officiellement indépendante, dans la perspective de l’instauration de l’euro. Ce changement de statut a entrainé la disparition du contrôle parlementaire qui s’exerçait sur elle. Le seul contrôle qui vaudra, désormais, sera celui du marché… sauf lorsque les autorités publiques devront intervenir massivement pour payer les factures des crises financières. Les transformations intervenues en France s’inscrivaient dans un contexte international : arrivée au pouvoir de Ronald Reagan aux États-Unis et Margaret Thatcher en Grande-Bretagne ; suppression des contrôles sur le secteur financier en même temps que des marges de manœuvre de plus en plus importantes lui étaient accordées. La place donnée aux marchés financiers dans le financement des États et plus largement dans l’économie était justifiée par leur efficacité supérieure à celle de l’administration ou des responsables politiques, selon le consensus majoritaire au sein des économistes et des dirigeants à cette époque.
La possibilité donnée à l’État de financer son action grâce au contrôle qu’il exerçait sur les banques et sur la Banque centrale était condamnée parce qu’elle encourageait le laxisme budgétaire, l’augmentation de la dette publique et l’inflation. La sagesse des gestionnaires de banques et de fonds de pension, renforcée par celle des banques centrales indépendantes, devait mettre fin à tout cela.
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On a vu ce qu’il en fut.
La crise financière qui ravagea la planète à partir de 2006 fut une secousse majeure. Son origine immédiate fut la crise du marché immobilier américain, provoquée par la politique de hausse continue des taux d’intérêts de la FED, la banque centrale américaine, à partir de 2004, qui a mis des millions d’Américains dans l’impossibilité de rembourser leurs prêts immobiliers, pendant que les banques inventaient des produits dérivés sur cette dette (subprimes notamment) pour la recycler dans les marchés financiers. La multiplication des prêts impayés finit par mettre en difficulté des établissements financiers américains, d’abord, puis ailleurs dans le monde. Des faillites retentissantes intervinrent, comme celle de Lehman Brothers. À la suite de quoi, le gouvernement américain investit des milliards d’argent public pour refinancer les établissements de crédits en difficultés, tandis que le Royaume-Uni nationalisait des banques et que l’Union européenne organisait le rachat par la Banque centrale européenne de milliards d’actifs privés pourris pour éviter la faillite en cascade des entreprises financières.
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Mario Draghi, président de la BCE à l’époque, avait indiqué qu’il alimenterait le marché financier en liquidités « quoi qu’il en coûte » pour éviter son effondrement. Les banques s’en tirèrent finalement assez bien. Le commun des mortels beaucoup moins, car cette crise financière entraîna une ponction massive sur le pouvoir d’achat des couches populaires des deux côtés de l’Atlantique. Aux États-Unis, l’argent public investi pour sauver du désastre le secteur financier a scandalisé la majorité des Américains et contribué à l’ascension de Donald Trump.
En Europe, Christine Lagarde, alors ministre de l’Économie de Nicolas Sarkozy, se distingua en déclarant qu’elle préférait des propositions d’amélioration du fonctionnement des marchés financiers faites par les professionnels plutôt que de nouvelles lois, car la crise venait, selon elle, de l’insuffisance de marché et non de l’excès de marché. C’est peut-être cette clairvoyance qui lui valut sa brillante carrière au FMI puis à la Banque centrale européenne.
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Ainsi, alors que l’indépendance des banques centrales était sacralisée depuis le début du vingt-et-unième siècle et que les marchés financiers devaient assurer le financement harmonieux de l’économie, il n’a pas fallu attendre plus de quelques années pour que la réalité ne lève le voile sur ce mensonge. Ce sont les pouvoirs publics, l’État et les banques centrales, qui ont assuré le financement du secteur financier en faillite en faisant payer les contribuables, d’un côté, et en faisant marcher la planche à billets, de l’autre.
En 2020, l’épidémie de COVID fut une nouvelle séquence avec les mêmes acteurs dans le même rôle. Le confinement et l’arrêt d’une partie de l’activité mondiale entraîna une contraction du PIB mondial. Un peu partout furent mis en œuvre des programmes publics de centaines de milliards pour amortir le choc récessif, puis relancer l’activité.
