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The White House
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Le trumpisme ou la fin de la modernité politique

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Maya Kandel est chercheuse associée à l’Université Sorbonne Nouvelle Paris 3 (CREW). Son dernier livre, Une première histoire du trumpisme, est paru chez Gallimard en mai 2025. En dialogue avec Daniel Gascón, directeur de l’édition espagnole de Letras libres, elle évoque, au-delà des ressorts d’une ascension fulgurante, la progressive structuration d’un corpus idéologique, dont la traduction politique est en cours.

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Daniel Gascón et Maya Kandel
octobre 2025
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Daniel Gascón – Pourquoi avez-vous voulu écrire une histoire du trumpisme, et qu’est-ce qui change entre le premier Trump et le second ? Cette deuxième législature au pouvoir vous surprend-elle par certains aspects ?

Maya Kandel – C’est une « première » histoire, car le phénomène est toujours en cours. Mais il y a déjà une profondeur historique au trumpisme, que je définis comme la rencontre entre un personnage hors-normes, Donald Trump, ses quelques intuitions et idées-fortes, et un socle électoral aux États-Unis, dans un pays qui, en 2015, est traumatisé par 14 ans de guerres désastreuses, la pire récession économique (2007-2008) depuis la crise de 1929, et une épidémie d’opioïdes qui fait alors chaque année plus de morts que la guerre du Vietnam. Trump fait irruption dans la vie politique américaine en 2015, mais il est déjà une figure connue depuis des décennies. Or en France et en Europe, on avait souvent une lecture superficielle ou décalée de sa trajectoire. Mon livre vise à offrir des repères politiques, historiques, culturels. Le trumpisme ne surgit pas de nulle part.

Mais le trumpisme est aussi profondément différent en 2024 de ce qu’il était en 2016 et je voulais analyser cette évolution, pour montrer que le second mandat ne ressemblerait pas au premier.  Le trumpisme déborde désormais largement la figure de Trump, c’est d’ailleurs un des points centraux du livre. Trump a catalysé des tendances politiques qui étaient à l’œuvre depuis longtemps : le virage identitaire, la droitisation du Parti républicain, le rejet des élites. Mais son élection a réussi à donner une cohérence, voire une idéologie à tout cela. Car si Trump assure le spectacle pour les masses, il y a aussi une théorisation idéologique du trumpisme pour les élites, pour une nouvelle contre-élite précisément, autour du mouvement national-conservateur.

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Ce qui change entre le premier mandat et le second c’est avant tout le degré de préparation en termes de programme et de personnel politique. Cette préparation a commencé dès janvier 2021, autour d’anciens de la première administration et des intellectuels nationaux-conservateurs, qui ont construit ou enrôlé des organisations bien financées. L’autre évolution vient du ralliement de certaines figures majeures de la Silicon Valley, qu’on a trop réduit à la seule figure d’Elon Musk.

Je n’ai pas été surprise par les premières décisions, car j’avais suivi ces préparatifs pendant les quatre ans de la présidence Biden, et l’effort de théorisation depuis 2019. Mais j’ai quand même été frappée par la vitesse de mise en œuvre, et la sophistication des stratégies légales déployées pour justifier les mesures qui sont contraires à la tradition américaine. Ce qui m’a étonnée, encore plus depuis l’assassinat de l’influenceur Charlie Kirk en septembre 2025, c’est la complicité active d’institutions et d’entreprises privées dans les atteintes à la liberté d’expression. Cela évoque le maccarthysme des années 1950.

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On a souvent dit que Trump était post-idéologique. Vous affirmez qu’il incarne l’esprit de notre époque. En quel sens ?

Le trumpisme s’épanouit à la jonction de plusieurs transformations contemporaines : la transition géopolitique globale, la crise des démocraties libérales, mais aussi, peut-être surtout, l’entrée dans une ère médiatique entièrement reconfigurée par les réseaux sociaux. Trump incarne cette mutation : il est l’un des premiers à avoir compris comment tirer profit de la logique virale, de la post-vérité, de la désinformation à échelle industrielle. En cela, il incarne l’esprit du temps. Il y a, avec le trumpisme, une volonté de rupture radicale avec la modernité politique telle qu’on l’a connue depuis la Seconde Guerre mondiale.

