Sélectionner une page

L’Ange Liberté ; Rochegrosse, Georges-Antoine (Versailles, 02 08 1859 - El Biar, 11 07 1938), dessinateur ; Maison de Victor Hugo - Hauteville House - CC0 1.0 Universal

L’Ange Liberté ; Rochegrosse, Georges-Antoine (Versailles, 02–08–1859 – El Biar, 11–07–1938), dessinateur ; Maison de Victor Hugo – Hauteville House 
.

La liberté d’expression instrumentalisée

.

L’anniversaire de l’attentat contre Charlie Hebdo et la fin de la modération sur les réseaux sociaux placent la liberté d’expression au cœur des débats dans les démocraties illibérales, les États-Unis de Trump en tête. «  Sous couvert de Liberté d’expression certain s’arroge le droit le droit de dire n’importe quoi ? On ne compte plus les polémiques où des protagonistes de tous bords se renvoient au visage, la figure du bien-pensant ou du censeur. Le principe fondamental de la liberté d’expression est, depuis quelques années, régulièrement sujet à interprétation. Gagnée de haute lutte par les citoyens contre les pouvoirs de l’État et de l’Église au XVIIIe siècle, la liberté d’expression est désormais brandie comme un totem par les patrons des réseaux sociaux et par l’extrême droite ».

.

Jean-Louis Schlegel
janvier 2025
.

« Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! » ou « Liberté, j’écris ton nom » ? L’exclamation de Mme Roland sur l’échafaud en 1793, contre les abus criminels de la liberté, ou l’ode de Paul Eluard en 1942 à la liberté confisquée sous l’occupation allemande : entre ces deux pôles – trop de liberté, pas assez ou pas du tout de liberté – le débat continue, dans des figurations sans cesse nouvelles en fonction de l’actualité, sur un droit démocratique essentiel, la liberté d’expression. Ce mois de janvier 2025 en a vu deux illustrations, typiques du moment que nous vivons.

Le 7 janvier, dixième anniversaire de l’attentat contre Charlie Hebdo (douze morts), a été l’occasion de rappeler la liberté de critiquer « Dieu » sans restriction, ce qui correspondait bien, à la fois à une ligne essentielle de l’hebdomadaire et à la cause principale sinon unique de la tuerie. En lien avec les assassinats de Samuel Paty et Dominique Bernard, enseignants en collège et en lycée, la laïcité, définie comme le droit de croire et de ne pas croire, de cesser de croire et de changer de croyance, a été abondamment célébrée, comme pédagogie nécessaire de la République, permettant la liberté de conscience de tous et le respect des convictions de chacun. Ce lien, martelé dans les médias, ne va pourtant pas de soi. On peut en effet s’interroger sur l’instrumentalisation d’une violence religieuse exceptionnelle (et abominable, bien sûr) pour laisser croire que la liberté de critique religieuse et la laïcité républicaine sont en péril en France, en profiter pour durcir le régime de séparation de la religion et de l’État, et changer l’esprit de la loi de 1905, modifier les lois sur l’immigration (musulmane) dans le sens qui fait plaisir à l’extrême droite…

.

Un débat très différent a vu le jour à propos de la liberté générale de diffuser sur les réseaux sociaux tout contenu quel qu’il soit, sans aucune restriction ni censure préalable. En 2022, dès le rachat de Twitter pour en faire X, Elon Musk avait annoncé la couleur : sur X devait régner la liberté absolue des contenus publiés. Auraient désormais droit de cité les propos haineux, violents, complotistes, mensongers (si énormes soient-ils) contre des individus et des groupes de toute nature (politiques, idéologiques, religieux…), aussi les informations fausses (fake news) fabricables en permanence (et jetant possiblement un doute sur toute information, même celles diffusées et vérifiées par les médias traditionnels). Des observateurs indépendants avaient pourtant noté, dès les débuts de X en 2022, l’amplification considérable, sur ce réseau, du racisme et de l’antisémitisme, de la violence de parole, du clivage et de la polarisation sur tous sujets. Mais tant que plusieurs réseaux concurrents et d’importance équivalente, pratiquant et corrigeant plus ou moins (parfois trop) le contrôle des messages, existaient, on pouvait se passer de X ou se contenter de rejeter les conceptions « libertariennes » de Musk (et leurs résultats déplorables) et d’autres proches de Donald Trump.

.