En France, les mesures prises pour amortir les effets de la pandémie coûtèrent très cher. Les dépenses publiques supplémentaires, directement liées à la crise du Covid, furent de 69,7Md€ en 2020, 63,8 Md€ en 2021 et 8,1 Md€ en 2022. Si l’on ajoute le plan de relance de 38,3 Md€ en 2021 et 30 Md€ en 2022, on arrive à 209,9 Md€ de dépenses supplémentaires en deux ans (les dépenses de l’État et de ses opérateurs sont prévues à 660 Mds€ en 2025). La dette publique a augmenté de 1000 Md€ depuis qu’Emmanuel Macron est président.
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Qui a profité des milliards de dette publique ?
D’abord les entreprises.
En 2020 elles ont reçu 21,8 milliards d’euros, soit le tiers des dépenses exceptionnelles liées au Covid et presque la moitié en 2021 avec 26,6 milliards d’euros. Cela correspond à une augmentation de près de 12% des aides publiques distribuées aux entreprises par rapport à l’année précédant le COVID. Elles ont permis notamment de reporter et d’exempter de paiement de cotisations sociales les entreprises. L’argent distribué aux entreprises l’a été sans conditions. D’après une étude citée par Anne-Laure Delatte, dans son livre « L’État droit dans le mur », 1€ dépensé a permis 0,18€ d’activité supplémentaire. Ce résultat ne permet pas de considérer que cet argent ait été judicieusement employé. Les mêmes chercheurs estiment que l’équivalent de 2% du PIB ont été versés à des entreprises qui auraient survécu de toute façon.
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Les dépenses consacrées au système de santé n’occupèrent que la 3e place en 2020 et la 2nde en 2021 (avec 14 et 14,8 milliards d’euros ce qui représente une augmentation de 5% des dépenses annuelles courantes de santé).
Les ménages n’arrivent qu’au 4e rang des bénéficiaires (prolongation des indemnités chômage, aide ciblée aux faibles revenus).
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Dette publique et dette privée : le rôle de la banque centrale
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La banque de France détient le quart de la dette publique
On a beaucoup parlé de l’effort budgétaire de l’État, du « quoi qu’il en coûte », repris par Emmanuel Macron à Mario Draghi, pendant la crise du COVID, et l’on continue d’en parler pour justifier l’importance de la dette publique et la nécessité de la réduire.
Mais on a beaucoup moins parlé des aides monétaires, apportées par les banques centrales pendant toute cette période de 2020 à 2023.
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Christine Lagarde était réticente à une intervention de la Banque centrale dans un premier temps, puis elle s’est laissée convaincre, en toute indépendance naturellement, et a lancé un programme pandémique d’achat d’urgence, le PEPP, auquel 750 milliards d’euros ont été consacrés, pendant la seule année 2020. En fait d’urgence, il s’agissait surtout de soutenir les banques et d’éviter la crise de liquidités sur les marchés financiers et sur la dette souveraine.
Le bras armée de la Banque centrale européenne en France est la Banque de France. Elle consacre 80% de ses opérations de financement à la dette publique sur le marché secondaire, celui de la revente et du rachat d’obligations d’État. On est donc à cent lieues de ce qui était annoncé en 1993, lorsqu’a été instituée l’indépendance de la Banque centrale pour que cesse, nous disait-on, le financement par la Banque centrale de la dette publique, lequel devait être assuré désormais par les seuls marchés financiers.
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En réalité, en 2020, la Banque de France détenait 23% de la dette publique nationale soit à peu près le niveau qu’elle détenait en 1949 (24,8%). L’État doit à la Banque de France 1euro sur 4 empruntés pour financer le budget. Par ailleurs, la Banque de France ne se contente pas de financer la dette publique, elle finance aussi largement l’économie. Les opérations de financement monétaire du circuit économique ont atteint 60% du PIB pendant la pandémie du COVID. Autrement dit, son intervention dans le financement de l’économie est très supérieure à ce qu’elle était pendant la période des Trente Glorieuses.
La Banque de France est redevenue un créancier aussi important pour le gouvernement français en 2019 qu’elle l’était en 1949. Mais aujourd’hui, l’action de la Banque de France vise à assurer les conditions de financement les moins coûteuses possibles aux investisseurs privés, et non à permettre à l’État de financer les politiques publiques.
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La dette publique est indispensable au fonctionnement des marchés financiers
La dette privée est beaucoup plus importante que la dette publique, mais on n’en parle jamais. Selon la banque des règlements internationaux, en 2022, la dette des entreprises françaises représentaient 162% du PIB. Il faut y ajouter la dette des ménages.
Or la dette privée présente des caractéristiques bien différentes de la dette publique.
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Les États ne meurent pas ; ils peuvent emprunter pour rembourser leur dette précédente. Si les taux d’intérêt sont inférieurs aux taux de croissance de l’économie, le coût de leur dette rapporté au produit intérieur brut diminue même si son volume augmente, dans certaines proportions. C’est ce qui s’est passé en France depuis le début des années 2000. Les débiteurs privés, eux, sont mortels, qu’il s’agisse de personnes physiques ou d’entreprises. Les personnes physiques ne connaissent pas de croissance significative de leur activité et de leur pouvoir d’achat, susceptible de diminuer le poids relatif de leurs dettes et ils sont à la merci de tous les accidents de la vie que nous connaissons.
La dette privée est donc beaucoup plus risquée que la dette publique. Pour en financer l’augmentation les banques et les institutions financières de toute nature ont besoin de disposer d’actifs sans risques, leur permettant de garantir en partie leur capacité de prêteurs à des débiteurs aux capacités de remboursement incertaines.
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Les meilleurs actifs sans risques existant sont les titres de dette publique, particulièrement lorsqu’il s’agit d’États ayant pour tradition de rembourser leur dette, ce qui fut généralement le cas de la plupart des pays économiquement développés. C’est pourquoi l’existence d’une dette publique importante dans tous ces pays est une condition indispensable à l’existence et au développement des systèmes financiers, sur lesquels ils ont choisi de faire reposer de manière croissante le financement de l’économie.
La véritable raison de l’existence des dettes publiques, leur persistance et de leur croissance très rapide, depuis une trentaine d’années, réside dans cette vérité et non dans le développement de la dépense publique en faveur des populations.
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Il est d’ailleurs frappant de constater que la croissance de la dette publique a été particulièrement forte sous les présidents de droite depuis 1995. Elle a augmenté de 9% pendant les 12 année de mandat de Jacques Chirac, de 21% pendant les 5 ans de mandat de Nicolas Sarkozy, de 9% « seulement » pendant le mandat de François Hollande, puis de 21% à nouveau sous la présidence d’Emmanuel Macron. Les présidents de droite ne craignent donc pas la dette publique, ils creusent même le trou à la pelleteuse.
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Nous sommes donc très loin des explications de l’endettement public présentées par François Bayrou qui veut rendre les Français responsables d’une dette à laquelle ils n’ont d’autre part que son remboursement.
Le dette est le produit du capitalisme financier. En faire peser le poids sur les ménages les plus modestes, comme le propose le Premier ministre, est profondément injuste et justifie le rejet de ce plan, en plus de l’injustice des mesures qui le constituent.
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La dette publique française est-elle un problème ?
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Une trajectoire particulière
La trajectoire de la dette publique en France est différente de celle du reste de l’Union européenne. Elle a augmenté d’un montant égal à 53% du PIB entre 2000-2024, alors que dans le même temps la dette publique allemande n’augmentait que de 5% du PIB, celle de l’Espagne de 44% du PIB, et l’Italie, souvent regardée avec mépris par la France, de 27% .
On pourra se consoler en se disant que dans d’autres pays la dette publique augmente encore plus vite qu’en France ; c’est le cas des États-Unis ou du Royaume-Uni dans lesquels l’endettement public a augmenté de plus de 60% du PIB, ce qui ne semble pas préoccuper outre-mesure Donald Trump et l’équipe qui dirige actuellement les États-Unis d’Amérique.
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La France a souvent suivi une politique à contre-temps de celle des autres pays de l’Union européenne, en matière de finances publiques, depuis 1997.
De 1997 à 2012, les dépenses publiques ont diminué dans la zone euro (de 1,4% du PIB), tandis qu’elles augmentaient en France (de 1% du PIB) en même temps que les recettes publiques diminuaient. En conséquence, les déficits ont augmenté en France pendant qu’ils s’amélioraient en Allemagne, en Italie ou en Espagne. Puis, de 2012 à 2019, la France a réduit les dépenses publiques plus brutalement que l’Allemagne, avant de laisser à nouveau la situation budgétaire se dégrader par rapport au reste de la zone euro jusqu’à maintenant.
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Le déficit de la France était comparable à celui de la zone euro en 2000 (1,3% du PIB), mais en 2024, il était de 5,8% du PIB en France contre 3,1% dans la zone euro. Parmi les économies avancées, seuls la Slovaquie, les Etats-Unis et Israël présentent un déficit supérieur (Figure 3).
Le même discours est tenu par les gouvernements successifs depuis l’instauration du Pacte de Stabilité et de Croissance en 1997. Pourtant, depuis cette date, la France n’a respecté la règle de 3 % de déficit des finances publiques, que huit années sur 28 (soit moins d’une année sur trois). Ne parlons même pas de la règle selon laquelle la dette publique ne devait pas être supérieure à 60 % du PIB, qui n’a été observée que pendant deux ans.
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Le déficit public résulte de la baisse des recettes et non de la hausse des dépenses
Contrairement à ce que répètent en boucle les responsables politiques de droite et d’extrême droite, et avec eux de nombreux médias, l’augmentation du déficit des finances publiques n’est pas due à l’augmentation des dépenses publiques mais à la réduction des recettes publiques.
La dégradation enregistrée pendant les deux mandats d’Emmanuel Macron ne résulte pas d’une augmentation plus forte des dépenses publiques en France que dans le reste de la zone euro, au contraire, elles ont augmenté de 1,8% du PIB sur cette période en France, contre 2,6% du PIB dans le reste de la zone euro.
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La dégradation de notre situation budgétaire résulte au contraire d’une diminution significative des recettes publiques de 1,6% de PIB alors qu’elles restaient stables dans le reste de la zone euro.
La politique de l’offre d’Emmanuel Macron visait à compenser des baisses d’impôts ciblées – principalement au bénéfice des entreprises et des ménages les plus aisés par un surcroît d’activité économique générateur de recettes fiscales nouvelles. Or, sur l’ensemble de la période, la croissance en France est demeurée inférieure à celle de nos partenaires européens. En l’absence du dynamisme attendu, les recettes publiques se sont contractées et le déficit budgétaire s’est creusé davantage qu’ailleurs. Malgré ce constat, les orientations initiales n’ont pas été corrigées ; la trajectoire qui en résulte rappelle la logique américaine consistant à « affamer la bête », où la contrainte délibérée des recettes pave la voie à une réduction forcée de la dépense publique.
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Concrètement, Emmanuel Macron a d’abord réduit l’imposition des sociétés et des hauts revenus : baisse de l’impôt sur les sociétés, réductions des impôts sur la production, poursuite et amplification des exonérations de cotisations sociales patronales. La révolte populaire des gilets jaunes l’a obligé à infléchir sa politique et à baisser les charges pesant sur les ménages : suppression de la première tranche de l’impôt sur le revenu, défiscalisation des heures supplémentaires (déjà mise en œuvre par Sarkozy et supprimée en raison de son coût élevé pour un impact faible sur les revenus et négatif sur l’emploi), suppression progressive de la taxe d’habitation pour tous (réforme dont les premières étapes (2018-2020) ont surtout bénéficié aux ménages modestes et intermédiaires, tandis que la dernière phase, achevée en 2023, a logiquement profité aux 20 % de foyers les plus aisés) ainsi que celle de la redevance audiovisuelle (qui prépare de mauvais jours à ce secteur).
Tout cela a conduit à une diminution de 2,5 % de la part des prélèvements obligatoires rapportée au PIB entre 2017 et 2024. Cette baisse non financée des ressources publiques a aggravé les déficits publics, malgré une baisse des dépenses publiques sur la période.
C’est un triste bilan dont le gouvernement de François Bayrou ne tire aucune leçon puisqu’il propose au contraire de prolonger et d’aggraver la même politique.
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Une dette publique élevée est-elle dangereuse ?
Cette progression très rapide de la dette publique n’a, pour le moment, pas entraîné de conséquences trop douloureuses pour notre pays grâce à la période de taux d’intérêt faibles que nous avons traversée. La charge de la dette (le coût des intérêts que l’État français doit rembourser à ses créanciers chaque année), était inférieure en 2024 (58 Mds€) à ce qu’elle était en 2000, malgré un doublement du montant de la dette rapportée au PIB.