On voit resurgir une pensée réactionnaire structurée, qui se construit en opposition au progressisme, aux droits civiques, à la mondialisation, et même à la démocratie libérale. Et cette pensée se revendique elle-même comme révolutionnaire : Kevin Roberts, le président de la Heritage Foundation, parle de « seconde révolution américaine ». C’est une idéologie qui cherche à renverser l’ordre établi, en hissant au pouvoir une nouvelle « contre-élite ».

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Qu’est-ce qui unit et qu’est-ce qui sépare la coalition qui soutient Trump ?

La coalition trumpiste est aujourd’hui beaucoup plus large qu’en 2016. Il y a toujours la branche « MAGA canal historique », représentée notamment par Steve Bannon, et l’importance de la base évangélique blanche. Cette base demeure très sensible aux propos racistes et même franchement fascistes qu’on a pu entendre à plusieurs reprises dans cette dernière campagne. Trump a toujours besoin du racisme pour remporter les primaires de son parti. Il y a aussi le ralliement de la droite tech, qui porte un programme très favorable aux nouvelles technologies, à l’intelligence artificielle, mais aussi à l’immigration choisie : en cela ils s’opposent frontalement au canal historique.

L’autre fracture majeure concerne la politique étrangère, et notamment l’implication au Moyen-Orient. On a vu des heurts publics entre plusieurs secteurs et figures politiques du mouvement MAGA quand Trump a bombardé l’Iran en juin 2025, au moment de la guerre Israël-Iran. Il y a une branche très isolationniste chez les MAGA, alors que Trump lui-même est avant tout un nationaliste, qui n’a pas hésité, pendant son premier mandat comme désormais lors du second, à utiliser la force militaire.

Le principal mouvement intellectuel de soutien à Trump, les nationaux-conservateurs, sont divisés sur la politique étrangère, et hostiles à la droite tech, omniprésente à Washington et qui pèse sur les grandes orientations de Trump 2, de la politique technologique à l’IA et à la rivalité avec la Chine.

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 Qu’est-ce que le Claremont Institute ? Pourquoi cet institut, ainsi que des figures comme Yoram Hazony et le mouvement national-conservateur, sont-ils importants ?

Avant le ralliement de la fondation Heritage, autrice du « Projet 2025 » qui inspire de nombreuses décisions de l’administration Trump 2, la structure originelle du trumpisme est très clairement l’Institut Claremont, un think-tank de taille modeste qui est actuellement en plein développement. Lorsqu’on lit le Projet 2025, dès le préambule, on reconnaît la marque de l’Institut Claremont.

Le Claremont a été créé en 1979 en Californie, près de Los Angeles. Il a été fondé par des disciples dissidents de Léo Strauss, la figure la plus influente du mouvement néoconservateur. Ses fondateurs se sont regroupés autour d’un autre intellectuel, Harry Jaffa, qui est à l’origine de l’Institut. L’obsession du Claremont consiste à revenir à l’esprit des pères fondateurs, ils ont en cela un côté « fondamentaliste ». Ils considèrent que le système de gouvernance américain a été exemplaire jusqu’à la présidence de Woodrow Wilson, marquée notamment par une politique étrangère interventionniste, mais aussi par le début de l’expansion de l’appareil de sécurité nationale et de la bureaucratie, avec la création de nouvelles agences par le Congrès.

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Dans la lignée de Léo Strauss, leur pensée repose sur l’idée que toute bureaucratie, à force, devient antidémocratique. Il serait donc parfois nécessaire, notamment en temps de crise, d’avoir un leader fort, qui représente la vraie légitimité du peuple. C’est dans cette optique que les penseurs du Claremont dénoncent « l’administrative state » (l’État administratif), synonyme du « deep state » qui est la cible de Trump et du mouvement MAGA.

Le mouvement national-conservateur, ou NatCon, est lié à Trump dès l’origine puisque sa raison d’être est de théoriser la transformation du parti républicain par Trump, qui apporte au parti une nouvelle théorie de la victoire électorale. L’Institut Claremont, moteur intellectuel des NatCons, a été célébré par Trump dès son premier mandat. En 2019, Trump décerne à Ryan Williams, son président, la National Humanities Medal, qui honore la contribution à la culture nationale et à la compréhension des sciences humaines.

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Yoram Hazony est un intellectuel israélo-américain très influent dans les milieux conservateurs américains. Il a été la cheville ouvrière de la constitution du mouvement national-conservateur. C’est lui qui est allé chercher les différentes personnalités et les différentes institutions qui le constituent : Peter Thiel, l’institut Claremont, et plusieurs autres fondations conservatrices, afin de mettre tout cela en réseau et d’élaborer un corpus idéologique.

Le mouvement national-conservateur a construit une grande partie du programme et des cadres de l’administration Trump 2 : c’est ce que j’ai voulu montrer aussi dans mon livre, dont c’est l’un des apports. Depuis 2019, j’ai suivi l’éclosion de ce mouvement, participé à ses conférences, à ses réunions, et discuté avec ses membres. Dès la fin de 2016, un certain nombre d’intellectuels conservateurs, réunis par Yoram Hazony, ont fait le constat que Donald Trump avait redéfini le socle du parti et ont entrepris de théoriser ce changement. Le national-conservatisme redéfinit le parti républicain en prenant le contrepied des piliers qui le définissaient depuis la présidence de Ronald Reagan, à savoir le libre-échange, une politique étrangère interventionniste, et une ouverture à l’immigration. Il propose à la place une nouvelle trilogie fidèle aux intuitions de Trump : protectionnisme, nationalisme et fermeture à l’immigration, y compris par des expulsions de masse.

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Quand Trump perd les élections en 2020, des membres de son administration vont créer de nouveaux centres de réflexion pour préparer son retour et donc, un programme. Au fur et à mesure, ce mouvement national-conservateur va agréger toutes les composantes de cette galaxie, les intellectuels, les centres de réflexion, les nouveaux think tanks, et jusqu’à la Fondation Heritage, qui en est vraiment le poids lourd. Depuis les années 1970, cette organisation prépare, pour chaque nouvelle administration républicaine, un programme et une liste de mesures. Le dernier, c’est le “Projet 2025”, un document de plus de 900 pages, qui inspire le programme de l’administration dans de nombreux domaines. Plusieurs des auteurs de ce rapport occupent désormais des postes-clés au sein de l’administration Trump 2.

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Quel est le rôle de la droite technologique ? S’agit-il de véritables dirigeants ou plutôt de suiveurs intéressés, soucieux de combattre la régulation ?

En 2024, une nouvelle coalition, plus large, soutient le candidat Trump. A côté de la “branche Maga”, à savoir celle de Steve Bannon et des nationaux-conservateurs, il y a la “droite tech” qui consacre le ralliement d’un certain nombre de milliardaires et d’investisseurs de la Silicon Valley.

Plusieurs éléments ont joué un rôle, qui explique leurs motivations, qui peuvent être idéologiques ou purement opportunistes, parfois les deux. D’abord les conséquences de l’année 2020, marquée non seulement par la pandémie, mais aussi aux États-Unis par le mouvement Black Lives Matter, les plus grandes manifestations de l’histoire américaine, qui marque l’apogée de certaines idées progressistes et inspire le programme de Joe Biden. Il y aussi le fait que, lors de son mandat, Biden a mis en œuvre une politique anti-monopole que l’on n’avait pas vue aux États-Unis depuis plus d’un siècle. Il s’est attaqué en particulier aux géants de la tech. Tous les projets n’ont pas abouti, les démocrates auraient eu besoin d’un deuxième mandat, mais cette volonté de régulation a marqué les patrons de la Silicon Valley.

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Ensuite il y a eu des ralliements purement opportunistes, par crainte des foudres de Trump, par exemple dans le cas de Mark Zuckerberg, que Trump avait menacé d’envoyer en prison. Plus largement, beaucoup de ces grands patrons de la tech voient tout l’intérêt à s’associer à la Maison Blanche pour faire avancer leurs objectifs, que ce soit la priorité à l’IA ou la pression contre les réglementations européennes visant leurs activités et donc leurs profits.

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Une partie de ce phénomène obéit au vote du ressentiment : des personnes qui se sentaient exclues ou menacées. Parmi les aspects frappants, il y a l’amélioration de ses résultats auprès des électeurs non blancs. Et une question que beaucoup se posent : si l’économie se détériore, ces électeurs pauvres ne seront-ils pas les plus touchés ? Puniraient-ils Trump ?

Trump a en effet gagné le vote populaire en élargissant son socle électoral, tout particulièrement auprès des électeurs latinos et des hommes jeunes. L’équipe de campagne de Trump en 2023-2024, la plus professionnelle de ses trois campagnes, a ciblé les hommes jeunes, blancs ou non, pour élargir son électorat, en allant les chercher là où ils prennent leur information, dans les podcasts, sur Tik Tok et d’autres réseaux sociaux, et en pariant sur les guerres culturelles. Cela a été une réussite, puisque Trump a remporté la majorité des hommes de 18 à 29 ans. On a vu émerger un “virilisme” en tant qu’objet culturel notamment dans les podcasts masculinistes, dont les animateurs ont joué un rôle central dans la réélection de Trump en 2024. Ces animateurs, Joe Rogan par exemple, sont les premières personnes qu’il a remerciées le soir de sa victoire.

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Mais beaucoup d’électeurs, notamment latinos, ont voté avant tout sur des considérations économiques, convaincus par l’image de « self made man à succès » de Trump : un double mensonge, puisqu’il a hérité des millions de son père, et qu’il a connu de nombreuses faillites dans ses affaires. Les faiblesses de la campagne démocrate ont évidemment joué un rôle également. Le mandat de Biden avait aussi été marqué par l’inflation la plus élevée depuis quatre décennies.

Aujourd’hui on voit beaucoup d’insatisfaction dans les enquêtes d’opinion, et la popularité de Trump n’est « que » de 40% (chiffre qui ferait néanmoins rêver beaucoup de dirigeants européens). L’inflation est toujours présente, et les électeurs insatisfaits se plaignent du prix des denrées de base. Il est clair que cela pourrait les conduire à punir, ou à ne pas voter pour les républicains aux prochaines élections de mi-mandat en novembre 2026.

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Un élément important est la critique du libéralisme. Pour vous, il s’agit d’une attaque sur plusieurs fronts : contre le libéralisme comme idée progressiste (au sens américain du terme), contre le libéralisme économique de la dérégulation et de la mondialisation, contre le libéralisme en politique internationale, et contre les règles mêmes de la démocratie libérale. Trouvez-vous cette méfiance également dans certains mouvements de gauche ? Partagent-ils cet horizon, disons, post-libéral ?

Oui je pense que la tentation illibérale, ou post-libérale, est également présente dans certains mouvements de gauche, pas contre les idées progressistes, mais pour les trois autres points, y compris contre les règles de la démocratie libérale. En France par exemple, on a d’autres leaders, à droite mais aussi à gauche, qui contestent des décisions de justice qui leur déplaisent, qui attaquent le journalisme, ou même qui mettent en doute le résultat des élections.

Le plus préoccupant est sans doute le rejet de l’expertise scientifique et la contestation des faits. S’il n’y a pas d’accord sur les faits, il ne peut y avoir de débat ni de démocratie. L’autre enjeu majeur est la possibilité d’avoir un débat éclairé, donc une presse libre et indépendante, souscrivant aux critères du journalisme, vérification des faits et croisement des sources. L’exemple américain est celui qu’il ne faut pas suivre, mais dont on observe déjà l’influence et l’exportation en Europe.

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C’est aussi une protestation contre la réalité : les récits comptent plus que les faits. En même temps, cette interprétation a été critiquée. L’establishment aurait sa part de responsabilité : les médias lorsqu’ils mentent, la philosophie avec le relativisme. Et certains (vous y compris) disent qu’attribuer la victoire de Trump à la montée des théories du complot et des fake news est une explication trop simple et trop indulgente. Qu’en pensez-vous ?

Ce n’est en effet qu’une partie de l’explication. Les démocrates ont aussi fait beaucoup d’erreurs, à commencer par le fait de représenter un Joe Biden trop âgé et visiblement affaibli. Les médias américains ont été très suivistes, que ce soit en 2003 au moment de l’invasion de l’Irak, ou en 2020 au moment du Covid.

Pour autant, la contestation de la réalité reste pour moi un élément central du trumpisme, cette idée que les faits ne comptent plus, seul le récit (le “narratif”) importe. C’est l’ADN du trumpisme, et de toute la carrière de Trump. Dès son premier livre, The Art of the Deal, en 1987, il affirme que ce qui compte, ce n’est pas la réalité, mais la narration qu’on en fait. C’est ce qu’il applique dans tous les domaines : immigration, économie, politique étrangère. Et cela fonctionne, parce que le public a perdu confiance dans les institutions traditionnelles, les médias, l’expertise. Trump occupe ce vide par un récit simple, émotionnel, viral, et très souvent faux.

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Le trumpisme incarne autant un pouvoir narratif que politique. Une présidence devenue une émission permanente de télé-réalité, où le conflit, le suspense, le clash remplacent l’action publique, avec une efficacité redoutable. L’opinion suit l’histoire qu’on lui raconte, pas forcément ce qui se passe réellement. Et cela, c’est une rupture profonde. Cela modifie la manière même de faire de la politique, et les démocraties peinent à y répondre.

C’est l’un des grands défis actuels. Le trumpisme fonctionne comme un récit mobilisateur, et nos démocraties ont de plus en plus de mal à en proposer un autre. Les faits seuls ne suffisent plus ; il faut aussi raconter une vision du monde. Or, depuis la fin des grands récits idéologiques et le déclin de la religion dans les sociétés occidentales, cet espace est devenu un vide que d’autres, comme le trumpisme, ont su occuper.

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Le trumpisme fonctionne comme un récit mobilisateur, et nos démocraties ont de plus en plus de mal à en proposer un autre.

C’est aussi une des raisons de l’échec, jusqu’ici, des démocrates américains, qui ont toujours du mal à analyser précisément le phénomène Trump. Il y a un conflit interne entre centristes et gauche progressiste : les uns blâment les guerres culturelles, les autres reprochent au centre de s’être rallié au néolibéralisme. Dès lors, aucune ligne claire, aucun récit fédérateur, ne se dégage, alors que le trumpisme a réussi à proposer une synthèse des deux “narratifs” contemporains majeurs, le “choc des civilisations”, et le complotisme anti-système.

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À quoi tient la haine du gouvernement et de ses défenseurs envers l’Union européenne ? Dans quelle mesure cela peut-il affecter les Européens et que devraient-ils faire ?

L’Union européenne est détestée. D’abord parce qu’elle est à l’opposé de la vision nationale-populiste du trumpisme. Ensuite parce que l’UE est une puissance commerciale majeure, et il est plus facile de malmener le Royaume-Uni dans une négociation à deux que d’avoir en face de soi un bloc puissant qui fait commercialement jeu égal avec les États-Unis. Enfin parce que l’UE est une puissance réglementaire qui perturbe les intérêts des géants de la tech désormais étroitement associés à la Maison Blanche. Plus largement, l’UE représente aussi pour les trumpistes le vieux monde « libéral » honni, une sorte d’extension des démocrates américains.

Mais l’Europe représente aussi pour la nouvelle droite américaine le berceau de cette civilisation occidentale qu’elle prétend défendre. Il y a donc une ambivalence, car l’Europe occupe une place centrale dans l’imaginaire et le récit occidentaliste de cette extrême droite en expansion. L’UE est devenue le symbole de cette « élite globaliste » et de ses valeurs qu’ils exècrent. Cette vision converge avec celle de Poutine et de Xi Jinping qui tous deux souhaitent affaiblir l’UE, pour son attrait démocratique et son pouvoir commercial. Trump préfère évidemment traiter avec les dirigeants proches de ses idées. Comme Elon Musk, comme Steve Bannon, Trump serait ravi que d’autres pays européens suivent l’exemple du Royaume-Uni et du Brexit. Tous les acteurs du trumpisme, y compris les influenceurs MAGA, ne perdent pas une occasion de relayer les partis politiques les plus critiques de Bruxelles, le plus souvent les partis d’extrême-droite européens.

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Dans l’imaginaire trumpiste, les pays européens sont des pays faibles aux économies sclérotiques, dont les leaders sont souvent des « socialistes » ou pire, des « wokistes », faiblesses qu’ils méprisent et voient comme conséquence des excès du « libéralisme », qui leur a fait perdre l’identité nationale et la religion ; et des pays « aux frontières ouvertes » qui vont « dissoudre leur peuple » dans un globalisme multiculturel associé aux démocrates américains. L’effondrement de l’UE serait une preuve de la validité de la vision trumpiste.

Les Européens doivent bien avoir en tête cette vision trumpiste, et défendre leurs valeurs, leur souveraineté, et leurs lois, contre les assauts directs de Washington. Leur problème est d’avoir trop longtemps négligé leur défense pour la sous-traiter aux États-Unis. Cette dépendance stratégique est doublée aujourd’hui d’une dépendance numérique aux géants de la tech américains. Or ces dépendances sont utilisées par l’administration Trump pour faire un chantage aux dirigeants européens : on l’a vu en mai dans un texte émanant d’un fonctionnaire du département d’État, Steve Samson, qui constituait une demande d’allégeance au trumpisme en échange du maintien de la garantie de sécurité. On le voit aussi dans les négociations commerciales sans cesse rouvertes par Trump.

