La fibre antitotalitaire de Karl Popper
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La société ouverte et ses ennemis
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La publication simultanée de la version intégrale de La Société ouverte et ses ennemis et de l’autobiographie intellectuelle La Quête inachevée donne l’occasion de (re)découvrir Karl Popper, non comme maître à penser, mais comme un philosophe tourné vers l’avenir. À l’heure où la démocratie est menacée de toute part, on peut voir dans son livre culte un combat contre le totalitarisme d’hier et d’aujourd’hui.
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Animé d’une forte passion pour la science, qu’il considère comme du « sens commun éclairé », Karl Raimund Popper (1902-1994) se montre impitoyable avec les rhéteurs obscurs ; intransigeant avec les dogmatiques, les « prophètes du pessimisme » et autres collapsologues ; toujours sensible aux misères du monde autant qu’à celles de l’historicisme. Nombreux sont celles et ceux qui réduisent sa pensée à la seule philosophie des sciences alors que La Quête inachevée (1976) montre combien tant son œuvre que son parcours sont marqués par le politique1. Cette autobiographie intellectuelle s’impose comme voie royale pour accéder à l’essentiel d’une pensée synonyme de recherche obstinée et critique de la vérité : « Notre principal objectif en science et en philosophie, c’est, ou ce devrait être, la recherche de la vérité, au moyen de conjectures audacieuses et de la recherche critique de ce qui est faux dans nos diverses théories concurrentes2. »
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Point de bascule en 1919. Popper est bouleversé par la théorie d’Einstein, qui devait exercer une influence prédominante sur sa propre pensée. Pour rappel, en mai 1919, deux expéditions britanniques confirment les prévisions du physicien concernant les éclipses : « Avec ces confirmations, poursuit Popper, une nouvelle théorie de la gravitation et une nouvelle cosmologie firent leur apparition, non point comme de simples hypothèses mais comme de réelles améliorations par rapport à celles de Newton – une meilleure approximation de la vérité. »
La meilleure des théories peut donc s’avérer approximative et dépassable. À la question kantienne de savoir « À quelles conditions la connaissance est-elle possible ? », Popper substitue celle qu’il fera sienne : « À quelles conditions le progrès scientifique est-il possible ? » Mutatis mutandis, il comprend que la société et ses normes peuvent changer, d’où son idée d’une « société ouverte », dont il situe l’émergence dans la Grèce antique – donnant par-là la priorité aux Lumières grecques. En toute logique, la célèbre Oraison funèbre de Périclès rapportée par Thucydide sert d’épigraphe de La Société ouverte et ses ennemis (1945).
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Rationalisme critique
Les confessions de Popper accompagnent judicieusement la traduction intégrale et annotée de La Société ouverte et ses ennemis comprenant notamment les nombreux addenda où l’auteur discute des critiques formulées par ses opposants. Cette édition corrige les multiples insuffisances et inexactitudes d’une traduction datant de 1979, qui proposait un texte non seulement fortement amputé mais aussi déformé par l’intervention des traducteurs résumant certains passages. Loin des clichés et caricatures, cette nouvelle version permet une discussion sérieuse des thèses et arguments avancés par l’auteur.
