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Gabriel Ferneini
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Après l’exil, l’appel de la terre d’une famille syrienne

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Nissim Gasteli

A gauche ? A droite ? Derrière son volant, Walid El-Youssef ne sait plus vraiment. « Excuse-moi, comment va-t-on à la citadelle ? », demande-t-il à un passant. « C’est simple : prends à gauche, passe sous le pont, puis continue tout droit. A la première intersection, tourne à droite, vous serez arrivés. Que Dieu soit avec vous. » Sans prêter attention aux klaxons des automobilistes impatients ni à ses cinq enfants qui s’agitent sur la banquette arrière, le père de famille emprunte la route en répétant assidûment les instructions : « Prendre à gauche. OK. Passer sous le pont. OK. Puis à la première intersection prendre à… »

Le quadragénaire à la toison cendrée s’interrompt. Entre des squelettes d’immeubles constellés d’impacts de balles, les murs de pierre de la majestueuse forteresse médiévale d’Alep apparaissent enfin. Bâtie au XIIIᵉ siècle, cette dernière a été le théâtre de féroces batailles opposant les forces rebelles syriennes aux soldats du régime de Bachar Al-Assad entre 2012 et 2016. « Avant la révolution [la guerre civile, commencée en 2011], on venait ici pour des papiers administratifs ou pour le marché. Jamais, au cours des dix dernières années, je n’aurais imaginé une seule seconde me retrouver de nouveau ici ! »

Son épouse, Fodda, 28 ans, ne peut détacher son regard du spectacle offert par le monument. Bien qu’elle soit originaire, comme son mari, de Rasm Al-Ward, un petit hameau agricole situé à seulement 40 kilomètres plus au sud, elle n’avait jamais mis les pieds dans la cité multimillénaire, plus grande ville du pays derrière la capitale Damas, avant leur départ, en 2015, vers le Liban. A l’époque, la guerre civile ravageait leurs terres.

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La famille El-Youssef en visite à la citadelle d’Alep.

Alors, pour célébrer leur retour d’une décennie d’exil, ils se sont octroyé une petite visite endimanchée, en famille, ce vendredi 24 octobre. « C’est comme un rêve », souffle d’une voix douce la jeune femme, enveloppée dans un voile gris tiré autour de son visage et une longue robe aux motifs brodés. « Un rêve dont je ne me suis pas encore réveillée. »

Comme eux, plus d’un million de Syriens ont regagné leur patrie depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024. Malgré l’instabilité de la transition politique menée par l’ex-djihadiste Ahmed Al-Charaa, proclamé président par intérim, malgré les tensions communautaires qui persistent et une économie à l’agonie, ils entendent participer à la reconstruction de leur pays, exsangue après près de quatorze années de conflit.

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Une décision difficile

Pour les El-Youssef, rentrer n’a pas été une décision facile. « Nous avons pris un gros risque. Au Liban, nous avions un salaire, une maison et des gens que nous aimions », explique Walid. Il y a deux semaines encore, les époux vivaient et travaillaient à Saadnayel, dans la vallée de la Bekaa, à l’est du Liban, dans la ferme de Buzuruna Juzuruna (« nos graines, nos racines »), un projet agroécologique qu’ils ont cofondé en 2016 avec un groupe d’agriculteurs français, libanais et syriens. Leur situation était « bonne », reconnaissent-ils, mais pas assez pour effacer la ghorba, un mot arabe intraduisible qui décrit un sentiment d’étrangeté, de vague à l’âme et de mal du pays, lorsque l’on vit loin de chez soi.

Six mois après la chute du régime de Bachar Al-Assad, la famille est rentrée une première fois au pays pendant trois semaines, histoire de revoir ses proches, célébrer la fête de l’Aïd et, pourquoi pas, envisager un retour définitif. « Mes jeunes frères et sœurs ne me connaissaient même pas ; ils ne m’avaient vue qu’au téléphone. Quand ils m’ont vue en personne, ils se sont exclamés : “Mais c’est qui, elle ?”, s’amuse Fodda en riant. C’était un moment exceptionnel. »

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Walid El-Youssef (de dos) et son frère aîné, Hussein, inspectent les terres familiales, à Rasm Al-Ward.