La durée de vie moyenne de la dette négociable de l’État en mars 2025 est de 8,6 ans (même si certains emprunts ont des échéances à 50 ans). Cette durée de vie limitée de la dette publique ruine d’ailleurs l’argument rabâché sur « la dette que nous ne devons pas laisser à nos petits-enfants ». Les Français d’aujourd’hui remboursent la dette d’aujourd’hui, au moins en partie, et ceux de demain continueront dans les mêmes conditions, sauf catastrophe.
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La littérature économique ne reconnaît plus aujourd’hui de « seuil critique » unique de dette publique. Il y eut un débat sur le sujet à la suite d’un article de Reinhart & Rogoff (2010), qui suggérait qu’au-delà d’un ratio dette/PIB de l’ordre de 90 % la croissance ralentissait fortement. Cette analyse fut contestée par d’autres économistes (notamment Herndon, Ash & Pollin en 2013), qui ont montré que le résultat correspondait à des faiblesses méthodologiques. Les études ultérieures montrent que l’impact de la dette dépend d’abord du contexte institutionnel et de sa trajectoire (croissante ou décroissante). Dans cette perspective, un ratio de 120 % du PIB n’est pas intrinsèquement plus « dangereux » qu’un ratio de 80 % ; sa soutenabilité repose avant tout sur le différentiel entre le taux d’intérêt réel r et le taux de croissance nominale g. Tant que r < g, la charge d’intérêts a tendance à se stabiliser, voire à se réduire, même avec une dette élevée (Blanchard, 2019) La dette publique peut en revanche devenir un problème si les taux d’intérêt de celle-ci augmentent brutalement dans une période de faible croissance économique ou de récession.
Le taux apparent de la dette publique a enregistré une très forte baisse, de 6,4 % en 1996 à 1,25% en 2020. De 2010 à 2020, la charge d’intérêt a baissé de 20 Md€ alors que la dette a augmenté de 760 Md€ (Figure 5). Mais de 2020 à 2024, la charge d’intérêts de la dette a augmenté de 30 Md€ du fait de l’augmentation du stock de dette (715 Md€ de fin 2019 à fin 2023), de la hausse des taux de marché et de la reprise de l’inflation. Le taux apparent de la dette est remonté à 1,94 % en 2024.
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Il n’est pas évident que la situation favorable des années 2010/2020 se prolonge indéfiniment. Il est en réalité bien difficile de dire quels seront les taux d’intérêt demandés au gouvernement français pour financer sa dette en 2030 ou en 2035 ; les prévisions dans ce domaine ont la fiabilité de celles de la météorologie au-delà de 15 jours. Le FMI s’y risque toutefois et il évalue à 1,2% du PIB l’augmentation possible de la charge de la dette en France par rapport au niveau de 2024. Le gouvernement français retient d’ailleurs un ordre de grandeur comparable (+1,1% PIB en 2029), dans son « rapport d’avancement annuel de 2025 ». Si le taux d’intérêt de la dette remontait de 1% au 1er janvier prochain, la charge d’intérêt de la dette négociable de l’État (qui représente 78% de la dette publique) augmenterait de 3,2 milliards d’euros la première année, 7,6 Mds la 2e, 19,1 Mds la 5ème, et 32,6 milliards la 9e année.
À l’horizon 2029, 900 milliards d’euros de titres arriveraient à échéance (correspondant à 36 % de l’encours de la dette à moyen et long terme selon les dernières données de l’Agence France Trésor, Figure 6). Le taux moyen de ces OAT est de 1,6 %, soit la moitié du taux des OAT à 10 ans actuellement. Dans ce contexte, la charge d’intérêts associée à ces titres serait de l’ordre de 14 milliards d’euros.
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Quelle position la gauche devrait-elle défendre sur la dette publique ?
La gauche devrait prendre en considération plusieurs éléments pour définir sa position sur la dette publique.
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Le mode de financement de dépenses publiques par l’impôt ou par la dette est une question politique et de dosage (la dette publique n’est pas mauvaise par essence):
• Si une part trop grande des dépenses et financée par l’emprunt il faudra certainement proposer des taux d’intérêt de plus en plus élevés pour convaincre les créanciers qu’il faut acheter de la dette publique, à mesure que leur confiance diminuera. À terme, la question du remboursement se posera et l’État devra choisir entre une augmentation des impôts, de la dette ou l’inflation pour réduire cette dette.