Intitulé à l’origine « Une philosophie sociale pour tout un chacun », cet antidote contre le culte du prêt-à-penser propose « une introduction critique à la philosophie politique et à la philosophie de l’histoire, et un examen de certains principes de reconstruction sociale » avec pour objectif affiché « d’étudier l’application des méthodes critiques et rationnelles de la science aux problèmes de la société ouverte. » Dans texte portant haut le drapeau de la logique, l’auteur nous invite certes à renoncer aux certitudes, mais pas à l’espoir : « Nous avons besoin d’espoir, c’est vrai ; agir, vivre, sans espoir, cela dépasse nos forces. Mais nous n’avons pas besoin de plus, et l’on ne doit pas nous donner davantage. Nous n’avons pas besoin de certitude. »
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Ce livre culte développe les lignes de forces exposées initialement dans la Misère de l’historicisme (1936) en proposant une analyse implacable de trois de ses variantes les plus importantes : le platonisme, l’hégélianisme et le marxisme. Au dogmatisme de ces théories, Popper oppose un rationalisme critique qui ne se limite pas aux trois philosophies précitées : « À ma connaissance, écrit Popper dans La Société ouverte, la variété des sujets philosophiques, que j’aborde avec une extrême simplicité, est plus grande dans ce livre que dans n’importe quel autre, à l’exception peut-être de Platon. Il traite de la philosophie de l’histoire et de la politique, critique les fondements de l’éthique, éclaire sous un nouveau jour l’histoire de la civilisation, propose une lecture entièrement nouvelle et insolite de Platon, analyse les problèmes de la logique moderne, critique des philosophes contemporains majeurs tels Wittgenstein, introduit une approche nouvelle et concrète de la méthode sociologique – sans parler de nombreux autres sujets. »
Par cette remarque en apparence anodine, l’auteur rappelle l’existence de problèmes philosophiques. La Quête inachevée rapporte une péripétie devenue célèbre : sur invitation, Popper présente le 26 octobre 1946 une communication au King’s College avec pour sujet les « puzzles philosophiques ». Les dés sont pipés, car la formulation est de Wittgenstein, présent ce jour-là, pour lequel il n’existe pas de problèmes philosophiques mais seulement des « puzzles » linguistiques comme il ne manque pas de rappeler le jour dit en interrompant abruptement Popper. « Wittgenstein était assis près du feu, poursuit Popper, et, depuis un certain temps, jouait nerveusement avec un tisonnier dont il se servait parfois comme d’une baguette de chef d’orchestre pour souligner ses affirmations : au moment où je parlai de problèmes moraux, il me mit au défi : “Donnez-moi un exemple de règle morale !” Je répliquai : “Ne pas menacer les conférenciers invites avec des tisonniers.” Sur quoi, Wittgenstein, fou furieux, jeta le tisonnier au sol et sortit de la pièce comme un ouragan, en claquant la porte derrière lui. »
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Retenons que dans La Logique de la découverte scientifique (1934), Popper aborde cette même question de manière moins polémique : « je crois personnellement qu’il y a au moins un problème philosophique qui intéresse tous les hommes qui pensent. C’est le problème de la cosmologie : le problème de comprendre le monde, nous-mêmes, et notre connaissance en tant qu’elle fait partie du monde. Je crois que toute science est cosmologie et, pour moi, l’intérêt de la philosophie aussi bien que celui de la science, résident uniquement dans leurs contributions à l’étude du monde3. »
L’incident avec Wittgenstein s’explique par l’habitude qu’avait Popper, lors de conférences, « d’essayer de développer quelques conséquences de mes idées avec l’espoir qu’elles seront inacceptables pour le public concerné. Car je pense que le seul prétexte qui justifie une conférence, c’est de défier l’auditoire. » Voilà qui nous ramène à La Société ouverte et ses ennemis, écrit en Nouvelle-Zélande pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette œuvre monumentale est une déferlante – scélérate pour certains – destinée à, si ce n’est faire chavirer, du moins provoquer la discussion. D’où cette empreinte marquant « un ouvrage parfois violent dénonçant la violence, un livre excessif défendant des politiques modérées » comme le souligne son préfacier, qui devait en retour susciter des réactions non moins extrêmes.
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Le tempérament et le contexte expliquent le côté combatif et révolutionnaire caractérisant l’épistémologue qui, au plan politique, campe le plus souvent sur des positions réformistes et mesurées. Sa conception de la démocratie a minima en est l’illustration : « Par “démocratie”, je n’entends pas quelque chose d’aussi vague que “le gouvernement du peuple” ou “le gouvernement de la majorité”, mais un ensemble d’institutions (parmi elles, en particulier, des élections générales, c’est-à-dire le droit du peuple à rejeter son gouvernement) qui permettent le contrôle public des gouvernants et leur renvoi par les gouvernés, et qui donne la possibilité aux gouvernés d’obtenir des réformes sans faire usage de la violence, même contre la volonté des gouvernants. »
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Méthodologie du risque
Un fil rouge parcours l’œuvre : la récusation de tout « totalisme », le rejet de tout finalisme, et le refus de mutiler la complexité. Un mot en restitue l’essentiel, « ouverture » : « L’univers est ouvert, l’avenir est ouvert, le programme comportemental de l’homme est ouvert, la société véritablement humaine est ouverte, la rationalité est à situer dans l’ouverture à la critique, dont la logique formelle est “l’organon”, et le critère de la scientificité empirique, c’est l’ouverture à la réfutation : les théories prennent le risque de la mort. La liberté, c’est l’existence de plusieurs portes ouvertes devant nos choix, la créativité, c’est l’ouverture de nouvelles voies, de nouvelles pistes, de nouvelles conjectures ; la démocratie, c’est l’ouverture de tout à la discussion et à la délibération par tous, et la morale humaniste, l’ouverture aux autres, à leurs différences et à leurs qualités propres », résume Alain Boyer dans sa préface. Non loin de la pensée d’un Ernst Bloch mais avec un autre discours, les possibles non encore actualisés ont pour Popper bel et bien « une espèce de réalité », une réalité non encore pleinement réalisée – une réalité en train de se faire4. Les possibles demandent à exister : l’avenir devient le temps de possibles d’une société ouverte aux changements.
Au nom de son combat contre tout dogmatisme, qu’il soit scientifique ou politique, Popper réfute opiniâtrement l’existence de lois inexorables aussi bien dans le champ scientifique que politique. Point de certitude absolue, impossible donc de prédire le cours futur de l’évolution du savoir et encore moins d’en connaître à l’avance les effets. Quant à l’histoire, elle « n’a pas de sens, c’est à nous de lui en donner […]. Notre devoir moral est de lui donner un sens allant dans la direction de l’ouverture, la direction humaniste, démocratique, délibérative et rationaliste critique », note Alain Boyer. On reconnaît ici le concept purement logique de la falsifiabilité d’affirmations toujours susceptibles d’être remises en cause, concept clé qui constitue le cœur d’une méthodologie du risque irriguant toute l’œuvre de Popper.
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L’unité de la science
Le corpus poppérien est empreint d’une forte cohérence, présente dès la publication de La Logique de la découverte scientifique qui précède de peu celle de la Misère de l’historicisme. Cette proximité suggère une indissociabilité entre épistémologie, théorie de l’histoire et philosophie dont témoigne également son autobiographie. Même si les sciences de la nature occupent dans l’œuvre de Popper une place plus importante que celle dévolue aux sciences sociales, on peut légitimement relier la philosophie politique de Popper à sa philosophie des sciences plutôt que de réduire l’une à l’autre, ou encore considérer la première comme polémique et seule la seconde comme scientifique5. De toute évidence, La Société ouverte et ses ennemis sert de nouage venant articuler l’une et l’autre de manière complémentaire.
Cette indissociabilité renvoie à la question de l’unité de la science. Entre assimilationnisme et autonomisme, Popper opte pour une position intermédiaire : si, pour lui, les principes méthodologiques sont communs aux différentes sciences, chaque science peut avoir des principes spécifiques – ainsi des interprétations en histoire qui, pour nécessaires qu’elles soient, ne sont pas à prendre pour des explications scientifiques. En clair : la métaphysique, dans la mesure où elle est testable, est scientifique. C’est dans cette seule perspective qu’il convient de comprendre son argumentation, que l’on a souvent caricaturée à tort comme exclusivement positiviste ou assimilationniste.
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Détournant le titre d’un livre de Herbert Marcuse, Raison et révolution (1939), la question toute rhétorique de Popper « Raison ou révolution ? » rejette toute opposition raide entre science de la nature et sciences sociales, telle que formulée par la sociologie de la connaissance : « L’objectivité repose, en bref, sur la critique rationnelle mutuelle, sur l’approche critique, sur la tradition critique. Ceux qui travaillent dans le domaine des sciences de la nature n’ont donc pas un esprit plus objectif que les praticiens des sciences sociales. Pas davantage ne sont-ils plus critiques. Et s’il y a plus d’objectivité dans les sciences de la nature, c’est parce qu’il existe là une meilleure tradition, et des critères plus serrés de clarté et de critique rationnelle6. » On retrouve cette argumentation aussi bien dans Misère de l’historicisme (chapitre 5) que dans La Société ouverte et ses ennemis (chapitre 23) ou encore dans La Logique de la découverte scientifique (chapitre 24).
On peut certes se demander, avec Renée Bouveresse, si l’omniprésence du modèle épistémologique poppérien ne relève pas d’une idéalisation, méconnaissant le rôle autoritaire et idéologique d’une science venant cautionner, aujourd’hui plus qu’hier, une domination technocratique7. Sauf à rappeler que Popper était conscient des responsabilités des scientifiques car, à ses yeux, « les dangers inhérents à la technocratie sont comparables à ceux du totalitarisme8 », le tout est de savoir comment les contrer. Parce qu’à la fois rationnelle et critique, l’exemplarité de la connaissance scientifique peut donner l’impression de la primauté des sciences de la nature sur les sciences sociales, alors que le rationalisme critique est leur dénominateur commun.
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Popper en donne un exemple dans Misère de l’historicisme, où il défend la thèse que la différence entre les conditions prédominantes dans diverses périodes historiques ne s’oppose pas à des expérimentations : « On peut admettre que, si nous étions soudain transportés dans une autre période historique, nous trouverions probablement que beaucoup de nos prévisions sociales, formées d’après des expérimentations fragmentaires faites dans notre société, seraient démenties. Autrement dit, les expérimentations peuvent amener des résultats imprévus. Mais ce seraient des expérimentations qui nous amèneraient à découvrir le changement des conditions sociales ; des expérimentations nous apprendraient que certaines conditions sociales varient selon la période historique, tout comme les expérimentations ont enseigné aux physiciens que la température de l’eau bouillante peut varier selon la position géographique. Dans les deux cas – périodes historiques et positions géographiques – on peut découvrir, en utilisant des théories testées par des expérimentations, que toute référence à des localisations spatiales ou temporelles peut être remplacée par une description générale de certaines conditions prédominantes convenables, telles que l’état de l’éducation, ou l’altitude. »
Dans le même ouvrage, l’auteur applique la méthodologie du risque propre aux sciences au champ politique dans une perspective résolument réformatrice et antitotalitaire : « La seule manière d’appliquer ce qu’on pourrait qualifier de méthode scientifique en politique est de procéder à partir de cette présomption qu’il ne peut y avoir d’action politique qui n’ait des inconvénients, des conséquences indésirables. Tâcher de rechercher ces erreurs, les trouver, les mettre à découvert, les analyser et s’instruire d’après elles, voilà ce que doit faire aussi bien l’homme politique scientifique que le théoricien politique. La méthode scientifique en politique signifie que le grand art de nous convaincre nous-mêmes que nous n’avons pas fait d’erreurs, de les ignorer, de les cacher et de blâmer autrui pour elles, est remplacé par l’art plus grand d’en accepter la responsabilité, d’en retirer un enseignement et de l’appliquer de façon à les éviter dans l’avenir9. »
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Ni un scepticisme ni un rationalisme absolu, le rationalisme critique de Popper formule une conception consensuelle et historique de la vérité constitutive de toute connaissance qui – bien que proche de celle de Jürgen Habermas – semble être prise dans les rets de la logique de la découverte scientifique. Afin de clarifier les positions respectives, retenons que « là où chez Habermas les éléments normatifs présidant à l’élaboration de toute théorie scientifique ne peuvent être rendus conscients que par une rationalité “historico-herméneutique”, la démarche poppérienne du “conventionnalisme critique” rénove un monisme épistémologique dominé par le modèle des sciences de la nature et, implicitement, le modèle des sciences exactes10. » À suivre Habermas, on pourrait croire que Popper manque de questionner la science comme formation sociale. Mais il n’en est rien, comme il s’en explique lui-même : « Nous avons besoin d’études, fondées sur l’individualisme méthodologique, relatives aux institutions sociales à travers lesquelles les idées peuvent se propager et captiver les individus à la manière dont on peut créer de nouvelles traditions, et à la manière dont les traditions opèrent et disparaissent11. » Sans développer une critique de la société unidimensionnelle comme le fit à l’époque Marcuse, Popper était tout à fait conscient du fait que la science était devenue au cours du xxe siècle un instrument de puissance pouvant justifier les pires dérives rendant la rationalité scientifique obsolète.
Habermas et Popper sont bien plus proches que ne le laissent supposer les différents affichés lors de la querelle du positivisme en 1969. Si Habermas et, à sa suite, celles et ceux qui s’inscrivent dans le cadre de la Théorie critique, ont pour boussole l’émancipation, Popper a pour compas l’idée de responsabilité et d’amélioration. Tous deux ont pour seul et même horizon la philosophie des Lumières. Tous deux considèrent la discussion rationnelle critique comme seul garant de tout discours, voilà qui méritait d’être rappelé.
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Manifeste d’un combat contre le totalitarisme
Encore aujourd’hui, La Société ouverte et ses ennemis est une mine dont on peut extraire quelque minerai précieux. Les notes de ce livre méritent une attention toute particulière. À commencer par la première mentionnant l’emprunt aux Deux sources de la morale et de la religion (1932) d’Henri Bergson l’opposition entre société ouverte et société close. Alors que pour Bergson, cette distinction est religieuse, pour Popper, elle est au contraire rationnelle : « La société close se caractérise par la croyance en des tabous magiques tandis que, dans la société ouverte, les hommes ont appris à être, dans une certaine mesure, critiques à l’égard des tabous et à fonder leurs décisions sur l’autorité de leur propre intelligence (après discussion). »
Au-delà de Bergson, on croit reconnaître ici le distinguo entre sociétés froides et sociétés chaudes de Claude Lévi-Strauss sans pour autant que Popper partage l’approche continuiste de l’anthropologue et ethnologue français. Idéal-type plus que réalité empirique, l’opposition radicale entre société ouverte et société close correspond à la démarcation entre discours dogmatiques et discours ouverts à la critique, et sert de bain révélateur à l’opposition entre totalitarisme et démocratie. Fonction de la diversité et de la concurrence de multiples points de vue, la quête incessante du savoir est – pour Popper – le meilleur antidote au totalitarisme. Caractérisant la société ouverte, le pluralisme et le rationalisme critique de Popper s’opposent à toute politique aussi bien autoritaire que totalitaire.
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Dès l’introduction, Popper souligne que son livre « suggère que ce que nous appelons aujourd’hui totalitarisme se rattache à une tradition aussi vieille ou aussi jeune que notre propre civilisation. Ce livre tente ainsi d’apporter sa contribution à notre compréhension du totalitarisme et du sens de l’éternel combat mené contre lui ». En relation avec son intérêt pour l’état peu satisfaisant des méthodes en sciences sociales, il précise : « Mon intérêt pour ce problème a été fortement stimulé par la montée du totalitarisme, et par l’incapacité des diverses sciences et philosophies sociales à la comprendre. » Cet ancrage est souligné en 1979 dans la préface à l’édition française : ce livre « s’oppose à toutes les formes de totalitarisme et d’inhumaine tyrannie, de droite ou de gauche ». De résultat d’un « effort de guerre », La Société ouverte et ses ennemis devient le manifeste d’un combat contre le totalitarisme – ce qui fait précisément son actualité.
Le totalitarisme relèverait pourtant d’une impossibilité et serait un leurre. Adossé à théorie politique d’un Spinoza qu’il mentionne de manière économe, Popper considère en effet que le facteur humain ne peut pas être complètement contrôlé par des institutions et qu’il est « impossible pour un gouvernant de contraindre les pensées des hommes (car les pensées sont libres) ». George Orwell ne dit rien d’autre avec Mil neuf cent quatre-vingt-quatre (1949) : le contrôle total des esprits relève du fantasme. Il n’en demeure pas moins que « la poursuite de ces fantasmes est un moyen d’une puissance inouïe pour mobiliser les esprits et les asservir », comme le fait remarquer Jean-Jacques Rosat12. Cette lecture invite à considérer le totalitarisme, d’une part, comme un processus de domination politique en constante « progression » et, d’autre part, comme un variant connaissant différentes mutations : russe avec le poutinisme, chinoise avec le xiisme, et américaine avec ce que concocte l’actuel président des États-Unis, Donald Trump. Autant d’initiatives conçues pour durer longtemps.