Mais l’allégeance à Trump, peu avant et surtout après sa victoire, d’autres oligarques milliardaires, créateurs et propriétaires des plus gros réseaux sociaux, a modifié la donne. Dès l’acquisition de X, Musk y avait réintégré le site de Trump (exclu de Twitter après l’attaque du Capitole en 2020). Pour l’élection, il a pris fait et cause en sa faveur, en apportant à sa campagne un énorme soutien matériel (un don de 250 millions de dollars) et politique (en diffusant sans discontinuer les thèmes trumpiens, y compris les plus échevelés…). Peu de mois avant l’élection, il a aussi fait une sorte d’outing politique provocant, en affichant avec arrogance ses préférences pour les partis d’extrême droite et les gouvernements illibéraux d’Europe. De son côté, Jeff Bezos, le patron d’Amazon, a refusé que le Washington Post, journal dont il est propriétaire, prenne position pour Biden avant l’élection présidentielle. Pour finir, Mark Zuckerberg, propriétaire de Meta (Facebook), est allé pitoyablement à Canossa le 7 janvier en annonçant la fin de la modération (exit le fact-checking et mise en place des « notes de communauté »), la fin de la régulation des contenus sur les sujets clivants comme l’immigration ou le genre, la fin des contraintes sur les utilisateurs pour éviter « les erreurs liées à la censure », le passage des équipes de modération de la Californie au Texas… D’autres chefs d’entreprise richissimes ont aussi rejoint le camp Trump : d’énormes intérêts économiques, grâce à un exécutif peu regardant ou pas regardant du tout sur les liens bien compris entre le politique et l’économie, les favorisant au contraire contre une administration accusée de tous les maux de l’Amérique et à défaire « à la tronçonneuse », l’ont d’évidence emporté sur toute autre considération.

.

On peut comprendre l’émotion et la réaction atterrée voire la fureur en France, surtout à gauche, mais pas uniquement, et la question de conscience posée à certains : rester ou partir (de X ou de Facebook, voire des réseaux en général). Pourtant, si la « modération » nécessaire des contenus sur les réseaux était jusque-là une conviction largement partagée, à droite et à gauche, fût-ce pour des raisons différentes, on assiste simultanément à une offensive de la droite décomplexée, qui applaudit sans réserve ce nouveau cours des choses et reprend à son compte les arguments de Musk en faveur d’une dérégulation totale : avec le succès de Trump, toute contrôle devient censure et mainmise étatique ; tout intérêt personnel des puissants est nié ; la liberté d’expression sans limites ni contrôle devient paix et joie pour tous, un nouvel âge d’or, pour parler comme Trump. La confiance est totale dans la capacité des usagers, y compris des innombrables qui ne maîtrisent rien sur Internet et les réseaux sociaux, pour corriger et rectifier ! Ceux qui s’opposeraient à la liberté absolue de dire et de faire sur les réseaux appartiendraient à une gauche pleine de ressentiment, qui crie à l’effondrement de la démocratie, mais en réalité panique devant la fin annoncée de son monopole culturel et médiatique.

.

C’est évidemment grotesque. Car d’un côté, le « wokisme », que les milieux de la droite conservatrice exècrent et qu’ils ont toujours censuré autant que faire se pouvait, aura lui aussi (en principe) open bar sur les réseaux sociaux. De l’autre, la liberté absolue n’est pas nécessairement la terreur, comme dit Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit. Mais s’il est évident que le triomphe, incroyable par son ampleur, de Trump mérite réflexion, peut-être même des remises en cause de convictions et de barèmes démocratiques qu’on croyait acquis, peut-on passer l’éponge sur les turpitudes passées et le programme effarant (et dangereux) de ce président élu, censé autoriser enfin la « vraie » liberté d’expression ? Ses mensonges et sa violence, ses dérapages en paroles et en actes, ses premières décisions extravagantes (la grâce accordée à de nombreux criminels envahisseurs du Capitole, la permission aux colons israéliens de poursuivre leurs exactions en Cisjordanie, la fin du droit du sol et l’expulsion sans ménagement des étrangers sans papier traités de « criminels », l’expulsion pour « faire le ménage », en Égypte et en Jordanie, des Palestiniens de la bande de Gaza, et on en passe, comme le Canada transformé en 51e État et le Groenland quasi annexé par les États-Unis)  : serait-ce le prix à payer pour la réalisation du « rêve américain » de liberté, célébré par la droite de la droite et l’extrême droite ?

.

On a dit que Trump était un matamore, reculant devant toute opposition qui le cueille à froid ou devant plus fort ou plus malin que lui (on l’a vu avec Poutine et Kim Jong-un). Mais comme il se prétend l’envoyé de Dieu pour sauver l’Amérique et que les voies de Dieu sont impénétrables, on peut rappeler aussi qu’il est arrivé que la divinité rende fous ceux qu’elle veut perdre. En attendant, on peut craindre que la liberté d’expression absolue sur les réseaux sociaux multiplie les violences, les victimes et le chaos politique dans les démocraties libérales qui, faut-il le souligner, sont les seules à l’autoriser.

.

Jean-Louis Schlegel à suivre sur la Revue Esprit
janvier 2025

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *