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Mark Udall, ex-sénateur américain : «Nous finirons par sortir du trumpisme mais les dégâts seront considérables»

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Inquiet de la dérive autoritaire et répressive de Trump, l’ancien sénateur progressiste du Colorado croit en la capacité des démocrates à renverser la table. A condition de tirer les leçons des échecs passés.

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L’ancien sénateur Mark Udall et Frédéric Autran, envoyé spécial au Colorado

11/10/2025 
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«Je suis un optimiste forcené», prévient d’emblée Mark Udall. L’ancien sénateur démocrate du Colorado a quitté la vie politique américaine début 2015, quelques mois avant que Donald Trump ne vienne la bouleverser. Dix ans plus tard, cet alpiniste chevronné en demeure un observateur avisé, inquiet comme beaucoup de la dérive autoritaire du président républicain, mais confiant dans la capacité des Américains à sauver leur démocratie.

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Quel regard portez-vous sur la décennie écoulée et sur l’état actuel de la vie démocratique aux Etats-Unis ?

En tant que nation, nous nous trouvons incontestablement à un moment charnière et extrêmement périlleux de notre histoire. Sur la forme, la vie politique a été transformée : tout ce qui, lors de la campagne de 2016, nous avait naïvement paru disqualifier Donald Trump – sa grossièreté, sa cruauté, son narcissisme, son mépris absolu des règles – semble aujourd’hui entré dans les mœurs. Sur le fond, nous glissons vers l’autoritarisme sous l’influence d’un homme qui a développé autour de lui un véritable culte. Ce qui m’inspire le plus de dégoût, c’est que Trump cherche constamment à nous diviser. Aucun président avant lui n’avait agi de la sorte car ce n’est pas ce que nous sommes.

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C’est pourtant lui que le pays a élu l’an dernier, et cette fois-ci à une majorité du vote populaire…

Vous touchez ici à un point fondamental pour nous autres, démocrates. Nous devons dépasser le traumatisme et la colère suscités par l’élection de Trump, et affronter cette réalité en face : parmi les Américains qui ont voté l’an dernier, une majorité a décidé de lui faire confiance. Pourquoi ? Qu’ont-ils vu ou ressenti que nous avons raté, et inversement ? Partagent-ils son projet politique, sont-ils d’accord avec sa dérive autoritaire ?

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Le sont-ils ?

Je ne le crois pas et je suis convaincu que nous finirons par sortir du trumpisme. Mais avant cela, tragiquement, les dégâts vont être considérables. De nombreuses institutions vont être mises à mal, des gens vont mourir pour toutes sortes de raisons, non seulement dans notre pays mais à travers le monde. Je pense malheureusement que cela doit arriver pour que les Américains comprennent ce que nous avons fait, en tant que pays, en portant au pouvoir non seulement Donald Trump, une personnalité égocentrique guidée par l’appât du gain, mais aussi ceux qui l’entourent et qui ont bâti autour de lui un projet politique et idéologique si destructeur..

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La seconde administration Trump va très vite pour mettre en place ce projet politique, largement inspiré du «Project 2025». Qu’est-ce qui vous fait penser que la table peut encore être renversée ?

Je suis un optimiste forcené, un alpiniste chevronné et les deux sont liés. J’ai gravi parmi les plus hauts sommets des Etats-Unis et du monde. On ne gravit pas une montagne en se lamentant, en se répétant que c’est trop difficile et qu’on n’y arrivera jamais. N’oublions pas que notre nation a déjà été mise à l’épreuve. Il n’était pas acquis que nous sortirions de la guerre de Sécession en pays uni. Il n’était pas acquis que nous gagnerions la Seconde Guerre mondiale. Il n’était pas acquis que nous sortirions par le haut des années 60, marquées par les assassinats des Kennedy et de Martin Luther King, les émeutes raciales, les troubles sur les campus à cause de la guerre du Vietnam. L’épreuve aujourd’hui est claire : voulons-nous que la démocratie, aussi imparfaite soit-elle, demeure notre mode de gouvernement ? Je crois que le peuple américain finira par revenir à la raison.