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Popper n’explore malheureusement pas cette piste et conclut de l’argument spinoziste qu’il est absurde de penser que le totalitarisme puisse s’imposer. Pour l’essentiel, Popper se contente de limiter le champ politique a minima, premièrement en énonçant la nécessité d’un contrôle démocratique du gouvernement et, deuxièmement, en formulant les paradoxes de la démocratie, de la liberté et de la tolérance. Concernant ce dernier : « Une tolérance illimitée conduit nécessairement à la disparition de la tolérance. Si une tolérance illimitée est accordée aux intolérants eux-mêmes, si nous ne sommes pas prêts à défendre une société tolérante contre les assauts des intolérants, alors les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance. En formulant les choses ainsi, je ne veux pas dire, par exemple, qu’il faille toujours interdire l’expression des philosophies intolérantes. Tant que nous pouvons nous y opposer par une argumentation rationnelle et les maintenir sous contrôle par l’opinion publique, l’interdiction serait certainement fort déraisonnable. Mais nous devons revendiquer le droit de les interdire si nécessaire, y compris par la force. » On retrouve ici l’idée que si la liberté est essentielle, une liberté illimitée de tous est contraire à la liberté, seule une liberté limitée peut garantir une même liberté pour tous.
Il n’en demeure pas moins que La Société ouverte et ses ennemis est travaillée par la question du totalitarisme. Raison de plus d’aller y voir, quitte à citer longuement : « De nombreux auteurs, qu’il faut, étant donné leur intelligence et leur formation, considérer comme responsables de ce qu’ils disent, annoncent qu’il est impossible d’y échapper. Ils nous demandent si nous sommes vraiment assez naïfs pour croire que la démocratie peut être permanente, si nous ne nous rendons pas compte qu’elle n’est qu’une des nombreuses formes de gouvernement qui vont et viennent au cours de l’histoire. Ils soutiennent que, pour combattre le totalitarisme, la démocratie est contrainte d’imiter ses méthodes et, par la même, de devenir elle-même totalitaire. Ou ils affirment que notre système industriel ne saurait continuer à fonctionner sans adopter les méthodes de planification collectiviste et ils s’appuient sur le caractère inévitable d’un système économique collectiviste pour conclure que l’adoption de formes totalitaires de la vie sociale est également inévitable. »
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Cette impossibilité pourtant plausible trouve refuge dans la littérature, on songe au célèbre roman Le Talon de fer (1908) de Jack London, et est analysée dans des essais comme The Managerial Revolution (1941) et The Machiavelians (1943) de James Burnham, que Popper mentionne sans le citer, ou encore de The Totalitarian Enemy (1940) de Franz Borkenau (autrichien et de la même génération que Popper), qui inspire à George Orwell la notion fondamentale de « collectivisme oligarchique ». Autant de sources possibles pour la réflexion poppérienne, qui seront exploitées par Orwell pour la rédaction de Mil neuf cent quatre-vingt-quatre, qu’il commence à écrire alors que Popper, de son côté, rédige au même moment La Société ouverte et ses ennemis.
Si en 1945 et même encore en 1970, dans le contexte de la guerre froide, Popper pouvait considérer ces arguments comme plausibles avant de les rejeter en tant que prophéties sans fondements scientifiques, on peut se demander aujourd’hui, et ce précisément au nom des « expérimentation fragmentaires faites dans notre société » que mentionne Popper, si ce plausible n’est pas entretemps avéré, sauf à rester aveugle à la lame de fond submergeant aujourd’hui l’espace public. Et ce non pas parce que, comme le suggère Popper, quelques prophètes mineurs annonçant une dérive vers le totalitarisme comme inévitable contribueraient à le provoquer. Alors que nous sommes entrés de plain-pied dans le second âge des régimes totalitaires, il importe de prendre en compte la montée actuelle des totalitarismes, en Russie, en Chine ou aux États-Unis. Comme le souligne Jean-Jacques Rosat, « nous sommes confrontés aujourd’hui aux régimes totalitaires de “seconde génération”. Héritiers des totalitarismes du xxe siècle, ceux de Xi Jinping et de Poutine en sont à bien des égards différents, car ils ont leurs inventions propres. On peut même estimer que, du point de vue totalitaire, ils représentent un “progrès”. Simultanément, au sein des démocraties libérales, de nouvelles entreprises de domination des esprits sont à l’œuvre et des modes de pensée typiques de ce qu’Orwell appelait la “mentalité totalitaire” se répandent13. »
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Déjà dans les années 1940, Popper était lui aussi conscient que « les tendances antidémocratiques toujours présentes peuvent provoquer l’effondrement de la démocratie ». D’où la nécessité, à ses yeux, de se battre afin de ne pas perdre « la plus importante des batailles, celle de la démocratie elle-même ». Pour étonnante que puisse paraître la lecture parallèle de Popper et d’Orwell, elle réserve de surprenantes convergences. Loin de porter sur des points de détails, elles concernent des arguments clés de leur œuvre respective. Totalitarisme et libéralisme sont antinomiques aussi bien pour l’un que pour l’autre. Tous deux sont des penseurs de la responsabilité et de la volonté.