Une fois qu’ils sont revenus au Liban, les choses se sont accélérées lorsqu’ils ont appris la fermeture de l’école des enfants. Ces dernières années, la pression n’a cessé de s’accentuer sur les réfugiés syriens, considérés par les autorités libanaises comme un fardeau supplémentaire dans un pays traversé par une intense crise économique et politique. Ce fut « comme un signal, raconte Fodda. Walid et moi n’avions aucun papier en règle. Alors il m’a dit : “Ça y est, on doit rentrer et faire quelque chose sur nos terres.” »

La famille a commencé par vendre ses moutons pour financer le voyage. A l’arrière d’un grand camion, ils ont ensuite entassé leurs affaires, récupéré des semences dans la grainothèque de la ferme, choisi quelques plantes et des fleurs, et embarqué leur petit canari. Samedi 11 octobre, ils ont pris la route, gravi des cols, roulé jusqu’à cette gorge aride où les neiges éternelles de l’Anti-Liban épient les vastes plaines du gouvernorat syrien de Homs. Au poste frontière de Hermel, ils ont clos le dernier chapitre de leur exil avant de rentrer parmi les leurs.

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Un retour longtemps attendu

« Vivre dans son pays, ça n’a pas de prix », savoure Walid en regardant ses enfants s’amuser dans les rues d’Alep. Il y a Yassine, 5 ans, l’hyperactif de la bande, amateur de facéties, qui court sur le parvis du monument, obnubilé par les ballons luminescents des vendeurs ambulants ; Alaa, Cham et Arij, les filles de 8, 9 et 10 ans, vêtues de leurs plus beaux habits, des costumes colorés bleu, jaune et vert, qui parcourent, en dévorant des bonbons, les rues des souks adjacents sous le regard attendri de leur tante Aysha, elle aussi de la virée.

Ahmed, l’aîné de 11 ans, resté en retrait, observe silencieusement les ruines des quartiers fantômes d’Alep-Est. De la Syrie, où il est le seul à être né, il ne connaissait rien. « Je suis content de voir tous mes cousins, mes oncles et mes grands-parents. Avant de rentrer, je ne les connaissais qu’à travers WhatsApp », dit-il en observant avec curiosité les kalachnikovs des agents des forces de sécurité. « Pour les enfants, tout est nouveau et étrange à la fois, ajoute Fodda. Yassine croit encore que notre ancienne maison n’est qu’à quelques kilomètres et que l’on peut y retourner quand on veut. Moi aussi, il va me falloir du temps. Mais, depuis que nous avons franchi la frontière, je suis si heureuse… »

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De retour à Rasm Al-Ward, c’est comme s’ils n’avaient jamais réellement quitté leur « chez eux ». Grâce à l’argent qu’ils ont économisé et envoyé, leur maison, durement endommagée par la guerre, a été rénovée avant leur arrivée. Le lendemain matin, quand les enfants émergent de leur chambre, leur mère est déjà occupée à préparer le thé. Dans le salon chichement meublé de tapis, de quelques matelas et coussins, l’obscurité épouse encore le silence. On entend seulement le sifflement des batteries solaires.

Dehors, l’aube apparaît à l’horizon, dévoilant l’étendue infinie de la campagne alépine striée de mille nuances : couleur sable, les champs de blé dépouillés de leurs récoltes ; brune, le labour pour les semences automnales ; bronze, les terres en jachère. Dans le champ verdoyant, Walid s’affaire déjà devant les pousses de légumes, bientôt rejoint par son frère aîné Brahim, 48 ans. Vêtus de leurs longues jalabiya grises – l’ample tunique traditionnelle –, les deux hommes inspectent chaque centimètre carré du terrain familial.

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Brahim est l’un des premiers à être revenu au village, en janvier, moins d’un mois après la chute du régime. « En dix jours, on a labouré, arrosé, planté, tout était prêt. C’est notre terre, nous savons comment la traiter et en tirer le meilleur », dit-il en cheminant entre « ici, les laitues, les piments et les poivrons, là, les tomates, les haricots et les courgettes ». Pour le moment, la famille ne commercialise pas sa production, elle la garde pour sa consommation personnelle et pour en faire profiter les plus nécessiteux de la région.

Brahim fut également l’un des derniers à quitter Rasm Al-Ward, en 2019. Walid et Fodda étaient déjà dans la Bekaa ; « Khaled à Beyrouth, Hamid en Autriche, Azat à Afrin [dans le nord-ouest de la Syrie]… », se remémore-t-il, en énumérant les noms de ses 11 frères et sœurs, et de ses cousins : « C’était devenu impossible de vivre ici. Alors nous sommes tous partis, dans des directions différentes. » Lui s’est retrouvé avec une partie de la famille dans un camp de déplacés près de la ville de Sarmada, dans ce qui était l’enclave d’Idlib, où la rébellion syrienne était concentrée.

Trente-cinq kilomètres et une ligne de front les séparaient alors de leur village natal. « C’était horrible. Nous vivions dans une tente, une structure en métal recouverte d’une bâche. L’été, il faisait très chaud, l’hiver, c’était le froid et la pluie. Mais nous avions un petit lopin de terre que nous cultivions », raconte-t-il, en laissant glisser entre ses doigts les feuilles de plantes aromatiques dont il capte ensuite tous les effluves.