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On ne sent pourtant pas un vent de révolte…

Il faut prendre garde aux effets d’optique. Nous sommes un très grand pays, où existent toujours de nombreux pôles de contre-pouvoir, à commencer par les Etats, plus que jamais cruciaux pour contenir ce qui se passe au niveau fédéral. On trouve aussi les collectivités locales, les ONG, essentielles pour protéger les communautés, et les médias, même si les attaques qu’ils subissent de la part de l’administration sont très préoccupantes. La mobilisation existe mais elle est largement occultée par la stratégie de l’administration Trump, théorisée par Steve Bannon, qui consiste à déverser un flot ininterrompu («flood the zone») de mesures dramatiques et de provocations pour déstabiliser les médias et ses rivaux politiques, et ainsi diluer leur réponse. Charge à nous de nous concentrer et de travailler, avec comme premier objectif de remporter les élections de mi-mandat l’an prochain.

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Autour de quel message et avec quelle stratégie ?

C’est une question essentielle et l’échec de 2024 doit nous servir. Ce fut avant tout une défaite démocrate. La décision de Joe Biden de se représenter était une erreur, tout comme le fait de ne pas organiser de primaires au moment de son retrait. Kamala Harris avait un bagage trop lourd à porter. Nous avons voulu croire qu’elle pouvait gagner grâce à son expérience et son talent, mais nous étions déconnectés de la réalité de nombreux électeurs. Les démocrates n’ont pas saisi l’ampleur des souffrances liées à l’inflation, aux conséquences du Covid. En face, Trump a utilisé l’immigration ou les personnes trans pour effrayer les gens, ne reculant devant aucun mensonge, aucune outrance, comme lorsqu’il a accusé les réfugiés haïtiens de manger des chiens et des chats. La politique de la peur a pris le dessus sur celle de l’espoir, que Kamala Harris avait choisi de porter.

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«Nous ne gagnerons pas les élections l’an prochain simplement parce que nous le voulons», estime Mark Udall. 
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Les leçons de sa défaite ont-elles été vraiment tirées ?

La principale leçon est que nous avons perdu la bataille de la mobilisation. Des dizaines de millions d’Américains n’ont pas voté, dont une majorité de démocrates. Kamala Harris a recueilli 6 millions de voix de moins que Joe Biden en 2020. Cette impopularité, nourrie par le fait qu’elle était comptable des aspects négatifs du bilan de Biden [immigration, inflation, guerre à Gaza, ndlr], est la principale raison de sa défaite. Ce malaise autour de Kamala Harris a été particulièrement frappant dans les «swing states» : Trump les a tous remportés alors que dans ces mêmes Etats, les élections de sénateurs et de gouverneurs ont toutes ont été remportées par des candidats démocrates, à l’exception de la Pennsylvanie. J’y vois un motif d’espoir pour 2026.

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Ne faut-il pas également tirer des leçons sur le fond ? Kamala Harris avait mis l’accent sur la défense du droit à l’avortement et de la démocratie, ce qui n’a visiblement pas convaincu…

Notre rôle n’est pas de dire aux Américains ce dont ils ont besoin, mais d’être à l’écoute de ce qu’ils veulent. L’économie, le coût de la vie et les inégalités doivent être au cœur de notre projet. Et en cela, les politiques désastreuses de Trump peuvent nous aider, à l’image de sa guerre commerciale qui va faire grimper les prix ou de la terreur qu’il fait régner chez les immigrés. On a beaucoup parlé l’an dernier des électeurs hispaniques, notamment les hommes, nombreux à être séduits par Trump. Le sont-ils autant aujourd’hui, après avoir vu des collègues être expulsés, ou des familles d’amis séparées ? Quid du chef d’entreprise qui manque d’employés parce que la moitié n’a pas de papiers et a peur de venir travailler ? Trump est de plus en plus impopulaire mais nous ne gagnerons pas les élections l’an prochain simplement parce que nous le voulons. Il va falloir beaucoup de travail et une campagne de terrain minutieuse pour convaincre les électeurs. Le chemin est encore long.

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Vous parlez des élections de mi-mandat de l’an prochain, mais Donald Trump semble accorder peu d’importance au Congrès, lui qui affirme de plus en plus son pouvoir exécutif, avec le soutien de la Cour suprême ?

Vous avez en partie raison. Tout en gouvernant par décrets, Trump exerce une emprise quasi-sectaire sur les républicains au Congrès. Il les a soumis par la peur, en menaçant ceux qui seraient tentés de s’opposer à lui de les faire battre en déchaînant contre eux sa base Maga. Je comptais des amis parmi les sénateurs républicains, j’aurais du mal aujourd’hui à les regarder en face car ils ont sacrifié leurs principes, leur intégrité et leur conscience pour conserver leur siège. Cela étant, c’est précisément parce que les républicains ont renoncé à jouer leur rôle constitutionnel de contre-pouvoir législatif qu’il est crucial pour nous de reconquérir le Congrès. Donald Trump en est conscient, c’est bien pour cela qu’il intime aux Etats républicains de redessiner les cartes électorales en leur faveur, afin de sauver sa majorité à la Chambre.

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Sur ce sujet du redécoupage électoral, le gouverneur démocrate de Californie veut riposter pour «neutraliser» les gains de sièges républicains au Texas. D’autres Etats, comme le Colorado, sont plus réticents à s’engager dans cette voie très partisane. Face aux dérives républicaines, les démocrates peuvent-ils continuer à respecter les règles du jeu ?

Je suis institutionnaliste et je viens d’une famille de personnalités politiques qui ont toujours été respectueuses du camp d’en face. Nous sommes des opposants, pas des ennemis. Mais il faut être lucide : Donald Trump ne respecte plus aucune règle et la Cour suprême a totalement renoncé à jouer son rôle d’arbitre. Donc oui, la Californie a absolument raison de riposter. Je pense parfois à la mise en garde de Nietzsche sur le fait que quiconque lutte contre des monstres doit prendre garde à ne pas devenir monstre lui-même. Mais l’enjeu, aujourd’hui, est si élevé que nous devons jouer de la même façon qu’eux.

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Au risque d’aggraver la polarisation politique, dont on a vu ces derniers mois qu’elle pouvait déboucher sur des actes de violence ?

La tentative d’assassinat de Trump l’an dernier, l’assassinat de l’élue démocrate Melissa Hortman, celui de Charlie Kirk, sont des actes terribles et inacceptables. Mais le Président ne fait rien pour aider le pays à sortir de cette spirale. J’ai été très ému par les déclarations dignes de la veuve de Charlie Kirk lors de ses funérailles. Le contraste avec les propos de Trump, qui a martelé sa «haine» de ses opposants, était d’autant plus saisissant. Je vois toutefois dans ces propos haineux un motif d’espoir car je suis convaincu que la majorité des Américains n’aiment pas la direction que Trump veut faire prendre au pays.

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Trump a fait de la «vengeance» un pilier de son second mandat. Le 26 septembre, il a obtenu l’inculpation de l’ex-patron du FBI, James Comey. Et après la mort de Charlie Kirk, il a promis d’écraser la «gauche radicale». Ces menaces peuvent-elles galvaniser, ou à l’inverse tétaniser l’opposition ?

Je pense que nous sommes bien trop nombreux, militants progressistes, démocrates de tous bords, indépendants et même certains républicains, pour tous nous réduire au silence, et nous enfermer dans des cages virtuelles ou réelles. C’est une réalité glaçante : la dissidence, aujourd’hui aux Etats-Unis, peut avoir un prix élevé. Certains risquent leur liberté, d’autres perdent leur emploi, leur réputation ou simplement une forme de tranquillité d’esprit. Et pourtant, la résistance est foisonnante. Je reçois chaque jour des dizaines de mails d’organisations mobilisées contre les politiques de Trump. Il y a de l’énergie et du pouvoir dans tout cela. A nous de le transformer, aussi, en victoires électorales.

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Le Parti démocrate, parfois si divisé sur la politique économique, la santé ou depuis deux ans sur la guerre à Gaza, vous semble-t-il armé pour cela ?

Le Parti démocrate sera à plein régime l’an prochain, je vous le garantis. Nous mettrons nos différences de côté. Notre parti est large et diversifié, ce qui fait notre force mais aussi, parfois, notre faiblesse. Pour reprendre l’analogie de l’alpinisme, la montagne se dresse face à nous. Nous allons rassembler toutes nos tentes au camp de base, et à partir de là, travailler ensemble pour aller conquérir le sommet.

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Qu’y a-t-il, au sommet ?

Sans vouloir dramatiser, l’ascension vers le sommet est une métaphore de notre détermination à préserver l’avenir de notre pays, de notre démocratie et, peut-être plus important encore, de la façon dont nous nous traitons les uns les autres. Parviendrons-nous à retrouver le sentiment d’être tous Américains, de ne pas être ennemis ? Dans notre passé parfois violent et agité, nous avons réussi à nous rassembler lorsque les enjeux étaient cruciaux. Le temps est à nouveau venu.

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L’ancien sénateur Mark Udall et Frédéric Autran, envoyé spécial au Colorado de Libération

11/10/2025 

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