Avec un accord sans ambition, la COP30 sauve le multilatéralisme mais néglige l’urgence climatique
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Marina Silva, ministre brésilienne de l’Environnement (deuxième à partir de la gauche), André Corrêa do Lago, président de la COP30 (au centre), et Ana Toni, directrice générale de la COP30 (deuxième à partir de la droite), au Sommet des Nations Unies sur le climat (COP30), le 22 novembre 2025, à Belém, au Brésil..
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Un centre de conférences en feu dans le monde en surchauffe. Un sommet mondial sur le climat aux portes de la plus vaste forêt tropicale de la planète. Des peuples autochtones s’opposant aux forces de sécurité à quelques mètres des salles de négociations. La COP30 de Belem (Brésil) a été chargée en symboles. Elle s’est achevée, samedi 22 novembre, sans arracher le plus capital : être celle d’une accélération de la lutte contre le réchauffement climatique, dix ans après l’adoption de l’accord de Paris, et alors que le seuil de + 1,5 °C a été franchi pour la première fois en 2024.
Les délégations de 194 pays, réunies depuis le 10 novembre dans la ville fluviale du nord brésilien, sont parvenues à un accord éloigné des attentes et de l’urgence climatique. Il acte une hausse des efforts financiers en faveur de l’adaptation au changement climatique mais échoue à mettre sur pied un plan pour sortir des énergies fossiles, principale cause du réchauffement. Et il ne répond qu’à peine au manque d’ambition des feuilles de route climatiques nationales, insuffisantes pour éviter les pires effets de la crise. Mais à défaut de véritablement avancer, la COP a au moins le mérite de ne pas enregistrer de recul.
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Si l’Union européenne (UE) a envisagé un temps de claquer la porte les négociations, le commissaire pour le climat, Wopke Hoekstra, a finalement tenu à saluer un « pas extrêmement important dans la bonne direction ». « Nous tendons activement la main aux plus pauvres et aux plus vulnérables en leur fournissant davantage de financements pour leur adaptation, et même si c’est un peu abstrait, faire des choses ensemble est extrêmement précieux », a-t-il réagi. Le chef de la délégation chinoise, Li Gao, a parlé d’un « succès dans une situation très difficile », tandis que la ministre de la transition écologique, Monique Barbut, évoquait à l’inverse un « accord sans ambition ».
Le Réseau Action Climat-International, qui rassemble plus de 2 000 organisations de la société civile, déplore également des « résultats très faibles ». « Les gouvernements n’ont pas présenté de plan de réponse mondial concret pour combler le déficit d’ambition, et se sont seulement engagés à mettre en place des processus supplémentaires pour y remédier », a-t-il dénoncé. Signe que la déception était partagée par une partie des délégations, les coups de marteau marquant l’adoption du paquet de textes ont été accueillis par des applaudissements peu nourris, et de fortes tensions entre pays.
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Très peu de gages concrets
Dans un monde plus que jamais percuté par les conflits militaires et financiers, et dans une atmosphère encore fortement marquée par les résultats mitigés de la COP29 de Bakou, la défiance entre Nord et Sud est restée forte. Le processus n’a toutefois pas implosé : alors que les Etats-Unis ont déserté l’arène climatique pour mieux la combattre, les 194 parties ont « réaffirmé avec force » leur engagement en faveur du multilatéralisme et de l’accord de Paris, ce qui constitue en soi un succès. Ils démontrent qu’ils n’entendent pas suivre l’exemple américain ni renier la lutte contre le réchauffement.
Sur leur capacité d’être à la hauteur de l’urgence, les Etats n’ont en revanche donné que très peu de gages concrets. Malgré l’élan important qui s’est exprimé, depuis le début de la COP, en faveur de l’établissement d’une feuille de route pour organiser la sortie progressive du charbon, du pétrole et du gaz, cette proposition n’a pas réussi à s’imposer dans la principale décision, un texte politique baptisé « Mutirao », d’après le terme d’origine autochtone qui désigne l’action collective dans un but commun dont la présidence brésilienne avait fait sa devise. Ce texte ne contient pas les termes « combustibles fossiles », qui ne sont évoqués que par le biais d’une « référence au consensus des Emirats arabes unis » : lors de la COP28 de Dubaï, en 2023, les parties s’étaient engagées à « une transition hors des énergies fossiles ».
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Jusqu’au bout, un certain nombre de pays, et notamment l’UE et la Colombie, ont tenté d’obtenir une formulation ambitieuse. Les Européens ont même menacé de quitter Belem sans accord, vendredi, s’ils n’obtenaient pas gain de cause. Mais cette large coalition s’est heurtée à la résistance habituelle des pays pétroliers, menés par l’Arabie saoudite, mais aussi à celle de grands émergents comme l’Inde ou la Russie.
La simple référence au consensus de Dubaï, arrachée après vingt-quatre heures de pourparlers, permet de réaffirmer que l’engagement pris il y a deux ans tient toujours, mais ne constitue en rien un progrès. Le bras de fer autour de cette mention souligne en tout cas à quel point l’accord de Dubaï reste contesté par certains – même si, en parallèle, le développement des énergies renouvelables s’accélère partout sur la planète, laissant espérer l’atteinte d’un pic de la consommation de fossiles.
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Lula sauve la face
A la dernière minute, le président de la COP30, André Correa do Lago, a aussi reconnu que certaines parties attendaient davantage d’ambition et annoncé le lancement d’une feuille de route « pour surmonter notre dépendance aux fossiles », mais qui sera discutée en parallèle du processus officiel, avec les Etats volontaires. « Ce n’est rien du tout, une coalition comme il y en a d’autres, sans force d’obligation », balaye Monique Barbut. Cette annonce – la plus applaudie – a permis au président brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva, de sauver la face, lui qui avait hissé la question au rang des priorités de la COP.
Si l’UE, notamment, avait fait des fossiles sa priorité, l’enjeu était ailleurs pour de nombreux pays du Sud : dans les financements, pièce maîtresse du grand puzzle des négociations climatiques. La décision du Mutirao pousse les Etats à progresser vers les grands engagements de l’an dernier : mobiliser 300 milliards de dollars par an d’ici à 2035 en faveur des pays en développement et atteindre une enveloppe plus large de 1 300 milliards de dollars d’argent public et privé au même horizon.
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Surtout, les nations, premières victimes d’une crise climatique à laquelle elles ont peu contribué, ont obtenu une avancée : le triplement des fonds spécifiquement consacrés à l’adaptation au changement climatique d’ici à 2035, pour faire face aux canicules ou inondations. La formulation est toutefois faible : elle se contente d’appeler les Etats à « faire des efforts » dans ce sens et ne mentionne pas la somme de 120 milliards de dollars que les pays en développement souhaitaient voir figurer. « Nous nous félicitons de cet objectif mais on peut se demander : tripler par rapport à quoi ? Il n’y a pas de date de départ dans le texte et l’échéance a été repoussée de 2030 à 2035 », dans la décision finale, regrette Joseph Mithika Mwenda, directeur exécutif de la Pan African Climate Justice Alliance.
Quinze jours durant, l’UE a été pointée du doigt. Négociateurs et experts l’accusaient de ne pas vouloir mettre la main au portefeuille, bloquant les autres dossiers. Se défendant d’être « les méchants », les pays du Vieux Continent, premiers contributeurs de finance climatique, ont pourtant fermé la porte dès les premiers jours à « toute demande financière supplémentaire ». Les Vingt-Sept se sentent les seuls visés par les requêtes des pays du Sud, après la défection des Etats-Unis. Dans une période d’austérité budgétaire et d’offensive populiste contre la transition, ils bataillent pour que des grands émergents et pays pétroliers, comme la Chine et l’Arabie saoudite, participent aussi à payer l’addition.
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Les retardataires pressés de soumettre leur NDC
Pour l’Union européenne, le deal était simple : « no NDC, no money », avait lâché une négociatrice. Finalement, il n’est pas rempli. Les pays étaient censés publier cette année de nouvelles contributions déterminées au niveau national (NDC en anglais), c’est-à-dire des plans plus ambitieux de réduction des émissions de gaz à effet de serre, comme les y engage l’accord de Paris. Près de 120 Etats ont répondu présent (UE, Chine, Australie, etc.), mais plus de 70 n’ont pas été au rendez-vous, dont l’Inde, l’Argentine et l’Arabie saoudite.
Après Belem, le compte n’y est toujours pas. La décision finale presse les retardataires de soumettre leur NDC « le plus tôt possible ». L’enjeu était également de garder l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5 °C « à portée de main », alors que les promesses des pays mènent la planète vers un réchauffement dangereux de 2,5 °C en 2100. Lançant des rapports et initiatives volontaires, les textes engagent seulement les Etats à « s’efforcer de faire mieux collectivement » dans la mise en œuvre de leurs plans climat.
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La bulle des négociations climatiques n’a pas échappé aux guerres commerciales mondiales. Le commerce s’est ainsi imposé de manière inattendue comme l’un des sujets-clés de cette COP. La décision rappelle, pour la première fois, l’importance de maintenir un système économique permettant à toutes les parties de se développer pour les aider à répondre aux problèmes du réchauffement et annonce des « dialogues » entre toutes les parties. Le mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières, qui doit entrer en vigueur dans six semaines et taxe l’importation de certains produits polluants, a été particulièrement visé par la Chine, l’Inde ou encore l’Afrique du Sud.
Le fait que cette COP se tienne aux portes de l’Amazonie avait été largement mis en scène par le président Lula, qui souhaitait que le monde entier puisse voir cet écosystème si crucial pour l’avenir de la planète. La plupart des quelque 55 000 participants accrédités, enfermés pendant deux semaines dans un long tunnel de toile grise, n’auront pour la plupart aperçu cette forêt que depuis le hublot d’un avion – même s’ils auront expérimenté la forte humidité et les averses spectaculaires de la région.
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Inflexibilité et manque de transparence
La lutte contre la déforestation a bien fait l’objet de discussions et d’annonces, comme celle du lancement d’un nouveau fonds par le Brésil. Des représentants des peuples autochtones ont aussi pu rappeler à quel point il est urgent de préserver ces habitats. Mais le sujet n’a pas réussi à s’imposer dans les négociations officielles : une « feuille de route » visant à mettre un terme à la déforestation d’ici à 2030 a bien été lancée, mais de manière volontaire. La décision se contente de rappeler « l’importance » de « protéger et restaurer la nature ».
Parmi les avancées majeures, en revanche, les pays se sont entendus pour développer un « mécanisme de transition juste ». Cette revendication portée depuis plusieurs années par la société civile s’est affichée sur des badges et des banderoles sous l’acronyme « BAM ! » (pour Belem Action Mechanism). L’objectif de ce nouvel organe est d’améliorer le partage de connaissances et de savoir-faire pour éviter que les transitions énergétiques et écologiques ne pénalisent certaines catégories de populations. « La transition juste, c’est notamment la question des emplois, explique Caroline Brouillette, du Réseau Action Climat Canada. Comment soutenir par exemple ceux qui travaillent dans le secteur des sables bitumineux au Canada alors que l’on doit sortir des fossiles. »
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Manœuvrer dans les obscures arcanes climatiques, où chaque mot et chaque virgule sont pesés entre des intérêts totalement opposés, n’est jamais chose aisée. Si la présidence brésilienne de la COP30 a d’abord été unanimement saluée pour ses talents de négociation, elle a été vivement critiquée pour son inflexibilité et son manque de transparence, dans les dernières heures, par des délégations européennes et sud-américaines. Les divergences internes entre la présidence de la COP30 et le tandem formé par Lula et la ministre de l’environnement, Marina Silva, ont aussi pesé sur les discussions.
La mission du Brésil n’était toutefois pas simple : dix ans après l’accord de Paris, l’urgence est moins de faire de nouvelles grandes promesses que de mettre en œuvre toutes celles qui sont déjà sur la table. Que négocier, à 194 parties et au consensus, pour s’assurer que chacun concrétise ses engagements, dans le cadre de son propre contexte national ? Et avec quels partenaires s’allier dans ce monde fracturé ? « On va devoir réfléchir de façon très différente au positionnement de l’UE et aux alliances qu’on veut nouer », prévient Monique Barbut. L’Europe s’est sentie « lâchée », notamment par les petites îles, traditionnels partenaires. La Turquie et l’Australie, qui coprésideront la COP31, seront confrontées au même défi en 2026.
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