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Sur un autre plan, les Européens, et notamment la gauche européenne, ne doivent pas laisser définir les grands principes démocratiques par cette nouvelle droite radicale américaine, elle-même en train de redéfinir des principes fondamentaux de la politique américaine, à commencer par la « liberté d’expression ». Le principe est garanti par le Premier amendement mais son acception a varié au long de l’histoire américaine, en faisant l’objet de batailles politiques et juridiques. La Cour Suprême elle-même réécrit en permanence sa propre jurisprudence. C’est évidemment son droit mais il n’y aucune raison de se laisser imposer la réécriture profondément politisée en cours aux États-Unis.

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On parle de fascisme, des années 1930, de maccarthysme, de guerre civile. L’une de ces analogies vous semble-t-elle convaincante ? Quelle capacité pensez-vous que les institutions américaines auront pour résister ? Ou bien allons-nous simplement vers un autre système ?

J’ai souvent trouvé que qualifier le trumpisme de fascisme avait tendance à fermer la discussion. En tout cas, cela peut empêcher d’aller plus loin dans l’analyse et dans les spécificités du phénomène. Cela étant, il est clair que Donald Trump a toujours eu besoin du racisme pour gagner en 2016 et en 2024 les primaires républicaines. Quand il affirme que « les immigrés empoisonnent le sang du pays », c’est évidemment une rhétorique fasciste, que l’on peut retrouver dans Mein Kampf d’Hitler.

Sur la guerre civile, il me semblait jusqu’ici que la violence politique aux États-Unis prenait d’autres formes, proches de certains actes terroristes. Mais l’accélération des déploiements militaires sur le territoire national depuis l’assassinat de Kirk est inquiétant, en particulier quand Trump envoie la Garde nationale d’un État républicain comme le Texas dans un autre Etat dont le gouverneur est démocrate. Les heurts qui se multiplient, comme à Chicago, sont préoccupants, tout comme l’est l’augmentation de la violence politique dans un pays armé jusqu’aux dents.

L’analogie qui me semble la plus pertinente, pour l’instant du moins, est celle du maccarthysme, surtout à nouveau depuis la mort de Kirk, avec l’insistance de Trump et de ses plus proches conseillers sur les « les ennemis de l’intérieur », une rhétorique extrêmement dangereuse. Cette rhétorique, et la vague de dénonciations et de licenciements qui a suivi aux États-Unis contre des journalistes et des centaines de citoyens ordinaires, est un écho direct de la croisade du sénateur Joe McCarthy contre les “communistes” au début des années 1950, utilisant le bras armé du FBI de Edgar Hoover et les auditions de la commission des affaires anti-américaines du Congrès. Des milliers de personnes avaient perdu leur emploi, des centaines avaient été emprisonnées, nombreux avaient quitté le pays parce qu’ils ne pouvaient plus travailler (le plus connu étant Charlie Chaplin). Cette vague de répression politique n’avait été stoppée que lorsque McCarthy s’en était pris à l’armée, et il avait fallu l’intervention du président lui-même, le général Eisenhower. Or aujourd’hui l’occupant de la Maison Blanche est le premier à avoir désigné ses adversaires politiques comme des ennemis. C’est évidemment inquiétant.

La question de la résistance des institutions est centrale. Beaucoup se jouera à la Cour Suprême, qui n’a pas pour l’instant montré beaucoup de résistance face aux assauts trumpistes contre les autres pouvoirs et contre la Constitution. De nombreuses décisions cruciales sont attendues lors de la session qui vient de s’ouvrir, le temps de la justice est plus long.

L’autre institution cruciale est le Congrès, et les midterms 2026 seront déterminantes. L’inquiétude de Trump et de son clan montre que le pays reste une démocratie, où les élections comptent. Mais les multiples initiatives en cours pour redécouper les circonscriptions et manipuler le comptage des votes, qui selon la Constitution est un droit des États, sont parmi les évolutions les plus préoccupantes, avec les attaques contre les médias. C’est l’illustration de ce que le trumpisme et les nationaux-conservateurs essaient de faire : transformer les États-Unis en une démocratie « illibérale » selon le modèle de Viktor Orban, en attaquant les universités, les médias, et les élections, et en instrumentalisant la justice pour intimider leurs adversaires politiques.

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Daniel Gascón et Maya Kandel
octobre 2025
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Une version en espagnol de cet article a paru dans Letras Libres

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