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Un hameau qui renaît de ses cendres

C’est à leur sensibilité pour les petits détails retrouvés que l’on reconnaît ceux qui viennent de rentrer chez eux. « On pourrait faire en sorte d’avoir des abeilles d’ici à l’été prochain », s’imagine Brahim. « Oui, c’est prévu ! J’avais sept ruches à la maison, au Liban, mais j’ai dû les laisser, évidemment », acquiesce Walid.

Tous les deux savent les difficultés nombreuses qui les attendent : la Syrie est confrontée cette année à sa pire sécheresse depuis près d’un demi-siècle ; le carburant est devenu trop cher pour faire fonctionner les moteurs des puits ; les agriculteurs ont dû se résoudre à investir dans de coûteux systèmes solaires pour aller puiser l’eau à plusieurs centaines de mètres de profondeur ; les munitions non explosées de la guerre charrient encore quotidiennement leur lot de victimes dans la région. Avec 89 % de la population en insécurité alimentaire et 45 % des Syriens dépendant de l’agriculture pour leurs moyens de subsistance, selon des données des Nations unies, la relance du secteur agricole représente un enjeu majeur.

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Avant 2012, la population de Rasm Al-Ward vivait de la terre et de ce qu’elle offrait : blé, orge, légumes, légumineuses, herbes, qui servaient également à nourrir les troupeaux. La légende raconte que le luxuriant hameau, dont le nom signifie « dessin de la rose », comptait plus de fleurs – des anémones couronnées – que d’habitants. « Nous avons toujours eu une vie rurale, simple, avec un lien très fort avec la terre », abonde Aziza El-Youssef, 62 ans, la mère de Fodda et doyenne du village, sur le perron de sa maison rayonnant de fleurs de cosmos orangées, duquel elle observe Walid et Brahim auscultant leurs champs.

La région est tombée très rapidement aux mains de l’Armée syrienne libre, rassemblement des forces modérées de l’opposition à Bachar Al-Assad, avant de subir les coups de boutoir des soldats du régime. Lorsque le ciel s’est mis à cracher plus souvent des bombes que de la pluie, le hameau s’est dépeuplé, les cultures ont été abandonnées. Après plus d’une décennie de guerre, l’agriculture avait presque totalement disparu. Avec le retour de ses habitants, le hameau a repris des couleurs.

Walid El-Youssef avec sa belle-mère, Aziza, en train de préparer du pain.

Les membres de la famille El-Youssef, au travers de leurs trajectoires de vie hachées par les déplacements successifs, ont tous appris de nouvelles techniques agricoles. « De nos jours, les semences hybrides proviennent de pays étrangers » et doivent être achetées à des groupes industriels, explique Brahim. Lui préfère travailler uniquement à partir de semences paysannes locales « auxquelles les populations autochtones sont habituées ». « Ce sont celles-là qui devraient toujours être privilégiées », ajoute-t-il, en désignant la petite bibliothèque de graines qu’il s’est constituée dans son atelier. Des graines qu’il échange volontiers avec les autres agriculteurs de la région.

Fort de son expérience agroécologique dans sa ferme libanaise, Walid évoque le greffage, la fermentation des déchets végétaux ou encore la polyculture. « Avant, on plantait chaque chose séparément – par exemple, 3 ou 4 dunums [environ 3 000 à 4 000 mètres carrés] uniquement de tomates. Du coup, si une maladie arrivait, tout mourrait. Mais, maintenant, on pratique différemment, en mélangeant haricots, laitue, aubergines, tomates, concombres et tournesols », expose-t-il.

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L’ambition de repenser l’agriculture

Une rafale d’arme automatique claque au loin. « Peut-être de la chasse ou la célébration d’un retour », veut-il croire. Dans la Syrie post-Assad, les règlements de comptes entre communautés, les vengeances et autres formes de justice expéditive sont encore très fréquents, bien que le sud de la campagne alépine soit relativement épargné. « Le temps des craintes est derrière nous », balaie Brahim. Dans le futur, les deux frères aimeraient repenser l’agriculture syrienne, bannir les intrants, pesticides chimiques, semences certifiées et autres produits achetés à des prix exorbitants à des groupes agro-industriels étrangers.