Le pouvoir d’anticipation de la création romanesque sur la réalité historique à l’œuvre chez Orwell associé à la force de frappe du rationalisme critique de Popper nous offre une nouvelle grille de lecture pour un siècle plein d’incertitudes et autant de défis. Si Popper manque de développer ce qu’il entend par totalitarisme et formule une stratégie de défense minimaliste centrée sur la notion de faillibilisme critique et progressiste, Orwell, au contraire, définit clairement la structure et l’esprit du totalitarisme, ce qui permet de reconnaître sa spécificité et d’identifier des variants contemporains. L’un joue en demi d’ouverture, alors que l’autre transforme l’essai.
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- 1. Karl Popper, La Quête inachevée, traduit de l’anglais par Renée Bouveresse avec la collaboration de Michelle Bouin-Naudin, Paris, Les Belles lettres, coll. « Le goût des idées », 2025, 360 p., 17 €.
- 2. Karl R. Popper, La Connaissance objective [1979], traduit de l’anglais par et préface de Jean-Jacques Rosat, Paris, Aubier, coll. « Bibliothèque philosophique », 1991, p. 471.
- 3. Karl R. Popper, La Logique de la découverte scientifique [1934], traduit de l’anglais par Nicole Thyssen-Rutten et Philippe Devaux, préface de Jacques Monod, Paris, Payot, 1973, p. 12.
- 4. Karl Popper, Un Univers de propensions. Deux études sur la causalité et l’évolution [1990], traduit de l’anglais et présenté par Alain Boyer, Combas, L’Éclat, coll. « Tiré à part », 1992, p. 42.
- 5. Outre Jean-François Malherbe, La Philosophie de Karl Popper et le positivisme logique, préface de Jean Ladrière, Namur et Paris, Presses universitaires de Namur et Presses universitaires de France, deuxième édition revue et corrigée, 1979, on lira Jacques G. Ruelland, De l’épistémologie à la politique. La philosophie de l’histoire de Karl R. Popper, préface de Gérard Raulet, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Philosophie d’aujourd’hui », 1991.
- 6. Karl R. Popper, « Raison ou révolution ? » [1976], traduit de l’allemand par Catherine Bastyns, dans Theodor W. Adorno et K. Popper, De Vienne à Francfort. La querelle allemande des sciences sociales, Bruxelles, Éditions Complexe, coll. « Textes », 1971, p. 241.
- 7. Renée Bouveresse, Karl Popper ou le rationalisme critique, Paris, Vrin, coll. « Bibliothèque d’histoire de la philosophie », 1981, p. 181.
- 8. Karl R. Popper, “The moral responsibility of the scientist” [1968], dans The Myth of the Framework: In Defence of Science and Rationality, ed. M. A. Notturno, Londres et New York, Routledge, 1994, p. 121-129.
- 9. Karl Popper, Misère de l’historicisme [1944], traduction d’Hervé Rousseau, révisée et augmentée par Renée Bouveresse, Paris, Presses Pocket, coll. « Agora », 1988, respectivement p. 120-121 et p. 112.
- 10. Gérard Raulet, « Préface » à J. Ruelland, De l’épistémologie à la politique, op. cit., p. 15.
- 11. K. Popper, Misère de l’historicisme, op. cit., p. 187-188.
- 12. Jean-Jacques Rosat, L’Esprit du totalitarisme. George Orwell et 1984 face au xxie siècle, Marseille, Hors d’atteinte, 2025, p. 381.
- 13. Ibid., p. 13.
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