• Le financement de la dette publique par la création de monnaie par la Banque centrale a l’avantage de ne pas mettre l’État dans la main de ses créanciers, mais il contribue à l’inflation qui peut causer de sérieux problèmes à ceux dont les revenus ne sont pas indexés sur la hausse des prix.
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• Un financement des dépenses de l’État uniquement par l’impôt peut brider la croissance économique ou aggraver les difficultés lorsque la croissance est faible.
La position que l’on peut avoir vis-à-vis de la dette publique dépendra donc de la situation concrète :
• Choisir de financer les dépenses publiques par la dette plutôt que par l’impôt lorsque les pauvres et les couches moyennes paient beaucoup d’impôts et de cotisations sociales, alors que les riches paient beaucoup moins d’impôts proportionnellement que les pauvres, est un choix de classe, défavorable aux classes populaires (c’est le choix fait aujourd’hui par nos gouvernants). La dette publique n’est pas un fardeau que nous léguons aux générations futures ; c’est un transfert de revenus des pauvres d’aujourd’hui qui paient les intérêts de la dette par leurs impôts, et les riches d’aujourd’hui qui les encaissent. Dans cette situation, la réduction de la dette publique par une augmentation de la fiscalité pesant sur les riches, définis comme ceux qui disposent d’un revenu supérieur à 2 fois le revenu médian, par exemple, serait un bon objectif. Il réduirait la contrainte que les détenteurs de titres de dette de l’État font peser sur les décisions politiques, et le transfert de richesse qui s’opère des pauvres aux riches au travers de la dette publique. Il serait donc juste de défendre la réduction de la dette publique, mais pas par les moyens de François Bayrou (la réduction des dépenses sociales) ; au contraire par une augmentation de l’impôt sur les revenus les plus élevés, en rétablissant une véritable progressivité de l’impôt. Que chacun paie à raison de ses facultés contributives (comme le prévoyait la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen) !.
• Si la fiscalité était véritablement proportionnelle, la question se poserait autrement, et la dette publique pourrait être considérée comme un moyen tout à fait défendable de financement des dépenses publiques, en particulier lorsque les besoins d’investissement sont importants dans les services publics, et peut-être, mais il faut en discuter, dans la défense nationale. En effet, le remboursement de la dette, intérêts et principal pèserait sur les revenus de chacun proportionnellement à ce dont il dispose. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.
• Il y a une condition supplémentaire : cette dette publique devrait être financée concurremment par l’emprunt et par les banques centrales, qui devraient être habilitées à acheter directement des emprunts d’État, dans certaines proportions, afin de sortir du mensonge actuel sur le financement de la dette publique, soi-disant par « les marchés » (qui sont inquiets, forcément…) (cf.supra).
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• La détention de titres de dette publique française par des acheteurs étrangers pose une autre question : dans la situation actuelle, elle représente un transfert de richesse de ceux qui paient l’impôt en France vers ceux qui détiennent le capital à l’étranger, ce qui ne me paraît pas très souhaitable. Elle donne à des opérateurs, éventuellement malveillants, des moyens de pression sur la politique conduite en France.
• C’est une réalité bien connue que le Japon, beaucoup plus endetté que la France, est dans une situation beaucoup moins inquiétante parce que sa dette est détenue très majoritairement par des Japonais.
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• Dans le contexte actuel, le financement des bons du Trésor américains par des acteurs français et européens est aussi une question politique qui devrait être posée. Il semble que les achats de bons du Trésor américains par des acteurs européens soient en augmentation régulière depuis plusieurs mois, ce qui signifie que l’Europe finance un pays qui est devenu un de ses ennemis, qui cherche à la mettre à genoux par une guerre commerciale, au lieu de se défendre. Les responsables européens et français vont-ils cesser d’être les complices de leur propre humiliation ?
En conclusion, il faut réduire la dette publique française progressivement, en agissant d’abord sur les recettes par un rétablissement de la progressivité de l’impôt et en supprimant les exonérations de cotisations sociales qui ont mis à mal notre système de santé. Bref, faire le contraire de ce que propose François Bayrou, et provoquera sans doute sa chute.
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