Fin octobre, ils se sont retrouvés dans la ferme d’Azat, leur cousin, à Dhabieh, 20 kilomètres plus au sud, pour en discuter avec des Syriens de tout le pays, des Libanais et des Français. Quelques membres de l’Association syrienne d’agriculture biologique et de Buzuruna Juzuruna, la ferme école qui continue d’exister de l’autre côté de la frontière, se sont joints à eux. Ensemble, ils sont allés à la rencontre de la direction de l’agriculture d’Idlib, ont échangé sur leurs connaissances, leurs pratiques et leurs défis. « Cette réunion était vraiment importante, explique Walid. Nous essayons de briser les barrières entre communautés, Kurdes, alaouites, chiites, druzes, chrétiens. Je crois que l’agriculture apporte amour, pardon et espoir ; c’est aussi un symbole de révolution. »

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Des graines anciennes, prêtes à être échangées, lors d’une rencontre entre agriculteurs.

Fodda et Walid El-Youssef ont ramené du Liban de grandes ambitions. « Nous aimerions lancer une ferme qui permettrait aux femmes de s’impliquer davantage dans la vie agricole locale. Nous aimerions également qu’elle puisse tisser des liens entre la campagne et la ville, en assurant nous-même la commercialisation et la distribution des produits », explique Walid. Fodda, quant à elle, espère développer sa passion pour la floriculture héritée de sa mère. Elle travaille depuis plusieurs années les roses du Sultan – une variété de la fameuse rose de Damas –, qu’elle affectionne particulièrement.

Partout chez elle, sur la table de sa terrasse, dans une grande corbeille dans son salon ou encore dans des bocaux dans la cuisine, on trouve des pétales attendant d’être consommés en parfum, en eau ou en infusion. « Je vais les faire sécher, et s’il y a un marché pour elles, pourquoi les garder pour moi ? J’ai vu au marché d’Alep qu’il y avait de la demande », dit-elle, évoquant également la mélisse, « idéale pour les mélanges d’herbes aromatiques », et la distillation.

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Solidarité autour de l’école

La famille El-Youssef semble portée par l’espoir. Comme beaucoup de Syriens, ils disent avoir laissé le pire derrière eux : les proches tués par la guerre, ceux disparus dans les entrailles de l’impitoyable système carcéral du régime, les déplacements successifs et, pour certains, l’exil et la clandestinité. Leur principale source d’inquiétude dans l’immédiat, c’est l’état de délabrement de l’école de Rasm Al-Ward, dépourvue de tables, de chaises, de portes et de fenêtres ; le bâtiment décrépit est à la merci des vents. La première fois que leurs enfants s’y sont rendus, ils « sont revenus en pleurs, en disant : “C’est quoi, cet endroit ? On veut retourner au Liban !” », se désole Fodda.

Ce matin-là, dans la cour de l’établissement, les écoliers sont déjà en train de se mettre en rang quand les petits El-Youssef arrivent, très heureux semble-t-il de retrouver leurs nouveaux camarades. Après un discours sur la rigueur et la ténacité, « Monsieur Zouheyr » enjoint aux écoliers de rejoindre leurs classes. « Il y fait un froid glacial. Il n’y a ni toilettes ni eau courante, c’est vraiment difficile pour les 138 élèves. Pas de cour de récréation non plus, aucun confort… c’est vraiment honteux », se désole le directeur de l’école, qui estime à 15 000 dollars le coût de la rénovation.

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Lors d’un repas de famille organisé par Walid et Fodda El-Youssef dans leur maison, à Rasm Al-Ward.

Conscients de l’ampleur du chantier auquel fait face le gouvernement transitoire syrien, dirigé par la coalition islamiste d’Ahmed Al-Charaa (qui vient d’obtenir la levée temporaire des sanctions visant son pays lors d’une rencontre avec le président américain), les habitants du village se sont organisés pour réunir de quoi acheter quelques tableaux blancs ou des nattes sur lesquels les enfants puissent s’asseoir, et pour réparer les murs d’enceinte de l’école. « Dans le gouvernorat d’Alep, il y a des centaines d’écoles à réparer, sans compter celles qui doivent être reconstruites. Si nous attendons les aides du gouvernement, cela prendra des années », regrette Walid.

Dans ce contexte, les El-Youssef ne comptent que sur eux-mêmes. Alors que la nuit tombe sur Rasm Al-Ward, les voilà qui se réunissent comme chaque soir chez un frère ou une sœur pour savourer ces moments empreints de la chaleur des retrouvailles. Sur le sol du salon de Brahim, le tuyau du narguilé est emmêlé dans les cordons des chargeurs de téléphones. Leurs écrans affichent des visages pixélisés : « Hamid en Autriche », « Mahmoud au Liban », « Rawa’a et Wydad en Turquie » et d’autres, qui ne sont pas encore rentrés au pays. À travers WhatsApp, ils sont présents avec eux. « Si Dieu le veut, ils rentreront aussi », espère Walid.

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Nissim Gasteli à suivre  sur le Monde

 

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